L’alibi de la compassion : comment les alliés des transgenres esquivent les débats

Il est temps que les transactivistes cessent d’étiqueter des désaccords formulés en toute bonne foi comme étant « cruels » ou des attaques.

Par Robert Jensen, sur Feminist Current, le 19 novembre 2018

Ill Repeat after us

Slogan transgenriste projeté sur le mur du Ministère de la Justice, à Londres

Depuis la publication de mon premier essai contestant l’idéologie du mouvement transgenre il y a quatre ans, je me suis souvent retrouvé dans des situations où des alliés libéraux de ce mouvement essayent de détourner une discussion difficile en s’autoproclamant champions de la morale compatissante. À chacun de ces affrontements, je deviens de plus en plus frustré par cet « alibi de la compassion », excuse qui semble avoir été créée pour éviter aux libéraux d’avoir à répondre de leurs propos.

Ces conversations se déroulent presque toujours de la même façon : on me dit que la participation de féministes radicales à un projet politique peut s’avérer menaçante pour les personnes transgenres, même si l’activité en question ne concerne en rien les enjeux transgenres. Parfois, on m’accuse aussi d’être transphobe et intolérant, ou à tout le moins indifférent aux intérêts des transgenres.

Je souligne que dans mes écrits, je n’ai jamais attaqué personne ou exprimé quelque peur ou haine des personnes qui s’identifient comme transgenres. Quand je demande à mes critiques de m’indiquer lequel de mes propos est intolérant, on me répond que le simple fait de poser des questions ou d’émettre des contestations peut être considéré comme une menace envers la légitimité des identités transgenres. Quand je demande en quoi articuler une critique féministe du patriarcat est menaçant, mes amis libéraux tentent souvent de couper court à la conversation par une version ou une autre de la phrase « Tu veux avoir un débat intellectuel, alors que moi j’essaye simplement de faire preuve de compassion envers les transgenres qui se sentent vulnérables. »

Je suis d’accord, bien sûr, que les personnes vulnérables ne devraient pas être attaquées, mais cette réponse a pour effet d’occulter ma question : pourquoi est-ce qu’un argument formulé en toute bonne foi est étiqueté comme une attaque ? Les propos haineux et irrationnels doivent être rejetés, mais pourquoi l’un des camps d’un débat politique devrait-il être autorisé à déclarer illégitime un argument sérieux, sans y répondre ?

Quand le mouvement transgenre réclame des politiques publiques qui imposent un coût à d’autres personnes (aux filles et aux femmes, dans le cas des demandes d’accès de transgenres aux structures et activités dédiées au sexe féminin), il doit évidemment exister un espace public où débattre de ces propositions. Mais ce qui m’inquiète ici, par compassion justement, c’est que lorsque le féminisme radical est dépeint comme une hostilité aux personnes transgenres, une caractéristique clé de la position féministe disparaît dans la confusion. En effet, le féminisme radical ne fait pas que contester l’idéologie actuelle du mouvement transgenre, il offre également une analyse alternative dont nous croyons qu’elle peut servir à certaines, sinon toutes, les personnes s’identifiant comme transgenres.

Le féminisme radical offre une alternative plus libératrice pour les personnes qui s’identifient comme transgenres en désignant la société patriarcale et la domination masculine institutionnalisée comme la source d’empêchements à une véritable liberté pour chacune et chacun d’être soi-même. Le patriarcat impose aux gens des normes de genre rigides, répressives et réactionnaires qui n’ont rien à voir avec les catégories du sexe biologique. La résistance féministe radicale au patriarcat défie depuis longtemps ces normes, et l’énergie de cette résistance collective est productive non seulement politiquement, mais aussi sur le plan personnel.

Je ne prétends pas que toute personne souffrant d’une forme ou une autre de dysphorie de genre peut résoudre cette détresse au moyen d’une analyse politique et d’un travail de mobilisation. Nous ne savons que très peu de choses sur l’étiologie du transgenrisme, et il n’est pas surprenant qu’il n’existe pas de réponse univoque. Mais les féministes radicales que j’ai rencontrées en trente ans de travail militant contre la violence masculine et l’exploitation sexuelle comptent parmi les personnes les plus compatissantes que j’ai connues dans ma vie, des femmes pour lesquelles la lutte pour la justice passe autant par un partage de notre douleur quotidienne que par des principes politiques. Certaines de ces féministes radicales sont aussi parents, et essayent d’élever de façon responsable des enfants qui s’identifient comme transgenres.

On peut être sensible aux individus qui luttent contre la dysphorie de genre et appuyer leur combat tout en rejetant certaines revendications politiques du mouvement transgenre lorsqu’elles s’avèrent antiféministes. C’est le cas de toutes les personnes avec qui je travaille dans les mouvements féministes radicaux. Ces activistes s’inquiètent, par exemple, des séquelles physiques et psychologiques des médicaments suppresseurs de puberté chez les enfants qui s’identifient comme transgenres. Rien de plus normal, puisque les féministes radicales soutiennent habituellement un traitement écologique des problèmes sociaux plutôt que d’embrasser par réflexe la préférence de la culture dominante pour des « solutions » technologiques et médicalisées. Quel que soit notre point de vue, il est difficile de voir ces inquiétudes comme étant un produit de l’intolérance ou d’un manque de compassion.

Je ne m’attends pas à ce que tout le monde soit d’accord avec mon analyse du mouvement transgenre ou ma position concernant les politiques publiques qu’il préconise. Mais je pense qu’il est malhonnête de la part de ceux qui ne sont pas d’accord d’esquiver le débat en se disant « plus compatissants », de la même façon qu’il est intellectuellement malhonnête d’essayer de faire dérailler des échanges avec des expressions péjoratives comme « TERF » (féministe radicale exclusive des trans) et qu’il est politiquement lâche d’essayer de réduire les féministes radicales au silence.

Je ne suis pas en train de demander naïvement « Ne pourrait-on pas tous s’entendre ? » Je suis avide de débattre avec ceux et celles qui opposent à ma position des arguments substantiels. Je suis juste las de me faire dire que poser des questions légitimes à propos d’un phénomène complexe comme le transgenrisme – des questions auxquelles beaucoup de gens progressistes réfléchissent en privé, mais qu’ils et elles craignent de poser dans le climat politique actuel – fait des féministes radicales des personnes mesquines et manquant d’empathie.

Robert Jensen, professeur émérite à l’École de journalisme de l’Université du Texas à Austin, collabore avec Ecosphere Studies au Land Institute. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont The End of Patriarchy : Radical Feminism for Men (La fin du patriarcat : Le féminisme radical à l’intention des hommes) et Plain Radical: Living, Loving and Learning to Leave the Planet Gracefully (Simplement radical : Vivre, aimer et apprendre à quitter la planète avec grâce). Son essai de 2007, Getting Off : Pornography and the End of Masculinity, est disponible en ligne gratuitement en format PDF à http://robertwjensen.org/articles/by-topic/gender-sexuality-and-pornography/getting-off-pornography-and-the-end-of-masculinity/

On peut le joindre à l’adresse rjensen@austin.utexas.edu ou sur le Web à l’adresse http://robertwjensen.org/

TOUS DROITS RÉSERVÉS À ROBERT JENSEN

VERSION ORIGINALE : https://www.feministcurrent.com/2018/11/19/compassion-cover-transgender-allies-dodge-debate/

TRADUCTION : TRADFEM. Tous droits réservés à Robert Jensen.

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