Pourquoi les femmes perdent la garde de leurs enfants

naomi cahn

par Naomi Cahn
(J’écris sur l’égalité des sexes sur le lieu de travail.)

Emma (le nom et les données d’identification ont changé) a été mariée à un militaire pendant de nombreuses années. Pendant cette période, il l’a battue, elle et leurs enfants à plusieurs reprises. Elle a dénoncé ces agressions à la police et à l’institution militaire.

Lorsqu’elle est allée au tribunal, Emma avait des enregistrements des menaces de son mari à son encontre. Mais un tribunal a décidé d’accorder la garde de leurs enfants au père.

Pourquoi ? Le père a prétendu qu’Emma aliénait les enfants de leur père en prétendant à tort qu’il les maltraitait.

Le terme « aliénation parentale » est issu des travaux du pédopsychiatre Richard Gardner dans les années 1980 pour expliquer ce qu’il considérait comme un nombre choquant d’allégations d’agression sexuels d’enfants dans les litiges relatifs à la garde. Gardner affirmait que beaucoup de ces allégations de violence étaient inventées de toutes pièces par des mères vengeresses ou pathologiques.

Mais sa théorie a fait l’objet de vives critiques, comme celle de Jeffrey Edleson, ancien directeur du Centre du Minnesota contre la violence et les agressions et professeur et directeur de recherche à l’École de travail social de l’Université du Minnesota, qui a déclaré en 2009 : « Le SAP (« syndrome d’aliénation parentale ») est essentiellement composé de prétentions non fondées ; il n’est fondé sur aucune base scientifique ».

Néanmoins, cette théorie survit, sous une forme neutre à l’égard du genre, à savoir l’idée d’une « aliénation parentale ». Mais, cette théorie a également été discréditée, et comme l’explique le Conseil national des juges des tribunaux pour enfants et de la famille, elle « détourne également l’attention des comportements du parent violent(…) ».

Joan Meier, professeure à la faculté de droit de l’université George Washington, reçoit des lettres de femmes comme Emma plusieurs fois par mois et a décidé de découvrir ce qui se passe dans les cas où l’aliénation parentale est alléguée. Dans une étude qui vient d’être publiée, financée par le ministère américain de la Justice, la professeure Meier a montré comment les demandes d’aliénation parentale affectent l’attribution de la garde des enfants. 

Pour cette toute première étude nationale, Meier et son équipe de recherche ont analysé les opinions publiées par les tribunaux et disponibles en ligne entre 2005 et 2014, ce qui a permis d’obtenir un ensemble de données portant sur 4 388 cas de garde. Elles ont codé les cas pour différents types d’allégations d’agression par l’un ou l’autre des parents : violence domestique contre la mère, agression sexuelle sur enfant et agression physique sur enfant. Elles ont également codé les allégations selon lesquelles un parent essayait d’éloigner l’enfant de l’autre parent. 

L’étude contient une multitude de données sur les affaires impliquant des allégations d’agression ou d’aliénation. 

Voici quelques-unes de ses conclusions les plus marquantes : Lorsque les pères alléguent que les mères sont aliénantes, indépendamment des plaintes déposées contre eux pour agression, ils arrivent à leur faire enlever la garde 44% du temps. Lorsque les sexes étaient inversés et que les pères commençaient à s’occuper des enfants, les mères n’enlevaient la garde aux pères que dans 28 % des cas. Dans l’ensemble, les pères avaient beaucoup plus de chances que les mères de gagner un litige en revendiquant l’aliénation. 

Meier a constaté que, lorsque les mères revendiquaient un type quelconque d’agression, si les pères répondaient en revendiquant l’aliénation parentale, alors les mères risquaient deux fois plus de perdre la garde que lorsque les pères ne revendiquaient pas l’aliénation. La conclusion de l’étude est sans appel : « l’aliénation pèse plus lourd que les agressions ».

Même lorsque le tribunal a considéré que la maltraitance du père était prouvée, les mères qui alléguaient la maltraitance ont quand même perdu la garde dans 13 % des cas.  En revanche, les pères ne perdaient la garde que dans 4 % des cas où les mauvais traitements de la mère étaient considérés comme prouvés.

Plus étonnant encore, quand une mère a signalé une agression sexuelle sur un enfant et que le père a fait une demande reconventionnelle d’aliénation, le tribunal n’a a reconnu le bien-fondé du signalement de la mère que dans un seul cas sur 51.

Des conclusions remarquablement similaires ont également été tirées d’une étude canadienne récente. Meier note que même des évaluations prudentes montrent que les signalements d’agressions sexuelles sur des enfants dans des litiges de garde sont valides au moins 50 % du temps. Le poids des contre-accusations d’aliénation pour contrer des allégations d’agressions sexuelles sur des enfants fait écho à l’ancrage de l’aliénation dans le « SAP », la théorie de Gardner, qui visait spécifiquement les signalements d’agressions sexuelles sur des enfants.

L’étude de Meier a également donné des résultats intéressants en termes de différences de sexe: alors que l’aliénation est sexuée lorsqu’elle est invoquée dans le cadre d’une demande reconventionnelle contre des allégations d’agression, l’étude a montré que lorsque les tribunaux ont cru aux allégations d’aliénation, les mères et les pères avaient une probabilité égale de perdre la garde (73%). L’étude a également montré que dans les cas où il n’y a pas eu de plainte pour agression (comme l’indiquent les décisions des tribunaux), les plaintes pour aliénation des mères et des pères semblent avoir un impact à peu près égal sur les résultats. 

June Carbone, professeur de droit familial à l’université du Minnesota, trouve l’étude très troublante : « Elle montre la puissance de l’idée de partage des responsabilités parentales. Une allégation d’agression rejette la possibilité de partage des responsabilités parentales. Les parents qui allèguent l’aliénation de l’autre parent se cachent sous le manteau de la norme de partage des responsabilités parentales et les juges les récompensent, même si le parent est un agresseur ».

Cette réalité enferme les mères dans un dilemme impossible : doivent-elles garder le silence sur les agressions du père afin d’éviter d’être sanctionnées pour l’avoir aliéné ? L’étude soutient certainement l’idée qu’il est indéfendable que les mères dénoncent au moins les agressions sexuelles sur les enfants.
La professeure Meier espère que cette étude encouragera les tribunaux et les évaluateurs à faire preuve de plus de prudence dans le traitement d’allégations d’aliénation en réponse à des allégations d’agressions, en particulier parce que ce recoud des accusations d’aliénation n’a aucun fondement scientifique. Elle travaille également avec des législateurs et des procureurs de plusieurs États pour renforcer les lois sur la garde des enfants afin de s’assurer que les allégations d’agressions sont traitées sur le fond et ne sont pas remises en cause par des allégations d’aliénation.  

 

Naomi Cahn est professeure de droit, détentrice de la Chaire Harold H. Greene à l’école de droit de l’université George Washington. Sa spécialité est l’égalité des sexes en milieu de travail, notamment en ce qui concerne les enjeux économiques.

 

Traduction: TRADFEM

Tous droits réservés à Naomi Kahn.

3 réflexions sur “Pourquoi les femmes perdent la garde de leurs enfants

  1. A reblogué ceci sur Caroline Huenset a ajouté:
    «  »Meier a constaté que, lorsque les mères revendiquaient un type quelconque d’abus, si les pères répondaient en revendiquant l’aliénation parentale, alors les mères avaient deux fois plus de chances de perdre la garde que lorsque les pères ne revendiquaient pas l’aliénation. La conclusion de l’étude est sans appel : « l’aliénation l’emporte sur les abus ».
    Même lorsque le tribunal a considéré que la maltraitance du père était prouvée, les mères qui alléguaient la maltraitance ont quand même perdu la garde dans 13 % des cas. En revanche, les pères ne perdaient la garde que dans 4 % des cas où les mauvais traitements de la mère étaient considérés comme prouvés. »

    • Hélas ! oui!! j’ai quitté la maison qui m’appartenait -à moi seule- avec notre fils sous les menaces de mort et il a obtenu la garde de e fils car « il avait une maison décente et ne travaillait pas, donc avait le temps ». Deux ans après c’est le fils qui demandait à revenir avec moi . cet homme est mort récemment, enterré en fosse commune selon le désir de cet enfant devenu adulte .

  2. Gardner prônait la pédophilie, un aperçu de ses commentaires publiés est ici: https://stopabusecampaign.org/campaigns/custody-court-crisis/parental-alienation-syndrome/ . Il est temps d’en finir avec lui, et avec Freud d’ailleurs. Ce genre de mentalité se retrouve sous différents couverts, comme le loup déguisé du fameux proverbe, et fait des dommages incommensurables que les femmes et les fillettes encaissent le plus. On le survit et on le dépasse, en grandes et petites héroïnes.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.