« Chaque agresseur devient plus instable » : la vérité sur la montée révoltante des meurtres par violence conjugale

Au Royaume-Uni, le nombre d’homicides conjugaux a doublé depuis le début du confinement et les services de première ligne signalent des nombres records d’appels à l’aide. Voici pourquoi cette violence a augmenté — et ce que vous pouvez faire pour aider les victimes.

Par Anna Moore

Dans The Guardian, le 22 avril 2020

On a vu tripler les appels aux lignes d’aide aux victimes de violence conjugale ont augmenté de 120 % et le trafic vers leurs sites web a triplé.

Alison Young a vécu en confinement bien avant le Covid-19. Durant la majorité de ses huit années de mariage, son mari contrôlant ne l’autorisait à quitter la maison que pour des « sorties autorisées ». « C’était invariablement pour faire des courses et, quand je revenais, il vérifiait toujours les reçus, le kilométrage et fouillait la voiture à la recherche de miettes au cas où j’aurais mangé en dehors de la maison, ce à quoi je n’étais pas autorisée », dit-elle.

« Si vous dérogiez aux règles ou que vous lui répondiez, vous ne saviez jamais comment il allait réagir. Parfois, il me laissait en rire, d’autres fois, il me mettait un couteau sur la gorge, de sorte que la peur ne m’a jamais quittée. Soit elle affleurait juste sous la surface, soit elle se répandait par toutes mes pores. »

Au cours des quatre premières semaines de confinement au Royaume-Uni, on considère que 13 femmes et quatre enfants ont été tuées par des hommes, la plupart alors qu’elles étaient confinées chez elles – soit le double de la moyenne (déjà hallucinante) de deux femmes par semaine. Au cours de la même période, les services de soutien aux femmes signalent des nombres records d’appels à l’aide. Les appels aux lignes d’assistance téléphonique pour les victimes de violence conjugale ont augmenté de 120 %, tandis que l’achalandage de leurs sites web a triplé. Il y a une demande sans précédent de places dans les refuges. Les enfants sont eux aussi plus vulnérables que jamais. Certains services sociaux ont signalé qu’avant les vacances de Pâques, le nombre d’« enfants à risque » qui se sont vu attribuer une place à l’école et qui s’y présentent effectivement était tombé en dessous de 10 %. Dans certaines écoles, il était passé à zéro.

J’ai lu les rapports sur ces « meurtres de confinement » et sur des femmes qui ont désespérément besoin d’aide, et leur situation est toujours décrite comme celle de personnes qui vivent sous pression dans des circonstances extraordinaires et qui ‘pètent un câble’ », explique Mme Young, qui dirige maintenant un réseau de soutien informel pour les femmes comme elle. « Quand vous le vivez, ce n’est pas du tout comme ça. C’est à propos de comment se comportent les conjoints agresseurs en secret, lorsque tout le monde regarde ailleurs. Il s’agit de quelqu’un qui utilise chaque changement de circonstances comme un levier et qui s’adapte à chaque nouveau mode de vie en resserrant massivement son contrôle. »

Les écoles ouvertes pendant la période de confinement : « pour certains enfants, c’est le seul endroit sûr ».

La Dre Jane Monckton-Smith, ex-policière et criminologue légiste à l’Université de Gloucester, a passé des années à étudier des centaines d’homicides commis par des partenaires intimes, à interviewer des familles et des professionnels de la protection publique, afin de tracer la lente progression de la « première rencontre » au « meurtre ». L’année dernière, elle a publié une Chronologie des homicides, qui identifie huit étapes par lesquelles passent les tueurs. La première est un historique pré-relationnel d’espionnage, de violence conjugale ou de contrôle coercitif. La seconde est la déclaration d’amour et une accélération très rapide de la relation. La troisième est un renforcement du contrôle – il peut s’agir de règles concernant les habitudes de dépenses de la partenaire, les ami-es qu’elle voit, les vêtements qu’elle porte. « Avant le début du confinement, la plupart des personnes qui exerçaient un contrôle en étaient à la troisième étape », explique Mme Monckton-Smith.

La quatrième étape de son échelle est un « événement déclencheur », quelque chose qui menace le sentiment de pouvoir et de contrôle du tueur. « Il s’agit souvent d’un départ de la partenaire, mais cela peut être bien d’autres choses : une prise de retraite ou un épisode de chômage, une maladie, un nouveau bébé. » Ou le confinement. « Tous nos agresseurs en sont maintenant à cette quatrième étape », dit Mme Monckton-Smith. « Qui que vous soyez, le Covid-19 vous a enlevé le contrôle. Vous avez perdu le contrôle de ce que vous pouvez faire, d’où vous pouvez aller, vous avez peut-être perdu le contrôle de vos finances. Si vous êtes avec des enfants 24 heures sur 24, et qu’ils sont trop bruyants, trop désordonnés, si votre victime tombe malade ou n’est pas capable de maintenir les enfants et la maison dans l’état que souhaitez », dit-elle. « Je ne dis pas qu’à ce stade, tout le monde passera à l’homicide, mais chaque agresseur est désormais plus instable et plus à risque, et si cette personne est impulsive ou à l’aise avec la violence, elle peut passer aux étapes suivantes : l’escalade, un changement de mentalité, la planification et l’homicide – et cela très rapidement. »

Alison Young ne reconnaît que trop bien ce schéma; pour elle, l’événement déclencheur a été la perte de son emploi. « Ce n’était aucunement de ma faute, il y a eu une restructuration et mon travail a cessé d’exister », dit-elle. « Je me souviens d’avoir été assise dans le train du retour à la maison après qu’on me l’ait dit, tellement effrayée que je pouvais à peine voir. C’était terrifiant : je savais que je devais le lui dire et je savais que les choses allaient se gâter. »

« J’avais un emploi bien payé et il ne travaillait pas, alors il avait besoin de moi. Il a pris ma carte bancaire, je n’avais plus le droit d’aller nulle part parce que, selon lui, chaque fois que je quittais la maison, cela coûtait de l’argent. » Vivant ensemble dans leur propre confinement, le partenaire de Young est devenu plus violent et moins prévisible. « L’escalade a été très rapide, dit-elle. Il m’a menacée avec des couteaux… et j’ai été violée à plusieurs reprises. » C’est après que son partenaire l’ait tirée de son lit pendant qu’elle dormait pour la traîner dans la chambre « comme une poupée de chiffon » que Mme Young s’est tournée vers une amie qui l’a aidée à s’échapper.

Pour Laura Camm, l’événement déclencheur a été la naissance de leur fille. « Quand elle est arrivée, il a cessé d’être la personne la plus importante », dit Camm. « Il pouvait voir que j’étais faible, fatiguée et en surpoids. Il a acheté une machine à courir, l’a mise au milieu du salon et s’est mis à me provoquer dès que je n’étais pas dessus. La violence s’est intensifiée très rapidement. Il a commencé à m’étrangler dès que nous nous disputions. Il m’étranglait jusqu’à l’inconscience. »

Bien que Mme Camm ait réussi à mettre fin à la relation et à garder sa maison, le comportement de son partenaire a connu une nouvelle escalade depuis le début du confinement. « J’ai un problème de santé qui me fait courir un risque accru de Covid-19 – j’ai une lettre du ministère de la Santé m’identifiant comme une patiente protégée; j’ai donc dû empêcher ma fille de le voir », dit-elle. « Je ne lui fais pas confiance pour respecter les règles de distanciation physique ou pour me la ramener – il a l’habitude de ne pas respecter ces ententes et c’est généralement moi qui dois sortir et courir partout. »

« Il m’envoie des centaines de SMS injurieux, me menace d’appeler la police et les services sociaux et me dit qu’il va demander la garde exclusive. Quelques jours avant l’entrée en vigueur du confinement, mes parents ont installé sur ma porte d’entrée une sonnette munie d’une caméra et la première personne que nous avons vue dessus – ce jour-là, alors que j’étais au travail – c’était lui. En ce moment, il sait où je suis 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et je ne me sens pas en sécurité. »

Natalie Page, fondatrice de l’organisation The Court Said, qui soutient les survivantes de violence qui doivent se battre aux tribunaux de la famille pour des enjeux d’accès, de garde et d’argent, dit que le confinement a créé pour ces femmes une couche supplémentaire de risque. « J’ai été contactée par des femmes dont l’ancien partenaire n’a pas rendu les enfants depuis le début du confinement, dit-elle, ou des femmes dont l’ex-partenaire profite de l’occasion pour les intimider, les menacer, faire de longues promenades devant leur maison parce qu’elles savent que les femmes sont seules et vulnérables et que les règles normales ne s’appliquent pas vraiment. »

Face à tout cela, 80 % des femmes qui travaillent en première ligne font état d’une réduction de leurs services, en raison de la diminution des contacts en face à face, ainsi que de maladies et de problèmes techniques du personnel, notamment l’absence d’ordinateurs portables permettant de travailler à domicile. La récente promesse de 2 millions de livres sterling du ministère de l’Intérieur pour les services de lutte contre la violence conjugale sera utile, même si elle a été fortement critiquée car elle est très loin de suffire aux besoins. La députée Jess Phillips, en collaboration avec des groupes militants comme les Southall Black Sisters, a demandé aux hôtels d’ouvrir leurs portes aux femmes qui doivent fuir de toute urgence des situations de violence. La prochaine étape consistera à ce que le gouvernement prenne en charge les coûts.

Au Royaume-Uni, les femmes doivent savoir que si vous appelez le 999 et que vous ne pouvez pas parler, appuyez deux fois sur le 5 et la police agira.

Toutefois, Suzanne Jacob, la directrice générale de l’organisation caritative britannique SafeLives, estime que la priorité devrait être de retirer du foyer les agresseurs. « La victime ne devrait pas avoir à quitter la maison, surtout maintenant, en situation de pandémie, dit-elle. La police demande notamment un assouplissement des règles relatives aux ordonnances de protection contre les violences conjugales – qui lui permettent d’éloigner les agresseurs pendant une période très limitée – ainsi qu’un assouplissement des règles relatives à la durée maximum de détention des personnes. Cela s’est déjà produit dans d’autres pays, dont l’Italie. » (Au Royaume-Uni, le Women’s Equality Party a également demandé que des pouvoirs spéciaux soient accordés à la police pour expulser les auteurs de violences conjugales en période de confinement). Mme Monckton-Smith souligne la réaction des autorités irlandaises, où la police effectue des vérifications auprès d’anciennes victimes, adressant ainsi un message clair aux ménages qu’elle sait être à haut risque.

Pour les femmes confinées, qui vivent dans la peur, il existe de nombreuses informations sur Internet. L’organisme Women’s Aid dispose d’une page consacrée à la protection des femmes qui cherchent des informations en ligne. Une autre organisation, Refuge, dispose maintenant d’un formulaire web, qui permet à une femme de fixer un moment sûr pour recevoir un appel, si elle en a un. « Toute femme devrait connaître le service d’appel silencieux 999″, déclare Mme Monckton-Smith. « Si vous appelez le 999 et que vous ne pouvez pas parler, appuyez deux fois sur le 5 et la police agira en conséquence. »

Pour le reste d’entre nous, dit-elle, soyez vigilantes. « Si vous connaissez quelqu’un qui souffre, dotez-vous d’un code secret, une phrase qu’elle peut dire si elle a peur – comme « J’ai besoin d’une pinte de lait ». Les vendeuses, les postiers et les livreurs doivent également savoir que, maintenant que les cabinets médicaux sont difficiles d’accès et que les écoles sont fermées, ils pourraient être le seul point de contact des victimes. « Si quelqu’un a l’air de plaider mais ne peut rien dire, si elle vous passe un mot, veuillez agir en conséquence, ajoute-t-elle. N’intervenez pas. Appelez la police – leurs constables ont les ressources et le temps nécessaire et elles veulent vous aider. Tout le monde a besoin de régler ses antennes à la puissance 10 pour détecter cette violence. »

(Certains noms ont été changés.)

 

– Au Québec, appelez la ligne d’assistance téléphonique nationale 24 heures sur 24 de soutien contre la violence conjugale, gérée par SOS VIOLENCE CONJUGALE (1 800 363-9010. 24 heures sur 24 / 7 jours sur 7). Leur site web est au http://www.sosviolenceconjugale.ca/

Version originale : https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2020/apr/22/every-abuser-is-more-volatile-the-truth-behind-the-shocking-rise-of-domestic-violence-killings?

D’autres reportages de Madame Moore documentent par des entrevues le vécu des femmes aux prises avec la violence masculine : https://www.theguardian.com/profile/anna-moore

Traduction : TRADFEM. Tous droits réservés au Guardian et à Anna Moore.

Violence invisibleIllustration: Action ontarienne contre la violence faite aux femmes

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