Internet et la « sociopathie performative » : est-ce devenu la norme que de haïr ostensiblement les gens qui n’ont pas les mêmes opinions que nous ? 

photo Murphy n&bpar Meghan Murphy

Meghan Murphy est autrice, éditrice du site FeministCurrent.com, et elle vit à Vancouver, en Colombie-Britannique. Dans un texte publié le 13 février 2020 dans The Spectator USA, elle commente les réactions en ligne qui ont fait suite à l’annonce de problèmes de santé d’un de ses adversaires politiques, l’idéologue de droite Jordan Peterson. 

 

Elle présente ainsi son article :


Il est ici question de ce qui est maintenant devenu une norme sur Internet : la haine extrême, l’hyperbole et, selon une formule reprise par le militant environnementaliste
Jonah Mix, la sociopathie performative (« se vanter d’à quel point vous voulez voir vos ennemi-e-s souffrir, pour démontrer à un auditoire votre niveau de radicalisme », J. Mix, communication personnelle, 29-2-2020).

Je ne trouve pas acceptable que des personnes critiquent la violence et la déshumanisation lorsqu’elles « nous » visent, en raison de différences idéologiques ou politiques, mais qu’elles trouvent ces méthodes acceptables lorsque la cible est quelqu’un qui n’est « pas de notre camp ». Je trouve cela hypocrite, contraire à l’éthique et dangereux.

Je pense que nous nous engageons sur une voie très sombre lorsque nous célébrons la souffrance ou la mort de personnes en raison de divergences d’opinions ou de politiques. Et je suis de plus en plus inquiète à voir ce qui s’intitule « la gauche » utiliser cette forme de « sociopathie performative » comme un moyen de « signaler sa vertu » à sa tribu — comme façon de prêter allégeance à ses alliés politiques.

On peut ne pas aimer quelqu’un, ne pas être d’accord avec quelqu’un, et même être impoli envers quelqu’un. Mais il ne s’agit pas ici de politesse. Je pense que nous ne pouvons pas affirmer « les mots ne sont pas de la violence »… sauf si ces mots viennent de quelqu’un avec qui nous ne sommes pas d’accord. Et que, ses mots à lui étant qualifiés de violence, cette personne mérite de souffrir et de mourir. Si nous attendons des gens qu’ils nous traitent de manière équitable et éthique, alors nous devons nous comporter nous-mêmes de manière équitable et éthique.

Je n’ai aucune raison de défendre Peterson. Je ne fais pas du tout partie de ses fans, et lui ne m’a certainement pas défendue. Je ne gagne rien, personnellement, à tenir le présent discours. Mais là n’est pas la question. On ne choisit pas l’éthique seulement quand cela nous arrange personnellement ou politiquement. Je ne suis pas impressionnée par ceux qui se vantent de leur manque ostensible d’empathie ou qui pensent que la haine est un substitut à la politique véritable et à des arguments rationnels. Trop d’entre nous prennent leur pied dans ces curées en ligne, et semblent carburer à la haine des autres. C’est troublant et peu courageux. (M.M.)
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Internet et la « sociopathie performative »

L’Internet est accro à la haine — et cela nous affecte toutes et tous.

Par Meghan Murphy, dans The Spectator USA, le 13 février 2020

 

Si vous passez du temps sur Internet, vous avez probablement remarqué que l’espace numérique n’est pas celui de la nuance. Toutes les blagues y sont à prendre au pied de la lettre, suivies de longues explications aux consonances érudites sur le fait que vette blague équivaut, en fait, à de la violence. Tous ceux que nous n’aimons pas y sont des « fascistes ». Ceux qui ne sont pas d’accord avec nos idéologies y sont des « meurtriers », et les différends politiques y sont une cause d’excommunication. La réponse aux défaillances ou aux désaccords peut être une traque du ou de la coupable durant des jours entiers, pour conduire cette personne à implorer pardon ou à disparaître. À en croire les médias sociaux, la meilleure façon d’améliorer le monde serait de détruire les autres.

En ce qui me concerne, on m’a exhortée à me suicider, à boire de l’eau de javel, et à me jeter au feu plus de fois que je ne peux en compter. La sentimentalité hypocrite est monnaie courante dans les médias sociaux, mais la compassion et l’empathie y sont rares. Mais, si beaucoup critiquent ce genre de comportement lorsqu’ils sont dirigés contre eux-mêmes, la situation change lorsque la cible n’est pas l’« un d’entre Nous », mais l’« un d’entre Eux ».

La semaine dernière, les médias ont signalé que Jordan Peterson [NDT : un intellectuel canadien réactionnaire, très prisé par l’alt-right] se débattait avec des problèmes de santé et de dépendance, était suicidaire, et avait frôlé la mort.

Les réactions à cette information sur Internet ont été vraiment dérangeantes.

Sous un article titré « Jordan Peterson a failli mourir plusieurs fois », une internaute a plaisanté au sujet d’un décès imminent de Peterson, suggérant qu’elle se réjouissait de la possibilité de sa détresse et de sa mort.

Un autre internaute signant « Alexander » — qui se présente sur Twitter comme « antifasciste » et « pronom : iel » — a écrit : « Jordan Peterson est un charlatan, un misogyne et un imposteur, qui s’est enrichi en empoisonnant l’esprit de jeunes hommes, agissant à la fois comme le cheval de Troie et la légitimation du néofascisme. La seule chose regrettable dans sa situation actuelle est qu’il n’y ait pas d’enfer où il puisse aboutir. »

Une professeure de philosophie de l’université de Virginie a tweeté un GIF où elle se présente comme suit : « Moi, une philosophe féministe végane handicapée, convaincue que tout le monde mérite de la compassion et que la maladie ne doit jamais être tournée en dérision, lisant les nouvelles sur Jordan Peterson » » avec pour sous-titre : « Ceci est-il un test ? », comme façon de tourner la détresse de Peterson en dérision. J’ai perdu le compte de la longue liste de personnes se décrivant comme « progressistes » qui jubilaient, se moquaient des problèmes de dépendance et de santé mentale de Jordan Peterson, et se réjouissaient de la possibilité qu’il meure.

Vous pourriez me répondre : les médias sociaux sont impitoyables. C’est vrai. Personnellement, je ne suis pas blessée quand quelqu’un m’y invite à crever, parce que j’y suis habituée, et que je suis une personne adulte et mentalement stable. Mais je pense tout de même que ce genre de comportement est dangereux. Les mêmes personnes qui célèbrent actuellement les problèmes de santé de Jordan Peterson sont aussi celles qui défendent les menaces violentes adressées aux femmes qui mettent en cause la douteuse idéologie de l’« identité de genre ». Et elles le justifient pour les mêmes raisons. Ces personnes affirment que violenter une TERF (Trans Exclusive Radical Feminist) est acceptable, car les TERFs sont supposément responsables de violences ou même « fascistes ».

On est bien sûr très loin de la vérité : les féministes ne sont responsables d’aucune violence et ne sont pas particulièrement favorables à quelque fascisme. Mais ces faits n’ont aucune importance pour ceux qui se croient nos ennemis.

Mon argument est que bon nombre d’entre nous me semblent un peu trop à l’aise avec la diabolisation et la déshumanisation de celles et ceux avec qui ils ont des désaccords. Sur les médias sociaux, il semble qu’il ne suffise pas de dire : « Je suis d’accord avec certaines choses qu’elle dit, mais pas avec d’autres ». Ou « Je pense qu’il a tort ». Ou même, « Je pense que cette personne est péniblement stupide ». Non : sur les médias sociaux, si une personne ne partage pas intégralement nos opinions, seules la haine et l’hyperbole extrême semblent suffisantes pour faire preuve de notre intégrité politique.

Un ami à moi a posé sur ce comportement le nom de « sociopathie performative » : une attitude qui a pour but de montrer à ceux à qui vous voulez prêter allégeance politique que vous êtes si extrême dans vos opinions que vous ne vous souciez littéralement pas de savoir si ceux avec qui vous n’êtes pas d’accord vivent ou meurent.

Je n’adhère pas à cette attitude, et j’ai du mal à croire que beaucoup de gens y croient. Je ne ressens pas de rage bouillonnante envers celleux avec qui je suis en désaccord, au point de publiquement leur souhaiter du mal. À moins qu’une personne ne soit, dans ses actes, violente, abusive, sadique ou horrible envers les animaux, je ne peux éprouver envers elle le niveau de haine que je vois couramment en ligne.

Il n’est pas ici question de gentillesse. Vous n’avez pas besoin d’aimer tout le monde ou de faire constamment preuve de politesse. Je ne le fais même pas moi-même. Ce dont il est ici question est que les gens ne devraient pas se déshumaniser les uns les autres ou exprimer d’intentions violentes envers leurs opposants. De manière générale, et surtout pas sous prétexte de mettre fin à la déshumanisation et la violence.

Je ne suis pas une grande fan de Jordan Peterson, et je n’ai aucune raison de le défendre. Je n’ai pas étudié son travail de près (et je soupçonne que la plupart de ses détracteurs ne l’ont pas fait non plus, ce qui me rend sceptique quant à leur détestation). J’ai trouvé certaines de ses anciennes conférences intéressantes (et d’autres moins). Plus globalement, je suis quelqu’un de curieux des idées, de la société et de la pensée, et je trouve donc intéressantes une grande variété d’opinions d’intellectuels médiatisés, même si je ne suis pas d’accord avec leurs points de vue ou que je n’y adhère pas.

Le fait est que même si une personne n’est pas « dans mon camp », je ne pense pas qu’elle mérite la maladie ou la mort. Je ne crois pas que seuls les gens que j’aime ou avec lesquels je suis d’accord méritent de vivre. Je ne pense pas que seuls ceux qui s’inscrivent dans certaines cases idéologiques méritent d’être défendus. Si nous devions soutenir uniquement les droits et l’humanité de ceux qui partagent nos opinions, il faudrait sacrifier la grande majorité de la population.

Où est la limite, en termes de qui mérite de mourir, de pourrir en enfer, ou de souffrir de problèmes de santé ? Cette limite semble à la merci de quiconque la pose. Un « pro-vie » pourrait se réjouir de la disparition des médecins qui pratiquent des avortements. Des militants transactivistes m’ont dit que je méritais d’être fusillée. Peut-être que certains des fans de Peterson aimeraient voir une féministe de gauche boire de l’eau de Javel. Allez savoir. Toutes ces personnes ont tort. Personne ne devrait célébrer la souffrance ou la mort d’autrui simplement à cause de désaccords idéologiques ou politiques. Tous celles et ceux d’entre nous qui ont été menacé·e·s en ligne (ou ailleurs) à cause de leurs opinions ou de leurs choix politiques devraient le comprendre.

J’en ai assez de la façon dont nous nous traitons les uns les autres sur les médias sociaux. J’en ai marre des foules, des calomnies, des ragots, des théories du complot, des appels à l’hallali. Je peux vous garantir que vous avez des opinions que quelqu’un sur Internet trouvera offensantes, et qui pourraient facilement être caviardées pour donner de vous l’image d’un être humain vil et méritant la mort. C’est surtout vrai elles sont vidées de leurs sens, reconditionnées et diffusées sous forme de captures d’écran isolées ou de sound bites médiatiques. Et je soupçonne que si cela vous arrivait, vous espéreriez que même ceux qui pensent que vous avez tort sur toute une série de points vous défendraient contre ce niveau de brutalité.

Peterson souffre peut-être d’une dépendance à la drogue, mais beaucoup trop d’entre nous semblons souffrir d’une dépendance à la haine.

Meghan Murphy

I love how the Internet

 

Adaptation : Erell Hannah  photo Erell Hannah pour RADFEM

Version originale : « The Hounding of Jordan Peterson » (La traque de Jordan Peterson) — https://spectator.us/jordan-peterson-addiction-death-online-hate/

Tous droits réservés à Meghan Murphy et The SpectatorUSA.

Lire aussi « You Can’t Cancel the Truth », de Meghan Murphy, dans le même média.

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