Le trouble de la personnalité limite (ou « borderline ») est une foutaise misogyne.

par Jessica Eaton, PhD Philosophie

Extraits d’une conférence donnée en anglais : (,,,) Aux côtés du racisme et du classisme, on trouve dans les systèmes psychiatriques une épouvantable misogynie. Aujourd’hui, en 2019, les filles et les femmes sont 7 fois plus susceptibles de recevoir un diagnostic de trouble borderline que les garçons et les hommes présentant les mêmes symptômes. 

Les origines de cette oppression remontent à des centaines d’années : dès le XVIIIe siècle, l’hystérie a été classée comme une maladie féminine, liée à la féminité et à la physiologie féminine. 

« L’hystérie est l’état naturel de la femme  » (Laycock, 1840) 

« Une fille hystérique est un vampire qui suce le sang des gens sains qui l’entourent  » (Mitchell, 1885 : 266).

Une grande partie du diagnostic borderline est basée sur les stéréotypes de genre et le sexisme. Les filles et les femmes sont censées être polies, gentilles, heureuses, satisfaites, calmes, n’avoir ni opinions ni ambitions, et vivre pour servir les autres. Les « femmes difficiles » sont souvent diagnostiquées avec un trouble de la personnalité limite (Ussher, 2013).

Le patient borderline typique a été décrit comme “une femme exigeante, en colère et agressive » (Jimenez, 1997 : 162, 163)  : elle sera alors étiquetée comme souffrant d’un « désordre mental » pour des comportements qui sont parfaitement acceptables chez un homme. Cela rejoint les résultats de la recherche : là où la tristesse et la colère des hommes sont considérées comme étant liées à des facteurs situationnels – comme le fait d’avoir « passé une mauvaise journée » – lorsque les femmes sont tristes ou en colère elles sont jugées « trop émotives » (Barrett et Bliss-Moreau, 2009).

En fait, je tiens toujours à souligner aux praticiens cliniques que les critères diagnostiques du DSM II pour « hystérie » et ceux du DSM V pour « trouble de la personnalité limite » sont très semblables. Et de la même manière que l’hystérie a été décrite comme la « poubelle de la santé mentale », le trouble borderline est décrit comme un « diagnostic fourre-tout ».

« Hystérie » et « trouble borderline » sont essentiellement le même diagnostic. Ils ciblent tous les deux des femmes et des filles. Ils sont tous les deux construits autour des stéréotypes de genre. Ils oppriment tous les deux les femmes traumatisées et maltraitées. Là où l’hystérie (ou « syndrome du déplacement de l’utérus ») était décrite comme causée par les hormones et la biologie des femmes, le trouble borderline est décrit comme un “trouble de la personnalité”. Dans les deux cas, les causes seraient innées, internes, et devraient être traitées, médicalisées et maîtrisées.

Les  » symptômes  » ou  » critères diagnostiques  » du trouble de la personnalité borderline sont :

  • Peur de l’abandon
  • Relations instables ou courtes
  • Image de soi fluctuante ou peu claire
  • Comportements impulsifs et autodestructeurs
  • Automutilation
  • Sautes d’humeur, de quelques minutes ou de plusieurs heures
  • Sentiments de vide
  • Intense colère
  • Sentiment de suspicion, de paranoïa ou de dissociation

La plupart des gens seraient d’accord avec moi quand je dis les trois choses suivantes :

  1. Toute personne traumatisée par la maltraitance ou l’exploitation répondrait à suffisamment de ces critères pour être diagnostiquée comme ayant un trouble de la personnalité.
  2. La plupart des gens soumis à un stress important manifesteraient ces comportements comme une réponse normale à la détresse et au changement.
  3. Ces sentiments sont tout à fait justifiés chez des personnes traumatisées et maltraitées – et ne constituent donc pas un trouble ou une anomalie. Il s’agit de réactions émotionnelles normales.

Nous devons réfléchir de façon beaucoup plus critique au nombre de filles et de femmes qui s’entendent dire que leurs réactions sont anormales et sont causées par des troubles de la personnalité, plutôt que par les personnes qui les ont maltraitées, opprimées, effrayées et blessées. Pourquoi voudrions-nous contribuer ainsi au blâme des victimes et aux sentiments de culpabilité des femmes et des filles?

Mes questions à l’intention des praticiens cliniques qui travaillent auprès des femmes et des filles sont les suivantes :

  • Saviez-vous que le trouble de la personnalité borderline était si étroitement lié à l’hystérie et à la « folie des femmes » ?
  • Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi tant d’adolescentes et de jeunes femmes avec qui vous travaillez se voient diagnostiquer des troubles de la personnalité après des expériences traumatisantes ?
  • Avez-vous déjà pensé à la façon dont une femme ou une fille est censée progresser si on lui a dit que sa personnalité est « troublée » ?(…)

Diagnostiquer les filles et les femmes avec des « troubles de la personnalité » après qu’elles aient été maltraitées, traumatisées, victimes de la traite, violées, négligées ou blessées – est une pratique honteuse. Il faut que ça s’arrête. Nous devons tous faire pression, faire campagne, influencer et convaincre les décideurs et les dirigeants de rejeter ces « troubles de la personnalité » comme du charlatanisme.

Pourtant, quand je dis cela aux travailleurs sociaux, aux infirmières, aux assistants parentaux, aux agents de police et aux enseignants – ils me regardent comme si j’étais une extraterrestre.

C’est le regard associé au sentiment suivant : « Mais les diagnostiquer, c’est les aider, n’est-ce pas ? Nous pouvons leur obtenir l’aide dont elles ont besoin en les diagnostiquant. N’est-ce pas ?”

Voyez-vous, beaucoup de professionnel-le-s avec qui j’enseigne ou avec qui je travaille n’ont même jamais envisagé une approche formée au psycho-traumatisme pour travailler avec des femmes et des filles qui ont été traumatisées. On leur a transmis l’enseignement traditionnel, médical et oppressif. Ils n’adhèrent pas au modèle médicalisé parce qu’ils l’ont choisi comme approche idéologique – ils y adhèrent faute de savoir qu’il existe une alternative.

À leur honneur, bon nombre d’entre elles et d’entre eux écoutent attentivement lorsque j’explique les origines de la psychiatrie, les théories et les modèles, le manque de preuves, et l’abus des diagnostics psychiatriques ayant opprimé certains groupes sociaux depuis des décennies. De même, beaucoup d’entre elles se rendent compte que leur pratique a été mal informée ou induite en erreur. Certaines ont un sentiment de confirmation lorsqu’elles assistent à ma formation : la réalisation qu’elles n’avaient jamais vraiment adhéré au modèle médicalisé pour travailler avec les femmes et les filles victimes de violence, mais qu’elles n’avaient pas les mots, les théories ou les preuves pour justifier leur scepticisme. Elles ne savaient pas comment résister à cette approche.

Au fil des années, j’ai incorporé de plus en plus d’approches antipsychiatriques et basées sur l’analyse du psycho-traumatisme dans mon travail, ma formation, mes recherches et mes discours. L’impact a été incroyable. Tant de professionnel-le-s sont maintenant en mesure de constater que le diagnostic de  « psychoses » et de « troubles de la personnalité » chez les filles et les femmes victimes de maltraitance n’est pas seulement nuisible, mais qu’il aura un impact sur elles pour le reste de leur vie !

Comme je l’ai dit, ce n’est pas uniquement mon travail qui change leur point de vue : énormément de praticien-ne-s cliniques se sentaient déjà très mal à l’aise avec nos pratiques, mais comme la majeure partie de la formation sur la santé mentale est dominée par un modèle médicalisé, on ne leur avait jamais enseigné une autre explication.

Nous devons fournir des enseignements alternatifs aux praticien-ne-s et nous devons le faire maintenant.

Pour finir, je vous laisse avec cette pensée :

« Au 16ème siècle, une femme qui se montrait difficile et osait prendre la parole était fustigée comme sorcière, la même femme au 19ème siècle était appelée hystérique, au 21ème siècle, elle est décrite comme « borderline » ou ayant un « trouble de dysphorie prémenstruelle ». – Ussher, 2013

 

Autrice : Dr Jessica Eaton, psychologue et activiste londonienne, spécialiste du trauma et de la violence sexuelle.
Article tiré de la conférence « Work with women and girls? It’s time to reject psychiatry. » (Vous travaillez avec des filles et des femmes? Il est temps de rejeter la psychiatrie)
La Britannique Jessica Eaton est docteure en philosophie, militante féministe, directrice générale de l’organisation Victim Focus, conférencière et autrice de plusieurs livres.

Traductrice : Erell Hannah, pour TRADFEM

 

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Sentez-vous libre de commenter cet article.

Une réflexion sur “Le trouble de la personnalité limite (ou « borderline ») est une foutaise misogyne.

  1. Bonjour !

    Je vais essayer de répondre dans l’ordre à certains passages de l’article, bien que ça ne sera que mon point de vue subjectif, en espérant que cela puisse contribuer à nourrir la réflexion sur le sujet, qui est je pense très intéressant.
    *
    « elle sera alors étiquetée comme souffrant d’un « désordre mental » pour des comportements qui sont parfaitement acceptables chez un homme. »

    Pour avoir travaillé en institution psychiatrique, nous avions également des hommes avec un diag de trouble borderline assez souvent.
    Tout patient un peu trop instable au quotidien, un peu trop agressif, un peu trop dans le clivage ( » toi je t’aime et tu es un soignant parfait, toi je te déteste et je veux pas te voir sinon je me casse d’ici ») était généralement plus ou moins considéré comme un patient borderline par les équipes.
    Les psychiatres, plus prudents, avaient tendance à parler de « trouble de la personnalité non spécifié » (aussi bien pour les hommes que pour les femmes). Bien qu’il y avait quand même des cas d’école de « patientes borderline » qui manifestait à peu près l’ensemble des critères du DSM, ce qui était moins vrai chez les patients hommes diag borderline que j’ai vu sur le terrain (qui eux étaient plus dans l’auto agressivité et le rejet de l’autorité médicale, plutôt que dans les explosions de colère sur les autres patients comme le font certaines patientes borderline – J’en ai vu en venir aux mains).

    « 1) Toute personne traumatisée par la maltraitance ou l’exploitation répondrait à suffisamment de ces critères pour être diagnostiquée comme ayant un trouble de la personnalité. »

    Non. Il est vrai que les personnes ayant un trouble border ont très souvent un passé tragique avec des abus sexuels notamment.
    Mais fort heureusement, la plupart des patients avec un PTSD de relations abusives ne développent pas de symptomatologie borderline (et heureusement car quand on voit que plus de la moitié des patientes en psychiatrie ont un passé très abusif, si elles avaient tous des symptômes type borderline, la vie serait encore plus un enfer pour elles)
    *
    « 2) La plupart des gens soumis à un stress important manifesteraient ces comportements comme une réponse normale à la détresse et au changement. »

    Alors d’un point de vue neurologique, oui, certes, la violence et l’impulsivité sont une manière normale de réagir face au stress pour sortir de l’impuissance.
    Mais ce n’est pas systématique. Et surtout, c’est lié (et adapté) au contexte.

    Les personnes borderline ont tendance à vivre leur vie comme un enfer. A se vivre comme « le couteau et la plaie ». On est assez loin de la « réponse émotionnelle normale ».
    *
    « 3) Ces sentiments sont tout à fait justifiés chez des personnes traumatisées et maltraitées – et ne constituent donc pas un trouble ou une anomalie. Il s’agit de réactions émotionnelles normales »

    Encore une fois, cela dépend du contexte.
    Si la réaction émotionnelle intense à lieu dans une situation de danger, oui, c’est parfaitement sain et normal.
    Si la réaction à lieu hors d’un tel contexte, que cela entraîne une souffrance chronique chez la personne, alors par définition, c’est un symptôme. De quoi (trouble anxieux, d’humeur, de personnalité, PTSD ou autre) cela reste à voir, mais si il y a comportement inadapté au contexte (du point de vue de la personne, s’entend) + souffrance de la personne, alors il y a un truc à comprendre.
    *
    « Saviez-vous que le trouble de la personnalité borderline était si étroitement lié à l’hystérie et à la « folie des femmes » ? »

    Oui. D’ailleurs, même si le terme « hystérie » est absent du DSM, il est encore très présent dans la réalité des échanges entre soignants, même au 21e siècle.

    Une personne qui a tendance à somatiser, à demander de l’attention souvent, à prendre beaucoup d’espace et à exprimer beaucoup d’émotions (par ex pleure et hurle en plein milieu de la salle de repas) sera généralement qualifiée de manière informelle d’hystérique qui « fait de la comédie pour avoir de l’attention », même si les soignants sont conscients que la détresse derrière est réelle et vont y répondre de façon adaptée.

    J’ai très rarement vu des soignants qualifier un patient homme d’hystérique (mais c’est déjà arrivé)
    *
    « Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi tant d’adolescentes et de jeunes femmes avec qui vous travaillez se voient diagnostiquer des troubles de la personnalité après des expériences traumatisantes ? »

    S’il y a des experiences traumatisantes, la personne aura aussi un diagnostic de PTSD, et ça sera à traiter en priorité.

    Le trouble borderline, c’est un peu comme l’autisme : quand on le prend en charge, on traite d’abord les commorbidités. On traite d’abord les troubles anxieux, dépressifs et le PTSD, pour améliorer la qualité de vie de la personne la ou on a des outils validés pour ça.
    (je connais personne qui soit formé à la TCD en France perso. Après je connais pas beaucoup de psy non plus)

    « Avez-vous déjà pensé à la façon dont une femme ou une fille est censée progresser si on lui a dit que sa personnalité est « troublée » ?(…) »

    D’où l’importance d’éviter l’essentialisation. « Avoir » un problème, ce n’est pas « être » un problème.

    Un trouble border, ça se prend en charge. On peut acquérir des compétences psycho sociales pour atténuer les symptômes (tout en prenant en charge le PTSD si il y a, évidemment)
    *
    « Nous devons tous faire pression, faire campagne, influencer et convaincre les décideurs et les dirigeants de rejeter ces « troubles de la personnalité » comme du charlatanisme. »

    Sauf que… Ce n’est pas du charlatanisme. Contrairement aux pseudo sciences, le trouble de la personnalité borderline est bien documenté dans la littérature scientifique, il existe des prises en charge de ces personnes qui marchent (la TCD de Marsha Linehan par ex, qui a elle même un fonctionnement borderline à la base)
    Faire pression en disant des choses comme ça, de manière aussi polarisée et dénuée de toute forme de nuance ou de recul critique, risque d’avoir l’effet inverse de l’intention visée.

    Si je pouvais parler à la personne qui a fait cette conférence, je lui demanderai : savez vous ce qui pourrait vous faire changer d’avis sur votre position ? Quels éléments, données vous ferait changer d’avis, si elle vous étaient présentées ? (cette question vise à vérifier si sa démarche est oui ou non rationnelle. C’est à dire si elle tient compte des données qui ne vont pas dans le sens du narratif qu’elle défend pour se faire un avis, ou si elle a un raisonnement motivé, c’est à dire un biais de confirmation qui fait qu’elle privilégie les informations qui vont dans le sens de l’hypothèse qu’elle a envie de défendre a priori)
    *
    « Tant de professionnel-le-s sont maintenant en mesure de constater que le diagnostic de  « psychoses » et de « troubles de la personnalité » chez les filles et les femmes victimes de maltraitance n’est pas seulement nuisible, mais qu’il aura un impact sur elles pour le reste de leur vie ! »

    Oui, l’essentialisation est l’un des principal facteur de discrimination dans la santé mentale, voir dans le monde entier…
    Les problèmes commencent quand on confond la carte et le territoire. Les êtres humains et les étiquettes avec lesquelles on les qualifie.
    *
    « « Au 16ème siècle, une femme qui se montrait difficile et osait prendre la parole était fustigée comme sorcière, la même femme au 19ème siècle était appelée hystérique, au 21ème siècle, elle est décrite comme « borderline » ou ayant un « trouble de dysphorie prémenstruelle ». – Ussher, 2013 »

    J’ajouterai que si en plus elle parle de politique et de justice sociale, elle sera étiquetée féminazie SJW toxique !

    Dans tous les cas, merci pour la traduction !

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