Censurez-moi ça !

Plusieurs épisodes de censure soi-disant progressiste se multiplient depuis peu au Canada et ailleurs. Le plus récent de ces incidents concerne la suppression – avec insultes à l’appui – d’une tribune publiée sur le HuffPost par une cinquantaine de féministes et proféministes au sujet des menaces que déploie ouvertement contre les droits des femmes le transactivisme extrême (illustration).
Les TERFS au bucher

Le média Review Canada vient de publier un commentaire de la journaliste Lydia Perovic sur cette nouvelle bien-pensance qui s’autorise à bâillonner les voix qui dérangent la nouvelle idéologie, notamment le travail de notre amie Meghan Murphy. L’autrice nous a chaleureusement permis de le traduire et de le publier.

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Censurez-moi ça !

Notre peur de choquer a dépassé les bornes

Lydia Perovic, dans la rubrique The Argument, Review Canada, mars 2020

Lorsque les seigneurs de la guerre de Bosnie multipliaient les raids dans les villages et rassemblaient les gens pour les fusiller, je vivais à quelque 150 kilomètres à l’est, dans la relative sécurité de la capitale serbe contrôlée par Slobodan Miloševic, où je travaillais comme stagiaire dans un quotidien de Belgrade appelé Borba. Entre le bombardement par l’OTAN de cibles serbes en Bosnie en 1995 et la campagne de bombardement qui nous attendait — celle de la Serbie et du Monténégro lors de la guerre du Kosovo en 1999 — le camp de Miloševic imposait des mesures de plus en plus rigoureuses et accélérait la prise de contrôle des médias d’opposition. Borba a été le dernier quotidien à tomber sous la coupe du régime ; il est devenu Naša Borba lorsque toute la rédaction s’est rebellée contre la nouvelle direction imposée et a continué à publier avec beaucoup moins de moyens. J’ai continué à écrire, avec la dernière cohorte des stagiaires de Naša Borba, en me demandant combien de temps ce journal farouchement indépendant pourrait tenir le coup, et ce qui viendrait en premier : le manque d’argent, une visite de la force de sécurité de l’État, ou les bombes de l’OTAN. (Spoiler : ce furent les bombes).

Ceux et celles d’entre nous qui ont quitté des pays à l’histoire mouvementée pour s’installer au Canada, porteurs d’un ensemble de loyautés à l’idéal libéral démocrate, avons forgé ces loyautés sur la ligne de feu. Dans les Balkans occidentaux, lors des années 1990, le libéralisme démocratique et l’internationalisme étaient les opinions politiques les plus fragiles de toutes, dans le contexte de la montée incessante d’un populisme chauvin. Comme beaucoup d’autres personnes issues de l’immigration, je sais de première main à quel point le projet des Lumières demeure inachevé. Là où nous vivions autrefois, l’autonomie de la recherche scientifique et philosophique doit sans cesse être réinstaurée. Là où nous vivions, l’universalisme est suspect, impossible. Là où nous vivions, le passé demeure enchanté, mythifié. Nous sommes les premiers, comme dit le journaliste britannique Peter Pomerantsev, à avoir vécu une ère postérieure aux faits, aux valeurs, à l’espoir — celle que connaissent aujourd’hui plusieurs pays occidentaux.

Pour quelqu’un dont le métier est d’écrire, le Canada a été à bien des égards un répit dans l’effort de devoir défendre certaines libertés: celles de penser et de parler, de s’assembler avec des citoyens partageant les mêmes idées, de rédiger des pétitions, d’affirmer son désaccord. La double pensée, la contrition et l’autocritique publiques, la rééducation idéologique, les listes noires, le conformisme politico-moral, l’essentialisme ethnique, la fierté raciale — je n’aurais jamais pensé voir ces choses proliférer ici. Mais les temps ont changé rapidement et radicalement dans les professions bavardes. Il s’avère que les libertés ne sont jamais enchâssées pour de bon. Elles ne durent qu’aussi longtemps que des gens sont prêts à les maintenir en vie.

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(Holly Stapleton, Portable Network Graphics)

Quand les barrages ont-ils cédé ? Est-ce en novembre 2017, lorsque Lindsay Shepherd, assistante d’enseignement à l’université Wilfrid Laurier, a été interrogée par des professeurs et des administrateurs pour avoir diffusé dans sa classe un vidéoclip du professeur de psychologie Jordan Peterson, tiré de l’émission The Agenda with Steve Paikin ? Cette affaire a créé un précédent en faisant apparaître un nombre étonnamment élevé de personnes qui trouvaient normal de voir cette enseignante des plus vulnérables interrogée de manière menaçante, jusqu’aux larmes — pour défendre sa décision de partager avec ses élèves une vidéo d’actualité tirée du programme phare d’un réseau de télévision public. Il n’existe pas de liberté d’expression illimitée, bien sûr, mais du jour au lendemain, la marge de tolérance de qui était toléré dans une conversation s’est considérablement réduite — et ce dans un établissement dédié à élargir cette marge.

Ou est-ce les réactions à Peterson lui-même qui ont abaissé ce seuil, après qu’il se soit prononcé contre le projet de loi C-16, qui a ajouté l’identité de genre à la Loi canadienne sur les droits de la personne en 2017 ? Depuis, chaque annonce d’une prestation de Peterson a donné lieu à une mobilisation sur internet de gens — dont plusieurs dans l’université, les médias et les arts — qui plaident pour l’annulation immédiate de l’événement. Peterson ne s’exprime plus tellement dans les universités canadiennes ces jours-ci, mais le cinéma Carlton, à Toronto, a récemment annulé une série de documentaires de Patricia Marcoccia à son sujet, financés par le réseau CBC, parce que cela mettait certains employés mal à l’aise.

Quelque chose s’est durci au pays depuis le scandale Lindsay Shepherd. Et de notre perspective de 2020, nous pouvons nous souvenir presque nostalgiquement de l’époque où l’indignation, les appels à la censure et à des propos obligés venaient de la droite. Rappelez-vous la réaction essuyée par Svend Robinson, le député néo-démocrate qui, en 2000, a remis en question les références à Dieu dans la Constitution. Ou rappelez-vous la librairie Little Sisters’, avec ses livres et ses magazines saisis à la frontière par les agents des douanes durant les années 1990 et au début des années 2000. Il y a aussi Proud, la pièce de Michael Healey sur un Stephen Harper fictif, que le Tarragon Theatre a bloquée en 2012, vu la certitude d’un membre du conseil d’administration que les sentiments du premier ministre seraient heurtés au point de susciter une action en justice. Chaque jour du Souvenir, certains chroniqueurs du Sun (et personnalités du patin) se plaignaient que trop peu de gens portaient des coquelicots dans nos rues. Quelques étés de suite, nous avons entendu des appels pour que l’administration municipale coupe les vivres au défilé Toronto Pride pour y avoir autorisé le groupe Queers Against Israeli Apartheid. Ajoutez à cela la série habituelle de plaintes pour retirer tel livre ou telle vidéo des bibliothèques publiques, ou le musellement par Harper des scientifiques du gouvernement spécialistes des changements climatiques. Comment ces incidents se résolvaient-ils d’habitude ? Les institutions tenaient bon, les censeurs perdaient leurs élections, les gens conservaient leur emploi, les écrivains continuaient à écrire et les militants continuaient à militer.

Aujourd’hui, les conséquences de propos impopulaires sont plus rapides et sensiblement plus âpres qu’il y a quelques années encore. Ce qui est également nouveau, c’est la popularité croissante de la censure chez la gauche, qui décime aujourd’hui ses propres rangs. Les exemples s’accumulent rapidement, mais l’un des plus étonnants demeure le retrait d’une pièce de Sky Gilbert du Buddies in Bad Times Theatre de Toronto, en représailles à quelques messages sans rapport avec la question sur le blogue personnel de Gilbert, où il exprimait une certaine aversion pour les écrits d’un jeune membre de la cohorte LGBTQ et pour la culture générale de la rectitude politique. De longs fils de discussion l’invitant à « faire mieux » ont proliféré sur Twitter, où le mot magique « nuisible » figurait ostensiblement. Et voilà qu’en quelques jours, la lecture anniversaire des Drag Queens in Outer Space, précédemment prévue, annoncée et promue dans les écrits de Gilbert, a disparu du programme! (La pièce Shakespeare’s Criminal a également disparu, mais c’est arrivé plus tard).

Qu’arrive-t-il ? Cela est-il même légal ? J’ai vécu avec l’autoritarisme de gauche et de droite, mais je n’ai jamais assisté à un retrait aussi rapide d’une pièce — pas même sous Miloševic, lorsque le théâtre était un centre d’activité de l’opposition. Et qu’est-ce que cela nous apprend sur la façon dont les militants de l’internet comprennent les critiques et le sens de la fonction critique ?

photomeghanmurphybouclesoreilleCette vague de folie s’est encore accrue à la fin de l’année dernière, à peu près au moment où Meghan Murphy a pris la parole à la Bibliothèque publique de Toronto. Murphy édite le site web Feminist Current, que toutes et chacun peuvent consulter en ligne, comme ses écrits et interventions publiques. Pourtant, malgré l’absence de la moindre preuve concrète, l’accusation diffamatoire de propos haineux continue de lui coller aux talons, témoignant de l’acharnement de certains groupes militants.

Quelles sont au juste les positions de Murphy ? D’une part, elle est favorable au modèle nordique en matière de réglementation de la prostitution — une approche impopulaire au sein de la gauche en ligne. Son point de vue sur la pornographie prolonge le travail de la féministe radicale Andrea Dworkin, ce qui la rend d’autant plus impopulaire. Et on entend souvent Murphy critiquer civilement le projet de loi C 16 pour avoir ouvert sans réserve tout service, subvention ou récompense dédiée aux femmes à quiconque s’identifie comme une femme, ce qui la rend – car le seuil est tombé aussi bas – proprement incendiaire.

Le projet de loi C 16 a déjà des conséquences fâcheuses : la plaignante vexatoire de renommée mondiale Jessica Yaniv, de la Colombie-Britannique, en est une. On rapporte également que le Service correctionnel du Canada transfère des détenus masculins dans des établissements pour femmes sur la base d’une simple autodéclaration. Mais selon de nombreuses voix stridentes de la gauche, un certain nombre d’éminentes personnalités de la radio de la CBC, le maire de Toronto et tous les conseillers municipaux de la ville, sauf un, le simple fait de suggérer que ce qui se passe déjà pourrait se produire constitue un discours haineux affectant l’ensemble des personnes transgenres. Après que Vickery Bowles, bibliothécaire en chef de Toronto, ait tenu bon et fait son travail à la tête d’une institution dédiée au libre examen et à d’autres principes fondamentaux de la Charte, ma propre conseillère municipale, Kristyn Wong-Tam, sacrifiant à tout jamais mon vote, a demandé à ses collègues de se joindre à elle pour exiger une révision des politiques de réservation des salles de la bibliothèque. Et c’est ce que ce beau monde a fait, dans une démonstration de grandeur et d’unité évocatrice de rien de moins que d’une séance de politburo parfaitement disciplinée.

Et ça continue : Will Johnson vient d’être licencié du poste de rédacteur littéraire de The Humber Literary Review parce qu’à l’époque de l’invitation de Meghan Murphy à Toronto, il a exprimé sur Twitter son mécontentement face aux tactiques des militants. Il s’avère que cela n’est pas autorisé. Comme l’a signalé le Post Millennial, Johnson a reçu une lettre de l’un des rédacteurs fondateurs de la revue, lui expliquant que sa critique d’un aspect très spécifique du transactivisme conduirait inévitablement à une montée de la transphobie. À la trappe !

À Vancouver, le Sun et la Province ont décidé de retirer de leurs pages un article d’opinion pas particulièrement convaincant d’un professeur d’université de l’Alberta, qui plaide pour une réduction de l’immigration au pays. Quand est-il devenu indicible, scandaleux, voire fasciste de remettre en question des politiques nationales ? Notre système est assez restrictif comme il l’est ; là où le Canada bat d’autres pays en matière d’ouverture, c’est dans son nombre d’immigrants par habitant. Mais l’auteur, Mark Hecht, a soutenu que ces chiffres devraient être plus bas. En tant que pays, nous avons une faible croissance démographique, ce qui a un effet néfaste sur notre économie. Il devrait donc être facile de réfuter l’argument de Hecht dans une simple réponse éditoriale. Ce qui a touché certains nerfs sensibles, c’est sa remise en question de l’idée d’une diversification ethnique continue, et de la question de savoir si elle conduit à une intégration efficace et à une société cohésive. Hecht, comme de nombreux conservateurs de partout, privilégie la cohésion et la communauté contre la diversification et à la liberté individuelle. Cette opinion signa sa perte. L’essaim internet a décidé que son article était un exemple de suprématie blanche, et ces quotidiens ont fini par le retirer avec des excuses. Les rédacteurs en chef n’ont proposé aucun des nombreux contre-arguments montrant pourquoi l’éditorial original ne tenait pas la route. Ils n’ont décrété rien de moins qu’une suppression complète.

De l’autre côté de la frontière, au pays du Premier amendement, les choses évoluent dans le même sens. Ian Buruma a perdu son emploi de rédacteur en chef de la New York Review of Books pour avoir publié un essai sirupeux de Jian Ghomeshi. La New Republic a décidé de retirer de ses pages un laïus de Dale Peck sur le candidat à la présidence Pete Buttigieg. La commission scolaire de San Francisco a voté pour l’occultation de murales datant de l’époque de la Dépression, qui dépeignent, de manière peu flatteuse la vie de George Washington, car certains ont fait valoir que ces images pourraient traumatiser les élèves afro-américains et amérindiens en l’an 2020. Un groupe d’étudiants chinois a réussi à faire annuler une table ronde pro-Tibet à l’Université de Columbia. Et au moment où j’écris ces lignes, un professeur d’université du Massachusetts vient d’être licencié pour avoir fait une blague sur sa page Facebook personnelle, dans laquelle il suggère à l’Iran de dresser sa propre liste de sites culturels importants à bombarder, par exemple la résidence des Kardashian ou le Mall of America…

Ces développements sont nouveaux. La qualité et la quantité des sanctions pour des opinions exprimées ou des choix esthétiques sont différentes de ce qu’elles étaient il y a encore quelques années. Cela me rappelle une époque et un lieu différents. Qu’est-ce qui se passe, Canada ? Vers quoi nous précipitons-nous ? Peut-être vers une époque où la gauche verra des propos haineux dans chaque désaccord, tandis que la droite continuera à gouverner le monde. Une époque où l’autonomie de la science et de l’art sera abandonnée au profit de pressions sociétales plus immédiates. Une époque réenchantée, où les journalistes et les historiens sembleront impuissants en regard des fabricants de mythes. Une époque que nous, les immigrants de pays à l’histoire mouvementée, connaissons bien et pouvons repérer de loin.

photo Lydia Perovic
Lydia Perovic a quitté le Monténégro pour s’installer au Canada en 1999. Son premier roman, All That Sang, porte sur un chef d’orchestre français.

Version originale: « Shut it Down! » https://reviewcanada.ca/magazine/2020/03/shut-it-down/

Traduction: TRADFEM
Tous droits réservés à Lydia Perovic.

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