L’identité non-binaire est la nouvelle façon de se dire « différente des autres filles », et elle est profondément misogyne.


Par M.K. Fain, le 14 juillet 2019

Ill article Not like other girls

À l’été 2018, j’ai vécu dans une maison avec trois autres femmes. Nous avons passé beaucoup de temps ensemble cette année-là, avec de nombreuses conversations nocturnes à propos du sexisme, de la misogynie, et de la violence masculine que nous avions connue. Nous avons discuté du fait de ne pas trouver notre place dans les attentes de la société envers les femmes, nous avons cessé de nous raser en même temps, et nous nous sommes mutuellement encouragées à ne pas être honteuses de notre corps au naturel. Nous avons contacté des centres d’aide aux victimes de viol, organisé des protestations, et dénoncé des hommes violents au sein de nos communautés. Mitali* s’est rasé la tête en un acte de rébellion contre les standards de beauté indiens. Joy* a trouvé en elle le pouvoir d’utiliser sa voix en faveur des opprimées. Miriam* a commencé à tenir tête à ses parents religieux et à accepter sa sexualité. Nous avons rêvé toutes les quatre de ce à quoi un monde féministe pourrait ressembler, et envisagé nos vies, libres du patriarcat et de la violence.

Aujourd’hui, un an plus tard, chacune de ces trois amies s’identifie comme « non-binaire » — et non plus comme femme.

Selon le groupe de pression Human Rights Campaign, non-binaire est « un adjectif qui décrit une personne qui ne s’identifie pas exclusivement comme un homme ou une femme. Les personnes non-binaires peuvent s’identifier comme étant à la fois un homme et une femme, quelque part entre les deux, ou complètement en dehors de ces catégories. »

Mais alors, comment trois femmes féministes qui défiaient bravement les normes du genre et affrontaient la violence masculine dans leurs vies en sont-elles venues à décider soudainement qu’elles étaient des non-femmes ?

Les identités non-binaires sont en hausse. Au Royaume-Uni, le nombre d’étudiant-e-s non-binaires semble avoir doublé entre 2017 et 2018. Comme les deux tiers des jeunes gens qui s’identifient comme trans sont de sexe féminin, la plus grande part de l’augmentation des identités non-binaires provient sans doute de jeunes femmes. Bien que les données manquent dans ce domaine, mon expérience n’est pas unique. Ceci ne devrait pas surprendre les féministes.

Un article de Teen Vogue daté de 2018 résume l’analyse d’une femme non-binaire :

« Je rejette le concept du genre dans son ensemble. En grandissant, je n’ai jamais eu l’impression que les gens avaient tort lorsqu’ils m’appelaient une femme, mais j’avais le sentiment qu’il s’agissait d’une étiquette qui m’était imposée, et qui ne me correspondait pas. Plus tard, à l’université, j’ai entendu parler de l’identité non-binaire, et là, ça collait. Évidemment, certains pourraient considérer les choses que j’aime ou n’aime pas comme “féminines” ou “masculines”, mais je ne ressens aucun besoin de les étiqueter comme telles. La binarité du genre m’a donné le sentiment d’être forcée dans une case, et je ne veux pas m’identifier à cela. »

Les féministes ont depuis longtemps rejeté le concept de genre, le définissant comme l’assignation oppressive de stéréotypes sexuels; elles conservent le but d’abolir le système des castes de genre. Mais plutôt que de rejeter le genre, l’autrice citée dans Teen Vogue semble s’y être tout à fait ralliée, en pensant qu’elle ne doit pas être une femme, puisqu’elle ne correspond pas entièrement aux attentes de la féminité. Pense-t-elle être la seule à se croire faussement catégorisée par le genre ? Se croit-elle « différente des autres filles » ?

Un article est paru quelques mois plus tard sur le site web Aeon. avec pour sous-titre : « Un monde séparé en catégories hommes et femmes est suffocant. L’identité non-binaire est une porte de sortie radicale. » L’autrice affirme que les identités non-binaires fracassent les catégories de genre, attaquent le système oppressif, et créent un monde meilleur pour tous et pour toutes. Elle décrit avoir fait face à des menaces et à de l’embarras causés par une confusion au regard de son sexe. Dans un de ces cas, un homme lui a hurlé dessus pour être entrée dans les toilettes pour femmes.

Les femmes qui tentent de s’identifier hors de leur statut de femme vont cependant être amèrement déçues.

Le genre est un système qui nous oppresse et qui est par nature contradictoire. Aucune femme ne peut jamais être complètement conforme au genre (même si certaines essaient certainement davantage que d’autres) et, puisque le genre a été construit par la société, nous divergeons toutes profondément de cette binarité. Il n’y a rien d’intrinsèque dans une identité de genre, et prétendre qu’il en est autrement est antiféministe.

Considérons par exemple les diverses activités non conformes au genre qu’une femme typique occidentale peut accomplir en une journée courante :

Porter un pantalon plutôt qu’une jupe

Aller au travail plutôt que rester à la maison

Ne pas sourire à tous les hommes qu’elle croise dans la rue

Laisser ses cheveux au naturel

Dire ce qu’elle pense

Passer du temps à penser à n’importe quoi d’autre que plaire aux hommes ou à son apparence

Se payer un film de science-fiction ou une série télévisée

Faire une blague

Tout ça peut sembler trivial, mais quand on regarde les façons évidemment ridicules qu’a une vie normale d’être genrée, il devient clair qu’aucune femme vivante ne peut parfaitement se conformer aux contraintes du genre. Si une femme coche effectivement toutes les cases stéréotypées de la féminité, elle sera probablement perçue comme une pute (et ce quelle que soit son activité sexuelle). Personnellement, je refuse de porter du maquillage, je laisse mes poils pousser naturellement, je porte des pantalons et des bottes plutôt que des robes et des talons hauts, je travaille en tant qu’ingénieure informatique, je rejette mes devoirs de femme envers mon partenaire masculin, et je prévois ne jamais avoir d’enfants tant que j’en conserve le pouvoir. Est-ce que je suis non-binaire ?

Les partisans les plus extrêmes du genre répondront que non, je ne le suis pas, puisque je m’identifie toujours comme une femme. J’accepte d’être de sexe féminin, que mon corps est celui d’une femme et en cela régulé par l’État, que j’ai survécu une enfance de fille et à la violence masculine dont j’ai fait l’expérience parce que je suis de sexe féminin.

J’éprouve de la sympathie envers le désir de nombreuses femmes et filles d’échapper à notre condition féminine. Grandir en tant que fille dans cette société n’est pas facile. Tu ne seras jamais assez jolie, ou assez intelligente, ou assez désirée. Ou bien tu seras trop jolie, trop intelligente, trop désirée. Dans tous les cas, on te dira probablement que c’est ta faute.

Mitali savait qu’en retournant visiter l’Inde, elle serait exposée à un risque d’agression sexuelle malgré son crâne rasé. Cette semaine, en Inde, une mère et sa fille ont été battues et ont eu le crâne rasé en public en guise de punition pour avoir résisté à un viol. Bien qu’aux États-Unis une femme puisse se définir comme non-femme, les femmes qui marchent sur des routes plus tortueuses n’ont pas le privilège de s’identifier hors de leur statut de femme. Ces femmes auraient-elles pu éviter violence et humiliation en affirmant ne pas être des femmes ? Leur statut de femme leur sera imposé, qu’elles le veuillent ou non, et qui le voudrait ?

Miriam se sent inconfortable dans son corps de femme. Elle a des seins, des courbes, et une vulve. Son corps n’est pas comme celui des modèles dans les magazines, et elle rêve de le taillader à coup de scalpel et d’échapper aux limites de sa chair. Elle veut être autorisée à exister au-delà des attentes de féminité que le patriarcat impose à sa forme physique. Les hommes sont autorisés à exister de cette façon, en tant que personnes entières, indépendantes de l’enveloppe qui abrite leur esprit. Pourtant, elle sait qu’elle n’est pas un homme. Elle le sait à cause de la façon dont son corps est contrôlé et policé. Elle affirme que « Le genre est dépassé », mais alors pourquoi ne peut-elle pas y échapper ?

Joy a peur et est en colère. Elle a vu ce qui est arrivé à ses amies, qui étaient des femmes. Elle a entendu les histoires d’horreur et elle nous a regardées essayer de nous adapter et de nous échapper dans la mesure du possible. Elle a tenu Mitali et Miriam dans ses bras alors qu’elles pleuraient la nuit et cherchaient à guérir et à comprendre. Ce n’est pas surprenant qu’elle ne veuille plus rien en avoir à faire. Être une femme est horrible.

Je pleure pour ces femmes qui ont abdiqué leur statut de femmes, choisissant de s’enfuir et de se cacher de l’oppression de leur genre au lieu de rejeter audacieusement son pouvoir sur leur individualité. Éprouver autant de douleur, de misogynie et de peur à l’intérieur signifie vivre en constante instabilité, sans jamais se sentir en sécurité ou à l’aise. Durant les derniers jours que nous avons passés ensemble, j’ai tenté de leur montrer un féminisme qui rejette le genre plutôt que d’embrasser ses mensonges — mais puisque je suis « une femme » et qu’elles « n’en sont plus », il m’a été interdit de comprendre leur souffrance. Elles m’ont qualifiée de « haineuse ».

Rien ne pouvait être plus loin de la vérité.

Les femmes et les filles devraient avoir la possibilité de vivre dans un monde libéré du genre et de toutes les formes du patriarcat et de la violence masculine. Nous devrions être autorisées à être des femmes et à être complexes, créatives, et entières. Nous ne devrions pas avoir à rejeter notre réalité biologique en faveur d’un mode de pensée magique dans le but de supporter la réalité du monde dans lequel on vit.

Les femmes non-binaires témoignent de l’immense souffrance d’être une femme, et du besoin désespéré que beaucoup d’entre nous ressentent de trouver une échappée. En même temps, les femmes qui affirment être non-binaires jettent aux lions toutes les autres femmes et jeunes filles. Prétendre que nous sommes « privilégiées » parce que nous nous identifions à notre « sexe assigné à la naissance » élude la réalité de la violence intrinsèque du fait d’être une femme sous le patriarcat. Dans certains pays, 70 % des femmes ont fait l’expérience d’agressions physiques ou sexuelles aux mains de leurs partenaires intimes. 137 femmes sont tuées chaque jour par un membre de leur famille. Au moins 200 millions de femmes et de filles vivant aujourd’hui ont subi des mutilations génitales, pour la plupart avant l’âge de cinq ans. C’est pour cette raison que les féministes se battent pour faire reconnaître aux femmes et aux filles des droits basés sur leur sexe.

Celles qui sont le plus non conformes, peu importe comment elles s’identifient, feront face à l’oppression pour avoir transgressé les normes sociales. La probabilité d’être visée par la violence et la discrimination basée sur la non-conformité de genre est particulièrement élevée chez les femmes. Cela est vrai, peu importe comment la femme en question s’identifie, puisque son agresseur ne peut pas connaître l’« identité de genre » interne de cette femme avant de s’en prendre à elle.

L’inconfortable vérité est la suivante : dire que l’on n’est « pas comme les autres filles » n’est pas une identité, c’est de la défection, de la misogynie. Les femmes qui s’identifient comme non-binaires aiment prétendre à un degré supplémentaire d’oppression, en regard des femmes qu’elles appellent « cisgenres », un terme qui implique que certaines femmes sont complices de leur propre oppression. Mais nous ne sommes pas privilégiées du fait de conserver une compréhension de la base de notre oppression ; c’est vous qui prétendez à un privilège si vous pensez pouvoir y échapper.

*Les noms de ces femmes ont été modifiés.

Mary Kay Fain

Mise à jour : J’ai été congédiée d’un emploi sans rapport avec ces enjeux pour avoir rédigé ce texte.

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En juillet 2019, M.K. FAIN a été licenciée de son travail d’ingénieure informatique pour avoir écrit un blogue sur le féminisme. Cet article a touché un point sensible et a été consulté par plus de 40 000 personnes depuis.

Cette expérience a démontré l’immense besoin d’un journalisme de qualité qui analyse notre culture changeante à travers une lentille féministe moderne et radicale — et 4W est né. 4W est aujourd’hui le premier site web des États-Unis à proposer un contenu centré sur les femmes en matière d’identité de genre, de sexualité et de culture.

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Version initiale : https://medium.com/4th-wave-feminism/non-binary-is-the-new-not-like-other-girls-and-its-deeply-rooted-in-misogyny-7a7e5ec539ba

Traduit par Cécilia L. pour TRADFEM

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