Lettre ouverte à l’amie qui s’imagine que je hais les personnes transgenres

Par Cathoel Jorss, sur MEDIUM, le 19 octobre 2019

photo Cathoel Jorss

J’ai eu jadis une belle amitié, avec une femme qui est aussi écrivaine. Nous lisions réciproquement nos écrits dans une sorte d’extase de communion, en prenant des notes à chaque page. Notre conversation était facile et approfondie, musclée et gracieuse, exploratoire et franche. Puis des hommes portant du maquillage ont commencé à apparaître sur les couvertures des magazines, se plaignant d’une oppression. Violer devint bientôt un crime moins grave que d’appeler le violeur « il ». Mon amie, qui est plus âgée que moi et peut-être un peu vieux jeu, a semblé terrifiée à l’idée de tomber en disgrâce. Son soutien à ces hommes a été infatigable. Elle a commencé à me suivre dans mes conversations en ligne avec d’autres personnes, en me dénonçant publiquement: « Je tiens à me dissocier publiquement des opinions haineuses de Cathoel. »  Je suis triste de la perte de cette amitié intelligente et la semaine dernière, après un délai de deux ans, je lui ai écrit. Elle m’a répondu, toujours en colère, et voici ma réponse.

Zut. Cela m’attriste de voir ton esprit talentueux et agile emmuré dans ce froid et pieux couvent.

Ce qui me fascine dans le conformisme enthousiaste des gens qui hurlent aujourd’hui à la « propagande haineuse » contre leur camp est la question suivante : ces gens s’imaginent-ils que leurs ex-amies critiques de la notion de genre sont trop malhonnêtes pour reconnaître le magma de haine longtemps réprimée qui trouve enfin aujourd’hui une excuse pour s’épancher contre elles ? Ou bien sont-elles trop lâches pour nommer ce backlash ? Ou trop stupides pour le constater ? Cela semble être les seules explications plausibles.

Comme ces gens doivent être soulagés d’avoir enfin trouvé une preuve de la haine de l’humanité que nous sommes réputées entretenir en secret depuis si longtemps. Enfin une soupape d’échappement pour ce désir pressant d’intimider et de persécuter une minorité infinitésimale et ultra-vulnérable. Quelle jouissance ! On peut presque la goûter.

En fait, vous manifestez un comportement de secte. Une secte masculiniste et financièrement très bien pourvue, regroupant des Blancs privilégiés. Vous avez subi un lavage de cerveau et vos assertions sont de plus en plus risibles.

J’ai espoir que tu t’es mieux documentée depuis notre dernière conversation et que ta réflexion a évolué. J’espérais toucher le meilleur en toi et que tu aurais peut-être la générosité de me le dire. Aussi, tu me manques, malgré notre désaccord. Je trouve triste que tu aies simplement saisi cette occasion de me pointer du doigt avec une ferveur d’écolière, en tentant de te faire condescendante à propos de la haine que tu me prêtes. Pourtant, la conversation la plus commune sur ces enjeux a depuis longtemps évolué, faisant des ton récitatif de certitudes un discours dépassé et mal documenté.

C’est une noble posture, même si elle reflète plutôt l’intoxication d’une bonne conscience aveuglante.

Et si certains hommes étaient si privilégiés qu’ils vivaient comme de la haine le fait de s’entendre dire qu’il existe quelque chose qui leur échappe (la capacité d’être lesbienne, par exemple) ?

Chaque cellule de notre organisme est sexuée et cela ne détermine pas qui nous sommes. Cet énoncé de réalité ne constitue pas de la haine. J’ai peu de haine en moi. J’éprouve peu de capacité pour ce sentiment, très occupée que je suis par des émotions qui en prennent le contrepied : l’attirance et la curiosité, l’humilité et la dévotion. Mais je trouve intéressant que, dans ta défense du droit des gens à qualifier de réalité leur sentiment de qui ils sont, tu te sentes en droit d’énoncer ce que je ressens. Pippa Bunce, par exemple, un banquier britannique du Crédit suisse, dit se sentir femme trois jours par semaine. Moi, j’affirme qu’il est un homme riche d’âge moyen, privilégié et complaisant, dont l’ascension professionnelle a misé sur ses privilèges masculins. Les quelques jours par semaine où il se sent femme, il ne se précipite pas pour accepter une réduction conséquente de 28 % de son salaire — et personne ne lui enjoint de servir le thé ces jours-là. Moi, je dis qu’il devrait être libre, comme tout le monde, de porter ce qu’il aime et de s’exprimer comme il le veut, puisque les hommes peuvent être tout ce qu’ils veulent.

Mais tu décris mon propos comme haineux.

Donc Pippa Bunce fait autorité sur ses propres sentiments, mais tu fais autorité sur les miens.

Tu ne sembles manifester aucun intérêt à lire ou à échanger largement dans cette conversation sociale complexe, complexe et évolutive : tu possèdes tes slogans et tu es convaincu de leur validité. Tu n’as pas besoin de te faire des amis ou de faire la paix avec des ami-e-s fluides, queer ou non conformes à l’égard du genre, comme le font l’ensemble des Berlinois-es dans cette ville des plus transgressives. U n’assistes pas aux supplications des jeunes lesbiennes confuses qui tentent de s’excuser pour l’impardonnable transphobie de ne pas vouloir d’intimité pénienne, tu ne sais rien du mépris et des injures dont elles sont l’objet. Dans la caisse de résonance de ta chapelle irritable et extrêmement articulée, tu restes à l’abri de toute réflexion.

Ces deux dernières années, j’ai passé plusieurs mois au Ghana. Je trouve à la fois mortifiante et édifiante la stupéfaction polie des Ghanéen-nes quand j’essaie de leur expliquer ce qui se passe en Occident. Qu’est-ce que cela signifie d’être transgenre ? Ou démisexuel, ou toute autre étiquette concoctée dans cette ferveur narcissique écumante (tu en trouveras une centaine énumérées ci-dessous – pas par moi). Pour mes ami-e-s africains, cela signifie « Les Blancs nous ont tout volé et ils ne sont toujours pas satisfaits.

Ne t’es-tu jamais demandé pourquoi les équipes de foot féminin des pays les plus violemment homophobes affichent autant d’hommes s’identifiant comme trans ? Pourquoi, en Occident, les transgenres les plus célèbres sont des hommes ? Pourquoi la presque totalité de leurs porte-parole ont la peau blanche ?

Dire à un enfant qu’il est né dans le mauvais corps est une forme de violence. Je ne vois pas comment le corps de quelqu’un peut être « mauvais ». Il me semble insensé de mutiler et de médicaliser notre corps dans une recherche du moi authentique. Ce sont les rôles sexuels démodés et conformistes qui ne conviennent à personne et qui doivent changer – pas les individus incapables de s’y adapter. Stériliser des enfants (qui sont souvent homosexuels, lesbiennes et, dans une forte proportion, autistes) me semble être une punition cruelle de toute non-conformité. Le pauvre Jazz Jennings, l’enfant trans iconique qui, devenu adulte, prend un an de congé avant Harvard pour composer avec sa misère, s’est récemment « souvenu » sous hypnose (filmée et diffusée, parce que même en thérapie, il n’a droit à aucune intimité) de son alter ego comme un jeune homme gay perdu qui a peur de ne jamais être accepté. Aujourd’hui, ses gamètes ne mûriront jamais et il ne connaîtra jamais la libido ou l’orgasme. Il est coupé à jamais de certaines des intimités les plus chères que les êtres humains puissent partager – et tout cela parce qu’il aimait les garçons et qu’il voulait porter des robes étincelantes. L’homophobie corrective de notre culture est si insidieuse que nous préférons une fille hétérosexuelle à un garçon gai. Pendant ce temps, des lesbiennes sont expulsées par la police de défilés de la Fierté pour avoir osé exprimer leur préférence sexuelle. Leurs sites de rencontre sont infestés de prédateurs sexuels affichant une érection dite féminine. Car dès qu’on dit que les transfemmes sont des femmes, tout rejet sexuel de ces personnes (c’est-à-dire de leur orientation sexuelle) devient transphobe. Les lesbiennes se sont toujours fait dire que tout ce dont elles avaient besoin était une bonne baise et la prétention actuelle est la plus récente manifestation de ce terrifiant droit sexuel masculin. C’est du viol correctif.

Personne n’a de genre. Les gens ont de l’individualité, et pour moi, c’est précieux. Las notion de trans est vide de sens. Personne n’est cis. Quelle femme s’identifierait au rôle passif, avilissant et pornographique du genre qui nous est imposé ? Le chanteur Sam Smith se prend maintenant pour une femme parce qu’il aime danser. C’est tellement insultant. Si tu ne vois pas le sexisme de ce schéma – l’idée que les hommes sont comme ci, les femmes sont comme ça, alors si vous êtes comme ça, vous devez vraiment être une femme au fond – alors, je ne sais pas quoi dire. Au nom de ta réputation et de notre amitié, j’aimerais te suggérer de faire un peu de lecture. Essaie de lire Lily Maynard, dont la fille a été trans, et Miranda Yardley, qui est lui-même trans. J’espère la réaffirmation de l’âme affectueuse, ironique, spirituelle, sceptique et généreuse dont je suis tombée amoureuse et qui m’a donné envie de me rapprocher de toi et de devenir ton amie. Tu es une idiote et tu me manques. Bonne nuit.

Cathoel Jorss

Cathoel Jorss est Australienne, poète et compositrice de jazz, installée à Berlin. On peut découvrir d’autres exemples de son travail à https://HouseofLovers.com .

Original version/Version originale : https://medium.com/@Cathoel.Jorss/an-open-letter-to-the-friend-who-thinks-i-hate-transgender-people-aa1cc3da177

Traduction: TRADFEM. Tous droits réservés à Cathoel Jorss.

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