Les vérités éprouvantes d’Andrea Dworkin

Par Janice G. Raymond et H. Patricia Hynes, sur TruthDig

De son vivant, Andrea Dworkin désespérait que son travail soit un jour reconnu à sa juste valeur. L’écriture était sa vie ; elle a dit un jour : « Communiquer et survivre, en tant qu’écrivain et en tant que femme : les deux font un pour moi. » La parution d’une nouvelle anthologie d’écrits de théorie et de fiction de Dworkin, Last Days at Hot Slit, a simplement stimulé une réévaluation du travail de cette autrice en considérant ses écrits avec sérieux – ce qui est bien différent du traitement qu’ont reçu ses livres lors de leur parution initiale.

En plus d’une introduction opportune aux écrits de Dworkin, le livre contient des extraits de Woman Hating (sa première œuvre, publiée en 1974), l’analyse tumultueuse qu’elle a signée avec Pornography : Men Possessing Women et son bouleversant roman, Mercy. On y trouve également des lettres de Dworkin à ses parents et un essai inédit intitulé « Adieu à tout ceci », une réplique mordante aux femmes « fières d’être prosexe et libérées ». À ses yeux, elles ont combattu « pour le droit d’être humiliées… pour le droit d’être ligotées et fières de l’être, pour le droit d’être blessées ». Last Days at Hot Slit se termine par « My Suicide », un essai inédit écrit avant le décès de Dworkin en 2005 à la suite d’une myocardite, une inflammation du muscle cardiaque.

Lorsque nous avons interviewé des femmes au sujet de l’impact des écrits de Dworkin sur leur vie et sur leur travail, la romancière, poète et éditrice de livres féministes australienne Sue Hawthorne a d’abord parlé de ses œuvres de fiction :

Je me souviens de la réaction viscérale que j’ai eue à sa nouvelle « Slit » et à son livre Ice and Fire. Mais son principal effet sur moi est venu de la lecture de Mercy… qui relate dans les détails les plus incroyables ce que l’on ressent en tant que fille et en tant que femme d’être violée sexuellement pendant une partie importante de sa vie. C’est un texte intense, à la lecture éprouvante. Mais beaucoup d’œuvres littéraires importantes sont difficiles à lire. Si elle avait été un homme, je suis presque certaine que Mercy serait considéré au même titre qu’Ulysse de James Joyce.

La lecture de Mercy a inspiré Hawthorne à écrire son propre roman, Dark Matters, sur l’effacement des lesbiennes et la violence à leur égard, « un livre que je devais écrire comme un geste à poser et dans l’espoir que par la fiction je pourrais arriver à changer le monde. À tout le moins, je devais essayer de le faire. »

En lisant les différentes recensions et reportages qui ont accompagné cette redécouverte d’Andrea Dworkin, nous sommes frappées de constater que même celles et ceux qui commentent favorablement son travail semblent obligés de mentionner son apparence physique. Les premières phrases de la préface de la coéditrice de Last Days mettent l’accent sur son « uniforme – une salopette en jean et des baskets ». Si les opposants de Dworkin faisaient référence à son « uniforme » pour discréditer son travail et ses paroles, ces nouvelles éditrices voient son legs de façon plus positive. Mais leur allusion à sa tenue vestimentaire, dans une préface autrement favorable, semble injustifiée.

La coéditrice Johanna Fateman énumère en préface certaines des caricatures faites des écrits de Dworkin, mais elle ne les réfute ni ne les dissipe. Dworkin, par exemple, aurait introduit « une vision du sexe que beaucoup de gens trouveraient repoussante… une liste de comportements fortement contraignante et prescriptive ». Pourtant, nous sommes beaucoup à comprendre que la « vision du sexe » de Dworkin, si puissamment façonnée, dévoile le socle en granit de la souffrance des femmes. Elle invite l’auditoire à s’interroger sur ce qu’est le sexe dans une culture où la pornographie extrême et la transformation de la prostitution en « travail comme un autre » ont ruiné la vie des femmes.

Gena Corea, autrice de The Mother Machine: Reproductive Technologies from Artificial Insemination to Artificial Wombs, nous a dit que la clarté de Pornography: Men Possessing Women avait éveillé en elle « une des intuitions d’Andrea qui ne me quittera jamais : Quand les hommes éprouvent le plaisir extrême de l’orgasme à la vue de femmes avilies et moins qu’humaines, ils apprennent l’inégalité des femmes au niveau de leurs cellules mêmes… La propagande pornographique à l’encontre des femmes s’insinue dans le corps – des vagues de plaisir enseignent que les femmes sont sous-humaines » – et cela bâtit « la structure émotionnelle » de l’inégalité des femmes. Ces dernières années, Corea a travaillé avec un groupe de détenus ayant commis des actes de violence anti-femmes et elle souligne l’importance de Pornography : Men Possessing Women dans le décodage de leurs crimes.

Commentant le témoignage de Dworkin devant la Commission Meese sur la pornographie en 1986, Fateman affirme dans la préface de Last Days que « l’image de Dworkin sera toujours entachée par cet alignement stratégique avec le conservatisme anti-obscénité ». Voilà une étrange déclaration. L’alignement de Malcolm X sur la le groupe Islam Nation a-t-il affecté à perpétuité son image ? Lorsque l’American Civil Liberties Union s’est jointe aux forces évangélistes pour faire adopter la Prison Rape Elimination Act (Loi sur l’élimination du viol en milieu carcéral), cette collaboration a-t-elle endommagé en permanence son image ? Loin de se voir pour toujours « entachée par cet alignement stratégique avec le conservatisme anti-obscénité », l’‘image’ de Dworkin a, pour beaucoup de femmes, été grandie par son courageux témoignage dans une instance gouvernementale qui, autrement, n’aurait jamais entendu une analyse féministe radicale de la pornographie. Dworkin comprenait les limites de l’engagement : elle savait qu’une audition en commission n’est pas une alliance et que les individus et les groupes qui s’efforcent, comme elle, de promouvoir une révolution politique sont en quête de moyens d’agir au-delà des différences idéologiques et tactiques.

Dans un avant-propos de son essai, « Pornography Is a Civil Rights Issue » (La pornographie est un enjeu de droits civiques), inclus dans l’anthologie Letters from a War Zone, Dworkin a répondu à ces critiques de collusion avec des conservateurs :

51tPAbNbD1L._SX327_BO1,204,203,200_J’ai témoigné … [parce que] les « féministes » propornographie avaient déjà témoigné dans d’autres villes. J’ai parlé à la Commission parce que mes amies, des féministes qui militent contre la pornographie, me l’ont demandé. (…) Une campagne qui allait coûter près d’un million de dollars allait bientôt discréditer les conclusions de la Commission en dénigrant celles et ceux qui s’opposent à la pornographie, en créant une hystérie anti-censure et en finançant de soi-disant reportages pour affirmer qu’il n’existait aucun lien prouvé entre la pornographie et les préjudices causés aux femmes et aux enfants. … Des représentants du magazine Penthouse étaient assis avec les avocats de l’ACLU et avec les soi-disant féministes organisées pour défendre la pornographie ; et ils m’ont chahutée pendant ce témoignage.

Ce qui manque dans Last Days – un témoignage par ailleurs louable de l’envergure de Dworkin en tant que penseuse, écrivaine et militante féministe – est une perspective sur sa théorie politique et son importance. Les éditrices – principalement Fateman – reconnaissent l’influence de Dworkin : pour elles, Dworkin « a contribué à façonner le travail féministe d’organisation populaire de la fin des années 70 et des années 80 ; elle a rallié les forces des mouvements de lutte contre la pornographie, le viol et la violence conjugale ». Cependant, on sent chez Fateman un malaise face à son écriture intransigeante, même si elle est dépeinte comme « dénuée de réserves, d’hésitation ou de rappel infini de ses limites subjectives ». Dworkin, elle, comprenait que « la vérité et la justice progressent au mieux dans le monde lorsqu’elles apparaissent dans leur majesté, simple et audacieuse », comme l’a écrit Elizabeth Heyrick, une abolitionniste britannique.

Deux générations après la publication du premier livre de Dworkin, l’écrivaine néo-zélandaise Renee Gerlich commente avec perspicacité son « écriture sans compromis » :

Le refus sans compromis est une caractéristique définitive de son travail, un refus directement opposé à l’attitude d’accommodement que l’on attend des femmes. C’est pour cette raison que l’on a fait d’Andrea un monstre. Le dénigrement du travail d’Andrea sert aussi de leçon aux femmes, y compris à moi-même. Quelle que soit la bravoure dont Andrea a dû faire preuve pour affronter et rejeter la violence des hommes à l’égard des femmes, et quelle que soit la patience, la considération et la grâce avec lesquelles elle a écrit et parlé, le nom d’Andrea est aujourd’hui associé à un sans-gêne hideux. Ses détracteurs ont fait d’elle un exemple pour que d’autres femmes ne veuillent pas faire ce qu’elle a fait, c’est-à-dire se réapproprier notre énergie créatrice et notre amour les unes pour les autres, notre clarté de perception et notre instinct moral, et notre capacité à parler avec vérité et puissance à partir de nos tripes. Bien sûr, on ne peut pas empêcher les femmes de tendre vers ces libertés – et le travail d’Andrea nous incite à les revendiquer et nous soutient dans cet effort.

Dans les années 1980, Dworkin et Catharine MacKinnon, de concert avec un groupe de militantes féministes radicales déterminées, ont promu une ordonnance courageuse et novatrice de droits civils en opposition à la pornographie. Dworkin, dans l’un de nos passages préférés, a écrit :

cov Femmes de droiteL’esprit créateur est intelligence en action dans le monde. (…) Le monde est partout où la pensée a des conséquences. (…) L’intelligence créatrice est chercheuse de l’intelligence : elle exige de connaître le monde, réclame son droit aux conséquences. (…) Les femmes ne sont pas censées avoir d’intelligence créatrice, et quand elles en ont, elles sont censées y renoncer. Si elles veulent l’amour des hommes, sans lequel elles ne sont pas vraiment des femmes, mieux vaut pour elles de ne pas se cramponner à une intelligence qui cherche et agit dans le monde ; une pensée qui a des conséquences est l’antithèse de la féminité entravée. (Les femmes de droite, pp. 57-58)

Cette insistance sur les conséquences, cette tentative de rendre les choses réelles pour les femmes, est ce pour quoi Dworkin a été le plus vilipendée. Elle a osé penser qu’elle pourrait faire de ses intuitions et de son intelligence une loi qui pourrait aider à fournir certains instruments juridiques d’indemnisation aux femmes ayant souffert de violences pornographiques. Lorsque FACT, le groupe de travail soi-disant féministe opposé à la censure, s’est attaqué à cette loi anti-pornographie qui avait reçu l’appui de nombreux groupes de femmes, d’organisations de quartier, de femmes en situation de prostitution, de survivantes de l’exploitation sexuelle, de lesbiennes, d’organisations ethniques et de défense des droits civils, et de centaines de femmes qui ont pris le risque de témoigner publiquement et de subir du harcèlement pour défendre cette loi, les attaques personnelles et politiques contre Dworkin se sont intensifiées.

Lorsque la violence à l’égard des femmes peut être rationalisée ou, plus précisément, commercialisée et valorisée en tant que « sexe », le consensus s’effrite. La prostitution et la pornographie sont les facettes un peu moins populaires de la violence faite aux femmes, continuellement dépolitisées et réduites à des choix individuels. Nous trouvons inexcusable l’appui à la pornographie et à la prostitution, surtout de la part des progressistes et des défenseuses des droits humains des femmes – celles-là mêmes qui devraient être des alliées féministes radicales, celles qui auraient dû être les alliées de Dworkin.

Quand une femme milite contre la pornographie et la prostitution, sa réputation est détruite, comme celle des femmes qui sont exploitées dans la prostitution et la pornographie. Ces dernières sont qualifiées de salopes, de putains et de traînées, tandis que les premières sont présentées comme étant coincées, anti-sexe, extrémistes, fondamentalistes, de droite, conservatrices, moralisatrices, antiféministes, et comme opposées au droit des femmes à se servir de leur corps comme elles le veulent. Si elle est écrivaine, elle est censurée dans une foule de revues qui seraient une vitrine naturelle de son travail. Plutôt que ceux qui étouffent sa voix, c’est elle qui est dépeinte comme censeure et ennemie de la liberté d’expression et du progrès. En revanche, les pornographes et les proxénètes sont acclamés et décorés comme héros des droits de l’homme et défenseurs de la liberté d’expression.

Au cours des quatre dernières décennies, ce sont les écrits de Dworkin qui ont eu le plus d’influence pour sortir du « placard » la pornographie et la prostitution, hors du domaine privé de la sexualité, et pour les intégrer dans la discussion publique sur la violence masculine à l’égard des femmes. Notre propre travail contre l’industrie mondiale du sexe nous apprend que beaucoup de gens soutiennent que la prostitution et la pornographie peuvent être « améliorées » pour les femmes. Ces lobbyistes font la promotion d’une « prostitution et d’une pornographie viables », où les femmes seraient dotées de conditions « plus sûres »dans l’utilisation que les hommes font d’elles – qui est, en fait, une vie sans sécurité du tout pour les femmes.

Dworkin était bien au fait de la nécessité urgente de courage et de volonté politique pour agir contre l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants dans le monde. Elle possédait ce courage et cette volonté politique. Elle a été parmi les premières à nommer toutes les pratiques d’exploitation sexuelle pour ce qu’elles sont. Non pas un « travail du sexe », mais de la violence sexuelle. Non pas des droits humains, mais une violation de ces droits. Non pas la conséquence du consentement des femmes, mais le fait pour elles de se résoudre aux seules options disponibles.

Dans la littérature comme dans ses interventions orales, Dworkin a toujours lié l’avilissement sexuel et économique des femmes à la politique nationale et étrangère d’un pays. Dans son discours prononcé en 1983 devant une assemblée de 500 hommes – un texte intégré à Last Days at Hot Slit [et traduit par TRADFEM dans Souvenez-vous, Résistez, Ne cédez pas] – elle a mis en parallèle la guerre de genre menée contre les femmes et nos guerres perpétuelles menées à l’étranger.

Le viol et la guerre ne sont pas si différents… vous devenez des enfants-soldats à partir du jour où vous êtes nés, et tout ce que vous apprenez sur comment mettre de côté l’humanité des femmes vient s´ajouter au militarisme du pays dans lequel vous vivez et du monde dans lequel vous vivez… L’égalité est une discipline… une manière de vivre. C’est une pratique sociale. C’est une pratique économique. (…) C’est une pratique sexuelle. (…) C’est une nécessité politique de créer l’égalité dans les institutions. (…) Elle ne peut coexister avec le viol… ni avec la pornographie… ni avec la prostitution ou la dégradation économique des femmes à tous niveaux, de quelque manière que ce soit.   (« Je veux une trève de 24 heures durant laquelle il n’y a pas de viol »)

Des décennies après ce discours, une équipe de chercheuses a créé la plus grande base de données mondiale sur la condition des femmes, WomanStats, et a comparé, dans 175 pays, la sécurité et le niveau des conflits à la sécurité générale des femmes dans chacun de ces pays. Leurs conclusions sont profondément instructives pour la sécurité et la paix dans le monde. Les démocraties où l’on constate les niveaux les plus élevés de violence à l’égard des femmes – y compris la pornographie, le viol et la prostitution – sont les moins stables et les plus susceptibles de choisir la force plutôt que la diplomatie pour résoudre les conflits. Ces résultats empiriques ne font que corroborer les lumineuses perspectives politiques qui animent le travail de Dworkin.

Dworkin était une diseuse de vérité, une penseuse, une écrivaine, une militante et un être profondément généreux. Elle a permis à beaucoup de femmes de consolider leurs convictions que la violence sexuelle n’est ni naturelle ni normale et que, dans la chronique des atrocités humaines, la pornographie n’est pas banale ou fortuite, mais une gigantesque industrie – profondément pourrie – bâtie sur le pouvoir masculin dans laquelle « l’avilissement de la femme est le moyen d’obtenir ce pouvoir ».

Puisse cette nouvelle collection d’écrits de Dworkin, Last Days at Hot Slit – une panoplie de vérités éprouvantes – amener beaucoup plus de gens à la lecture de ses œuvres complètes.

Janice G. Raymond et H. Patricia Hynes

Janice G. Raymond (née le 24 janvier 1943) est une lesbienne féministe radicale américaine, également professeure émérite. Elle est connue pour son travail contre la violence, l’exploitation sexuelle et les agressions médicales infligées aux femmes, ainsi que pour son travail sur la transidentité.

Elle est l’autrice de The Transsexual Empire : The Making of the She-Male, publié aux É.-U. en 1979 et en France en 1981 (L’empire transsexuel). Elle a également écrit sur le libéralisme sexuel et l’antiféminisme, sur l’amitié entre femmes et sur l’exploitation reproductrice des femmes, ainsi que sur la prostitution et la traite des femmes et des jeunes filles. Elle a donné plusieurs conférences à l’étranger sur ces derniers sujets, par l’intermédiaire de la Coalition internationale contre la traite des femmes.

Version originale: https://www.truthdig.com/articles/andrea-dworkin-teller-of-hard-truths/?fbclid=IwAR2lr4fKnyA_ym0PY9oEA_81snJeYFfdZfpaVdES6oniMEZPujbMrlZTZ8s

Traduction : TRADFEM. Tous droits réservés à Janice G. Raymond.

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