Andrea Dworkin : « La pornographie : une réalité »

La pornographie : une réalité.[*] 

 

[Dworkin a prononcé cette allocution, « Porn Happens to Women » lors d’une conférence intitulée « Speech, Equality and Harm: Feminist Legal Perspectives on Pornography and Hate Propaganda » à la Faculté de droit de l’université de Chicago, le 6 mars 1993. Le texte a d’abord été publié dans l’anthologie The Price We Pay : The Case Against Racist Speech, Hate Propaganda, and Pornography, Laura Lederer et Richard Delgado, eds. (New York : Hill and Wang, 1995), puis dans le recueil de Dworkin, Life and Death (London : Virago, 1997).]

Depuis vingt ans, des gens que vous connaissez et des gens que vous ne connaissez pas, dans le vaste mouvement populaire des femmes en lutte, essaient de faire valoir une chose très simple : la pornographie existe pour les femmes. Elle existe réellement. Vous, les avocats, appelez-la comme vous le voulez. Appelez-la un discours, appelez-la un acte, appelez-la un comportement ; Catharine A. MacKinnon et moi l’avons appelée une pratique quand nous l’avons décrite dans l’ordonnance antipornographie des droits civils que nous avons rédigée pour la ville de Minneapolis en 1983 ; mais l’important est qu’elle existe. Elle existe pour les femmes, dans la vraie vie. Les vies des femmes y sont rendues bidimensionnelles et mortes. Nous sommes étalées sur la page ou sur l’écran. Nos lèvres vulvaires sont peintes en violacé pour indiquer au consommateur où concentrer ce qu’il a d’attention. Nos rectums sont éclairés crûment pour qu’il sache où forcer. Nos bouches et nos gorges sont utilisées pour des pénétrations profondes.

Je décris un processus de déshumanisation, un moyen concret de transformer une personne en objet. Nous ne parlons pas encore de violence ; nous sommes encore bien loin de la violence manifeste.

La déshumanisation est réelle. Elle existe dans la vraie vie ; elle arrive à des personnes stigmatisées. Elle nous est arrivée à nous, les femmes. Nous disons que les femmes sont objectifiées. Nous espérons que les gens nous trouveront perspicaces parce que nous utilisons un mot savant. Mais être transformée en objet est un événement réel, et l’objet pornographique est un type particulier d’objet. C’est une cible. Vous êtes transformée en cible. Et le rouge ou le violacé marque l’endroit où il est censé vous atteindre.

L’objet en veut. Elle est le seul objet doté d’une intention qui dit, Fais-moi mal. Une voiture ne dit pas, Cogne-moi. Mais elle, cette chose nonhumaine, dit, Blesse-moi — et plus tu me blesseras, plus j’aimerai ça.

Quand nous la regardons, cette chose peinte en violacé, quand nous regardons son vagin, quand nous regardons son rectum, quand nous regardons sa bouche, quand nous regardons sa gorge, ceux et celles d’entre nous qui la connaissent — et même celles d’entre nous qui ont été cette femme — peuvent à peine se rappeler qu’elle est un être humain.

Dans la pornographie, nous voyons littéralement la volonté des femmes telle que les hommes souhaitent la vivre. Ce désir est exprimé au moyen de scénarios concrets, par les façons dont les corps des femmes sont positionnés et utilisés. Nous voyons, par exemple, que l’objet veut être pénétré ; l’autopénétration est donc un motif familier dans la pornographie. Une femme prend un objet et se le rentre dans le corps. Il existe de la pornographie dans laquelle des femmes enceintes, pour une raison ou une autre, prennent des boyaux et se les rentrent dans le corps. Elle cesse alors d’être humaine. On ne peut pas regarder une telle photo et dire, Voilà un être humain, elle a des droits, une liberté, une dignité, c’est une personne. On ne peut pas. Voilà ce que la pornographie fait aux femmes.

On parle de fétichisme sexuel[1]. Les psys ont toujours interprété cela comme, par exemple, un homme qui éjacule sur ou en direction d’une chaussure. La chaussure peut être posée sur une table loin de l’homme. Il est sexuellement excité ; il se masturbe, se frotte peut-être contre la chaussure ; il a un rapport sexuel « avec » la chaussure. Dans la pornographie, c’est ce qui arrive au corps d’une femme : elle est transformée en fétiche sexuel et l’amant, le consommateur, éjacule sur elle. Car dans le rapport pornographique, l’homme éjacule sur elle. C’est une convention de la pornographie que le sperme soit sur elle, pas en elle. Cela marque l’endroit, ce qu’il possède et comment il le possède. L’éjaculation sur la femme est une façon de dire (en le montrant) qu’elle est contaminée par sa saleté à lui ; qu’elle est sale. Il s’agit du discours des pornographes, pas du mien ; le marquis de Sade qualifie toujours l’éjaculat de pollution.

Les pornographes utilisent chacun des attributs de la femme, quel qu’il soit. Ils le sexualisent. Ils trouvent un moyen de le déshumaniser. Cela se fait de manières concrètes pour que, par exemple, dans la pornographie, la peau des femmes noires soit considérée comme un organe sexuel, féminin bien sûr, méprisé, qui exige d’être puni. La peau elle-même est le fétiche, l’objet ensorcelé ; la peau est le lieu privilégié de l’attentat — par le biais d’insultes verbales (de mots avilissants dirigés contre la peau) et par celui d’agressions sexualisées (frapper, fouetter, couper, cracher dessus, ligoter avec abrasion par des cordes, mordre, s’y masturber, y éjaculer).

Dans la pornographie, cette fétichisation du corps des femmes, sa sexualisation et sa déshumanisation, est toujours concrète et spécifique ; elle n’est jamais abstraite et conceptuelle. C’est pourquoi tous ces débats au sujet de la pornographie semblent aussi bizarres. Celles et ceux d’entre nous qui savons que la pornographie fait du tort aux femmes, et qui nous en soucions, parlons des vies réelles des femmes ; nous parlons des insultes et des agressions qui s’abattent réellement sur de vraies femmes dans la vraie vie — les femmes utilisées dans la pornographie et les femmes sur qui elle est utilisée. Ceux et celles qui défendent la pornographie, en particulier sur la base de la liberté d’expression, soutiennent que la pornographie est une espèce d’idée, de pensée, de fantasme, située seulement dans le cerveau physique, dans l’esprit, voire dans le seul esprit du consommateur.

En fait, on nous répète constamment que la pornographie est essentiellement une affaire d’idées. Par contre, un rectum n’a pas d’idée, et un vagin n’a pas d’idée, et la bouche des femmes dans la pornographie n’exprime pas d’idées ; et quand on enfonce un pénis au fond de la gorge d’une femme, comme dans le film Gorge profonde, cette gorge ne fait pas partie d’un être humain impliqué dans un échange d’idées. Je parle de la pornographie sans violence visible. Je parle de la cruauté de déshumaniser quelqu’une qui a droit à plus.

Dans la pornographie, tout est signifiant. Je vous ai parlé de la peau des femmes noires. La peau des femmes blanches a aussi un sens dans la pornographie. Dans une société de suprématie blanche, la peau des femmes blanches est censée indiquer un privilège. Être blanche pour une femme est le summum de ce qui peut lui arriver de bien. Que veut dire, alors, le fait que la pornographie est remplie de femmes blanches ? Cela signifie que lorsqu’on prend une femme qui est au sommet de la hiérarchie en termes de race et qu’on lui demande, que veux-tu, elle, qui est censée avoir une certaine liberté et certains choix, répond, je veux être utilisée. Elle dit : utilise-moi, blesse-moi, exploite-moi, c’est ce que je veux. La société nous dit que cette femme est un modèle, un modèle de beauté, un modèle d’être-femme et de féminité. Mais, en fait, elle est un modèle de conformité. Elle est un modèle de soumission. Elle est un modèle pour l’oppression, son emblème ; elle épouse l’oppression, elle l’incarne, c’est-à-dire qu’elle fait ce qu’elle doit faire pour rester en vie, la configuration de sa conformité étant prédéterminée par les hommes qui aiment éjaculer sur sa peau blanche. Elle est à vendre. Et alors, que vaut sa peau blanche ? Elle lui donne une valeur un peu plus grande.

Quand on parle d’une pornographie qui objectifie les femmes, on parle de la sexualisation de l’insulte, de l’humiliation ; j’insiste : on parle aussi de sexualisation de la cruauté. Et c’est ce que je veux vous dire — qu’il existe de la cruauté sans violence manifeste.

Il y a une cruauté qui vous dit que vous ne valez rien comme être humain. Il y a une cruauté qui dit que vous existez comme objet sur lequel il s’essuie le pénis, c’est ce que vous êtes, ce à quoi vous servez. Je dis que déshumaniser une personne est cruel et que ça n’a pas à être violent pour être cruel.

On fait jour après jour aux femmes des choses qui seraient considérées comme violentes si elles étaient faites à un homme dans un autre contexte, non sexualisé ; les femmes sont heurtées, bousculées, pelotées, traitées de noms méprisants ; on leur bloque le passage dans la rue ou au bureau ; les femmes se contentent de s’écarter, de se frayer un passage, à moins que l’homme ne surenchérisse de violence jusqu’à ce que le reste du monde patriarcal considère cela comme étant de la vraie violence : le meurtre à la hache, le viol sadique par un étranger ou le viol collectif, les meurtres en série d’autres femmes que celles qui sont prostituées. Les attouchements, les bousculades, les blocages physiques — ces mêmes invasions infligées à des hommes seraient reconnues comme des agressions. Infligées à des femmes, les gens semblent penser que c’est mal mais acceptable, que c’est mal mais sans conséquence, que c’est mal mais, hé, c’est la vie ; vous n’allez tout de même pas en faire une affaire d’État. Il me vient à l’esprit que ce qui est en cause ici — le cœur de la double contrainte — c’est l’impact de l’orgasme sur notre perception de ce qu’est la haine et ce qu’elle n’est pas.

Les hommes utilisent le sexe pour nous faire souffrir. On peut soutenir que les hommes doivent nous faire mal, nous diminuer, pour être capable d’avoir des rapports sexuels avec nous – ils doivent détruire ce qui bloque l’accès à notre corps, être agressifs, envahissants, pousser un peu, forcer un peu, exprimer une hostilité verbale ou physique, ou une forme de condescendance. On peut soutenir que, pour que les hommes éprouvent du plaisir sexuel avec des femmes, nous devons leur être inférieures, être déshumanisées, c’est-à-dire contrôlées, c’est-à-dire moins autonomes, moins libres, moins réelles.

Je suis frappée par la façon dont les propos haineux, les propos haineux racistes, deviennent plus sexuellement explicites à mesure qu’ils deviennent plus virulents, par la façon dont leur sens devient plus sexualisé, comme si le sexe était nécessaire pour marquer l’hostilité. Dans l’histoire de l’antisémitisme, quand on arrive à l’ascension d’Hitler au pouvoir dans la République de Weimar, les propos haineux antisémites deviennent indistincts de la pornographie[2] — pas seulement activement publiés et distribués, mais aussi ouvertement affichés. Que fait cet orgasme ? Cet orgasme dit, je suis réel et la créature inférieure, cette chose, ne l’est pas, et si l’anéantissement de cette chose m’apporte du plaisir, c’est ainsi que la vie devrait être ; la hiérarchie raciste devient une idée dotée d’un potentiel sexuel. Un sentiment d’inéluctabilité biologique découle de l’intensité d’une réaction sexuelle issue du mépris ; il y a des sentiments d’urgence, d’excitation, de colère et d’irritation qui sont biologiques, une tension qui se résout dans le fait d’humilier et de déprécier l’être inférieur, en paroles, en actes[3].

Nous nous demandons, avec une ignorance tendancieuse, comment il se fait que des gens accordent foi à des idées philosophiques bizarres et évidemment fausses en matière de supériorité biologique. Une des réponses est que lorsque des idéologies racistes sont sexualisées, transformées en scénarios concrets de domination et de soumission de sorte qu’elles procurent aux gens un plaisir sexuel, ces ressentis sexuels suffisent à donner à ces idéologies l’apparence de la vérité biologique et de l’inéluctable. Les ressentis semblent naturels ; aucun argument n’arrive à changer les ressentis, qui donnent aux idéologies l’apparence d’être elles aussi fondées en nature. Les gens défendent leurs ressentis sexuels en défendant les idéologies. Ils disent : mes sentiments sont naturels, donc si te faire du mal me donne un orgasme, ou si je me sens excité juste à y penser, tu es mon ou ma partenaire naturelle dans ces ressentis et ces événements – ton rôle naturel est tout ce qui intensifie mon excitation sexuelle, tout que je ressens comme mon importance personnelle ou ma puissance ; tu n’es rien, mais tu es mon rien, ce qui fait de moi quelqu’un ; t’utiliser est mon droit, car être quelqu’un signifie que je possède le pouvoir — pouvoir social, pouvoir économique, souveraineté impériale —, celui de te faire ou de faire avec toi tout ce que je veux.

Ce phénomène qui consiste à se sentir supérieur par le biais d’un racisme sexuellement réifié est toujours sadique ; son but est toujours de blesser. Le sadisme est une dynamique que l’on retrouve dans tous les propos haineux. Dans l’utilisation d’une épithète raciale adressée à quelqu’un, par exemple, il y a un désir de blesser, d’intimider, d’humilier ; il y a la dimension implicite de rabaisser quelqu’un, de le subordonner, de le réduire. Lorsque ces propos haineux deviennent tout à fait sexualisés — par exemple, dans la réalité systématique de l’industrie du porno — et que toute une classe de personnes existe à la seule fin de procurer du plaisir sexuel et un sentiment synonyme de supériorité à un autre groupe, en l’occurrence les hommes, nous ne pouvons tolérer que cela prenne le nom de liberté.

Le problème pour les femmes est qu’être blessée est pour elles banal. Cela arrive tous les jours, tout le temps, quelque part à quelqu’une, dans chaque quartier, dans chaque rue, dans l’intimité, dans des foules ; des femmes sont blessées. Nous nous trouvons chanceuses quand nous sommes uniquement humiliées et insultées. Nous nous trouvons sacrément chanceuses quand ce qui nous arrive reste en deçà d’un viol. Celles qui au sein du mariage ont été battues (un euphémisme pour ne pas dire torturées) ont leur propre vision de ce qu’est la chance. Nous sommes toujours heureuses quand ce qui nous arrive est moins pénible que ce que nous avions cru possible ou même probable, et nous nous disons que si nous ne nous contentons pas du moins pénible, nous avons quelque chose de détraqué. Il est temps pour nous d’arrêter cela.

Quand on pense aux vies ordinaires des femmes et aux vies des enfants, en particulier les filles, il est très difficile de ne pas penser que l’on regarde un ordinaire d’atrocités — quand nos yeux sont ouverts. Il nous faut accepter que ce que nous regardons là est la vie ordinaire ; la blessure n’est pas exceptionnelle ; elle est systématique et elle est réelle. Notre culture l’accepte, la défend, et nous punit quand nous y résistons. La blessure, l’infériorisation, la cruauté sexualisée sont délibérées ; ce ne sont pas des accidents ou des erreurs.

La pornographie joue un rôle énorme pour normaliser les façons dont nous sommes rabaissées et attaquées, et dont l’humiliation et les insultes sont présentées comme naturelles et inévitables.

J’aimerais que vous réfléchissiez particulièrement aux points suivants. Premièrement : les pornographes font de nos corps leur langage. Tout ce qu’ils disent, ils ont besoin de nous pour le dire. Ils n’ont pas ce droit. Ils ne doivent pas avoir ce droit. Deuxièmement : protéger juridiquement la pornographie comme s’il s’agissait d’un simple discours signifie qu’il y a une nouvelle façon de faire légalement de nous des biens meubles. Si la Constitution protège la pornographie en tant que discours, alors nos corps appartiennent aux proxénètes qui ont besoin de nous utiliser pour s’exprimer. Eux, les êtres humains, possèdent un droit de parole humain et la dignité d’une protection constitutionnelle ; nous, qui sommes actuellement un cheptel, des biens meubles, nous sommes leurs caractères, leurs symboles sémantiques, les objets qu’ils disposent afin de communiquer. Nous ne sommes reconnues que comme le discours de proxénètes. La Constitution est du côté où elle a toujours été : celui du propriétaire de biens qui en tire profit, même quand sa propriété est une personne, définie comme propriété en raison de la collusion entre le droit et l’argent, le droit et le pouvoir. La Constitution n’est pas la nôtre à moins qu’elle ne fonctionne pour nous, notamment comme recours face aux exploiteurs et comme point d’appui pour accéder à la dignité humaine. Troisièmement : la pornographie utilise celles et ceux qui aux États-Unis ont été exclus de la Constitution. La pornographie utilise des Blanches, qui étaient alors des biens meubles. La pornographie utilise des Afro-américaines, qui étaient alors des esclaves. La pornographie utilise des hommes stigmatisés ; par exemple, les hommes afro-américains, qui étaient alors des esclaves et sont souvent sexualisés par les pornographes contemporains qui les dépeignent en violeurs et en animaux. La pornographie n’est pas faite à de vieux hommes blancs. Elle ne l’est pas. Personne n’éjacule sur eux. Ce sont eux qui éjaculent sur nous ou qui protègent ceux qui le font. Ils en tirent des profits réels, et nous devons réellement leur barrer la route.

Pensez à la façon dont le mariage contrôlait les femmes, à la façon dont les femmes étaient légalement des biens ; cela n’a commencé à changer qu’au début du XXe siècle. Pensez au contrôle que l’Église exerçait sur les femmes. Pensez à l’étendue de la résistance à ce contrôle et à tous les ennuis que vous avez causés à ces hommes qui tenaient pour acquis que vous leur apparteniez. Et pensez à la pornographie comme une nouvelle institution de contrôle social, une utilisation démocratique du terrorisme envers toutes les femmes, une façon de dire publiquement à chaque femme qui marche dans la rue : détourne le regard (un signe de citoyenneté de seconde classe), baisse les yeux, salope, parce que si tu les lèves, tu vas te voir pendue en photo, tu vas te voir les jambes écartelées. Voilà ce que tu vas voir.

La pornographie nous dit que ce que veulent les femmes, c’est d’être utilisées. Moi, je tiens simplement à rappeler que l’ordonnance antipornographie des droits civils que Catharine MacKinnon et moi avons créée à Minneapolis dit que la volonté des femmes est de ne pas être utilisées : l’Ordonnance récuse les prémisses mêmes de la pornographie ; son éventuelle mise en œuvre montrera par l’affirmative que ce que veulent les femmes, c’est l’égalité.

Notez que l’Ordonnance a été rédigée à Minneapolis, et que sa ville jumelle, St. Paul, a adopté une ordonnance importante contre les crimes motivés par la haine ; des tribunaux ont immédiatement invalidé ces ordonnances. Je veux que vous compreniez qu’il y a des pornographes conséquents à Minneapolis et des racistes conséquents à St. Paul et aussi, dans ces deux villes, des citoyens et citoyennes également conséquentes dans leur projet de mettre fin à la pornographie et au racisme. L’ordonnance que Catharine et moi avons rédigée est issue de cette culture politique, une culture politique participative et populaire qui ne souhaite tolérer ni l’une ni l’autre de ces formes de cruauté envers les gens.

À l’automne 1983, Catharine et moi avions été invitées par un groupe d’activistes de quartiers à témoigner lors d’une réunion d’un comité de zonage local. Ce groupe représentait un quartier de Minneapolis à composition surtout afro-américaine, avec quelques citoyens pauvres et blancs. Le conseil municipal ne cessait de refouler par zonage la pornographie dans leur quartier. Ces populations se battaient depuis sept ans contre une foule de règlements et de stratégies de zonage qui permettaient aux pornographes de saper la qualité de vie de leur environnement. La municipalité pouvait bousiller leur quartier et d’autres comme le leur parce que peu de ces personnes étaient blanches et qu’elles étaient pour la plupart pauvres ; la pornographie était délibérément parquée dans ces endroits et tenue à l’écart des quartiers plus riches, plus blancs.

Ces activistes nous ont approchées et nous ont dit : nous savons maintenant que le problème ici est la haine des femmes. C’est pratiquement une citation mot pour mot : « nous savons maintenant que le problème ici est la haine des femmes ». Et nous voulons faire quelque chose à ce sujet. Que pouvons-nous faire ?

Elles savaient quoi faire. Elles ont mobilisé MacKinnon et moi, ça c’est sûr, et elles ont mobilisé la ville de Minneapolis. Un soulèvement populaire a amené toute la ville à prendre position contre la haine des femmes exprimée dans la pornographie. C’était notre mandat lorsque nous avons rédigé la loi antipornographie des droits civils ; et des collectifs de personnes pauvres, de personnes de couleur se sont mobilisées au nom de la vie des femmes de ces communautés pour y défendre les conditions de vie des femmes. Une ville des États-Unis s’est ainsi trouvée organisée par une vague féministe croissante de militantes politiques qui ont rallié des femmes de la classe ouvrière, d’anciennes prostituées et d’autres toujours en activité, des universitaires, des lesbiennes identifiées, des étudiantes et, entre autres, un petit contingent de victimes d’agressions sexuelles, pour exiger l’adoption d’un amendement à la loi municipale des droits civils qui reconnaisse la pornographie comme une discrimination sexuelle, comme une transgression des droits civils des femmes. Cet amendement, que MacKinnon et moi avons par la suite remanié pour en faire un amendement indépendant, est ce que nous appelons aujourd’hui « l’Ordonnance ».

L’Ordonnance a obtenu l’appui qu’elle a reçu — massif, engagé et enthousiaste — parce qu’elle est juste, parce qu’elle est honnête et parce qu’elle prend parti pour des personnes qui ont été dépouillées de leurs droits et opprimées. Ces gens se sont mobilisés — non de haut en bas, mais de bas en haut — en appui à l’Ordonnance parce qu’elle contre directement la haine des femmes dans la pornographie : l’intolérance, l’hostilité, l’agression qui exploite et cible les femmes. Elle le fait en changeant notre perception de ce qu’est la volonté des femmes. Elle détruit l’autorité des pornographes à ce sujet, en mettant entre les mains des femmes qu’ils blessent une loi, une dignité, un véritable pouvoir citoyen. Quel que soit le mépris exprimé envers elles dans la pornographie ou par les pornographes et leurs clients, les femmes trouvent du respect dans cette loi. En recourant à l’Ordonnance, les femmes peuvent dire aux proxénètes et aux acheteurs : nous ne sommes pas votre colonie ; vous ne nous possédez pas comme si nous étions un territoire ; ma volonté, telle qu’exprimée par mon recours à cette Ordonnance, dit : je ne veux pas cela, je n’aime pas cela, la douleur fait mal, la coercition n’est pas sexy, je refuse d’être le discours d’un autre, je rejette la subordination, je parle, je parle en mon nom maintenant, je vais au tribunal pour parler — pour vous parler, et vous allez écouter.

Nous voulions une loi qui répudie ce qui arrive aux femmes quand la pornographie les atteint. En général, la misogynie de l’appareil juridique mime celle des pornographes ; dans l’abstrait, nous pouvons appeler ça de la « discrimination sexiste », mais le système juridique intègre en lui-même une haine presque viscérale du corps des femmes, comme si notre seule fonction était de provoquer des agressions, d’en jouir et de mentir à leur sujet — comme si nous n’étions pas réellement blessées par elles. Il y a dans un de mes romans, Mercy, un personnage du nom d’Andrea qui dit qu’il faut être propre pour pouvoir recourir à la loi[4]. Mais aucune femme n’est propre, ou suffisamment propre. C’est ce que nous découvrons chaque fois que nous tentons de faire sanctionner un viol ; nous ne sommes pas propres.

Et bien sûr, les femmes qui ont été transformées en pornographie ne sont pas propres, et les femmes qui sont vendues au coin des rues ne sont pas propres, et les femmes qui sont battues et pornographiées chez elles ne sont pas propres. Lorsqu’une femme recourra à l’Ordonnance — si une femme a la chance de l’utiliser un jour — elle n’aura pas besoin d’être propre pour dire, avec dignité et autorité, je suis quelqu’un et donc je résiste.

Quand le conseil municipal de Minneapolis a adopté cette ordonnance, il a dit : les femmes sont des personnes, les femmes comptent, les femmes veulent se défendre, nous allons leur donner ce qu’elles veulent. Le conseil municipal de Minneapolis avait une vision de la volonté des femmes qui contredisait celle des pornographes ; cette vision différente des femmes leur est venue de celles qui sont venues témoigner en faveur de l’Ordonnance, et surtout de celles qui avaient des raisons personnelles d’y recourir. La clarté et l’autorité de l’Ordonnance découlent des expériences concrètes et physiques des femmes qui veulent y recourir : des femmes dont les vies ont été dévastées par la pornographie. L’Ordonnance exprime leur volonté de résistance et la force énorme, traduite en un droit légal, de leur capacité à tenir bon, à survivre.

La femme utilisant l’Ordonnance sera là pour dire : je suis quelqu’un qui a tenu bon, j’ai survécu, je compte, je sais beaucoup de choses, et ce que je sais compte ; ça compte, et ça va continuer à compter ici au tribunal, espèce de proxo, parce que je vais utiliser ce que je sais contre toi ; et toi, monsieur le Consommateur, j’en sais long sur toi et je vais aussi utiliser ce que je sais sur toi, même quand tu es mon professeur, quand tu es mon père, quand tu es mon avocat, mon médecin, mon frère, mon curé. Je vais utiliser ce que je sais.

Ça n’a pas été une surprise pour Catharine MacKinnon ou pour moi quand, après l’adoption de l’Ordonnance, les journaux ont dit : haha, c’est une victoire de la droite intégriste. Ils nous disaient, à MacKinnon et à moi, vous n’êtes personne, vous ne pouvez exister, cette idée ne peut pas être de vous. Et ça n’a pas été une surprise pour nous quand des gens y ont cru. Nous n’avons pas aimé ça, mais ça n’a pas été une surprise.

Et quand le tribunal a dit aux femmes violentées qui voulaient utiliser l’Ordonnance, vous n’êtes personne, le proxo est quelqu’un, il compte, c’est lui que nous allons protéger, ça n’a pas été une surprise. Et quand le tribunal a dit, le consommateur est quelqu’un, aucune d’entre vous femmes n’êtes quelqu’un, quelle que soit l’étendue de vos blessures, elles ne comptent pas, mais lui est quelqu’un et nous sommes là pour lui, ça n’a pas été une surprise. Et ça n’a pas été une surprise quand le tribunal a dit aux femmes : lorsque vous exprimez votre droit à l’égalité, vous exprimez une opinion, un point de vue, dont nous devrions débattre dans le grand marché des idées, mais non pas légiférer ; quand vous prétendez avoir été violentée — ce viol, cette raclée, cet enlèvement — vous avez un avis là-dessus, mais vos blessures ne signifient rien en soi. Et ça n’a pas été une surprise quand le tribunal a reconnu qu’il existait un lien direct entre la pornographie — telle que définie dans l’Ordonnance — et les blessures faites aux femmes, notamment le viol et les coups, mais que cette relation ne compte pas, car le tribunal a un point de vue, qui se trouve être le même que celui des pornographes, à savoir : vous, les femmes, vous ne valez rien excepté ce que nous payons pour vous dans ce grand marché libre où nous considérons votre réalité corporelle concrète comme une idée.

Rien de tout cela n’a été une surprise. Mais chacun de ces éléments était scandaleux.

Nous avons rédigé l’Ordonnance pour les femmes qui avaient été violées, battues et prostituées dans et à cause de la pornographie. Elles voulaient l’utiliser pour dire, je suis quelqu’un et je vais gagner. Nous faisons partie de ces femmes, nous avons vécu nos vies en tant que femmes, nous ne sommes pas exemptées ou coupées de tout cela. Nous avons aussi rédigé l’Ordonnance au nom de nos propres vies.

Je vous demande de vous assurer que les femmes auront un droit et une chance de pénétrer un jour dans un tribunal étasunien et de dire : voilà ce que les pornographes m’ont fait, voilà ce qu’ils m’ont pris et je le reprends, je suis quelqu’une, je résiste, je suis dans ce tribunal parce que je résiste, je rejette leur pouvoir, leur arrogance, leur froideur, leur perfidie, et je vais gagner.

Vous qui êtes ici aujourd’hui devez rendre cela possible. C’est arrivé il y a dix ans maintenant. Il y a dix ans. Comptez le nombre de femmes qui ont été blessées au cours de ces dix années. Comptez combien parmi nous ont eu la chance d’être seulement insultées et humiliées. Comptez. Nous ne pouvons pas attendre dix ans de plus ; nous avons besoin de vous, nous avons besoin de vous maintenant — s’il vous plaît, mobilisez-vous.

On trouve également la version originale de cet article sur les sites Internet http://www.nostatusquo.com/ACLU/dworkin/PornHappens.html et https://www.rapereliefshelter.bc.ca/learn/resources/pornography-happens-women-andrea-dworkin-1993

TRADUCTION : TRADFEM

Tous droits réservés à la Succession Andrea Dworkin.

[*] Ndt : Les notes de fin de texte ont été ajoutées par l’autrice dans la version publiée.

[1]« (…) Le mot fétiche vient du portugais feitiço, qui signifie « sortilège » ou « artificiel ». Un fétiche est un objet magique, symbolique. Son sens premier est religieux : l’objet magique est contemplé avec une confiance ou une révérence irrationnelle, extrême et extravagante (pour paraphraser le Merriam-Webster). Pris dans un sens sexuel, la magie du fétiche réside dans sa capacité à déclencher et maintenir l’érection pénienne. (…)

Rien de ce qu’elle ambitionne ne peut in fine supplanter l’idée que se fait l’homme de son utilité [l’utilité de la femme ; Ndt] : être cette chose qui lui permet d’éprouver son pouvoir phallique brut. Dans la pornographie, c’est l’idée que l’homme se fait de l’utilité des femmes qui l’emporte. Elle est la pin-up, la double page centrale, l’affiche, la carte postale, l’image cochonne, nue, à moitié nue, allongée, les jambes écartées, les seins ou les fesses mises en avant. Elle est la chose qu’elle est censée être : la chose qui lui fournit une érection. Dans la pornographie littéraire et cinématographique, on lui apprend à être cette chose : violée, frappée, ligotée, utilisée, jusqu’à ce qu’elle reconnaisse sa vraie nature, sa vraie utilité, et qu’elle se soumette — avec joie, avec avidité, en réclamant toujours plus. Elle est utilisée jusqu’à ce qu’elle ne sache plus qu’une chose : elle est un objet, là pour servir. Ce savoir n’est rien d’autre que sa véritable sensibilité érotique : sa destinée érotique. (…) » Andrea Dworkin : Pornographie — les hommes s’approprient les femmes (Traduction par « Scotia », p.128 et 133. Une version officielle française est en cours de publication aux Éditions LIBRE).

[2]Der Stürmer est l’exemple par excellence de propagande antisémite qui est allée jusqu’à la pornographie en préconisant la haine raciale. Fondé en 1923 par Julius Streicher, un antisémite enragé, haïsseur de la racaille juive, qui a rejoint Hitler en 1921 après une course en solitaire, le journal Der Stürmer a reçu le soutien d’Hitler depuis « les années de lutte » (comme les appelaient les nazis) jusqu’à son règne, années de persécution et d’annihilation.

En 1942 encore, Joseph Goebbels, ministre de la Propagande, écrivait dans son journal : « Le Führer me fait savoir qu’il ne désire ni une diminution du tirage du Stürmer, ni sa suppression. (…) Je crois, moi aussi, que notre propagande sur la question juive doit se poursuivre sans faiblir. » (cité dans Telford Taylor : Procureur à Nuremberg, éd. Du Seuil, 1995, page 392)

 

[3]Accusé au procès de Nuremberg, Streicher a été reconnu coupable de crimes contre l’humanité et a été pendu le 16 octobre 1946. Sur le chemin qui mène à l’échafaud, il cria : « Heil Hitler ! », puis les mots étranges — mais clairement antisémites dans ces circonstances — « Pourimfestival, 1946. »

Dans son récent et fascinant récit des procès de Nuremberg, Telford Taylor, qui était l’un des procureurs des États-Unis, suggère que Streicher a été condamné à tort à la peine capitale parce que « Streicher n’était pas accusé d’avoir participé personnellement à des violences contre les Juifs, de sorte que l’unique (et délicat) problème juridique consistait à savoir si l’« excitation » [à la persécution des Juifs, Ndt] suffisait à entrainer sa condamnation » (Taylor, p. 391). Il s’agit d’un révisionnisme distinctement états-unien, en lien avec le fanatisme croissant pour une version absolue de la liberté d’expression inscrite dans le Premier Amendement de la Constitution américaine. Le procès de Nuremberg a établi un lien entre la propagande haineuse sexualisée et le génocide. De nombreuses démocraties occidentales ont réagi en criminalisant ce type de discours de haine, ou d’incitation au génocide, dans lequel Streicher s’était engagé, et a même excellé. Les États-Unis ont apparemment décidé, pour des raisons de droit et d’ordre public, de se branler de cet enjeu.

[4]« …. et même s’il y a des lois, après qu’ils vous aient blessée, vous êtes trop sale pour la loi ; la loi a besoin de gens propres, mais ils vous salissent pour que la loi ne vous accepte ; Il n’y a pas de crimes qu’ils ont commis qui sont des crimes au sens général parce que nous ne comptons pas en termes de crimes, comme je l’ai découvert maintes et maintes fois lorsque j’essaie de penser si ce qu’il m’a fait qui m’a fait tant souffrir était un crime pour quiconque ou était une chose dont vous pouviez parler à quelqu’un pour que cette personne s’en soucie ; se soucie de vous ; à propos de vous ; alors vous étiez un être humain. » (Voir Dworkin, Mercy [Londres : Secker & Warburg, 1990], p. 303-4).

 

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