PROSTITUTION ET ABOLITIONNISME

Pour bien comprendre la question de la prostitution, un certain nombre d’aspects doivent être pris en compte. Il s’agit notamment du patriarcat, du néolibéralisme, de l’égalité des sexes, de la pauvreté, en particulier la pauvreté des femmes, de la traite des femmes et des filles, des relations de pouvoir entre les sexes, des migrations dans un monde globalisé, des constructions sociales et des mythes, telle que la construction de la masculinité et de la féminité, notamment en matière de sexualité masculine et féminine, la demande masculine, le neurosexisme, la transformation des femmes en objets et beaucoup plus.
Pour cette raison, nous vous demandons de vous abstenir de faire des déclarations telles que : « La prostituée est une adulte, où est le problème si elle le fait volontairement » ou « Ce dont les prostituées ont réellement besoin, ce sont des droits, après quoi nous pourrons nous occuper de l’abolition ».
Ces deux affirmations sont fausses et nous voulons vous montrer pourquoi. L’explication se trouve dans les arguments de l’abolitionnisme. Que veut l’abolitionnisme ? L’abolitionnisme croit en un monde sans prostitution. Pour un monde où la prostitution n’est qu’un phénomène marginal et n’est pas normalisée comme elle l’est aujourd’hui.
Contrairement à la plupart des autres théories, l’abolitionnisme ne traite pas seulement des microstructures de la prostitution (relation entre prostituée et acheteur), mais aussi des macrostructures (structures de pouvoir du patriarcat et du capitalisme néolibéral). Les phénomènes macrostructuraux sont essentiels pour comprendre et combattre la prostitution. On oublie aussi souvent d’analyser l’origine de la prostitution. Si on l’examine, il devient clair que la prostitution est le résultat de siècles de deux poids, deux mesures. La sexualité de la femme est liée par le mariage, alors que l’homme est toujours autorisé à avoir des relations sexuelles extraconjugales. Il a donc fallu un groupe de femmes pour satisfaire ces « besoins sexuels » extraconjugaux : les femmes dites prostituées. Le contrôle de la sexualité féminine est l’un des éléments essentiels du patriarcat. L’exploitation sexuelle des femmes est l’un de ses principaux objectifs. Cela s’applique aussi bien au mariage dans la sphère privée qu’à la remise d’argent dans la sphère publique. La prostitution est un produit du patriarcat et a toujours été tolérée. Par conséquent, l’affirmation selon laquelle la prostitution « volontaire » est une forme moderne d’émancipation, voire une forme de désobéissance civile, une rébellion contre le patriarcat, est absurde. Il n’y a pas eu de progrès vers un monde sans prostitution parce qu’il n’y a jamais eu de lutte contre les doubles standards sexuels.
La prostitution est souvent comprise comme une série de décisions personnelles ou individuelles. Cette considération est insuffisante. La prostitution est une institution sociale et, en tant que telle, remplit une fonction sociale et non individuelle. Au cours des dernières décennies, la société espagnole a compris que la violence des hommes envers les femmes est un problème structurel et non individuel. Dans le passé, l’État s’st conformé au slogan « ce qui se passe à la maison reste à la maison » et la violence conjugale a été rejetée comme un problème isolé et déconnecté entre deux adultes.
Plus récemment, cependant, la perception de la société dans ce domaine a changé ; le fait que les femmes sont toujours les victimes et les hommes les auteurs de cette violence apparemment sans rapport a été trop frappant. Il a été entendu qu’il ne s’agit pas de phénomènes individuels, mais d’un problème pour l’ensemble de la société, qui doit être combattu en tant que tel. Pourquoi est-il pourtant si difficile de comprendre la prostitution comme un problème pour l’ensemble de la société ?
Pourquoi la prostitution continue-t-elle d’être réduite au consentement des prostituées ? Cela semble inexplicable dans un monde où plus de 99 % des personnes qui consomment la prostitution sont des hommes.
La prostitution n’existe pas parce qu’il y a quelques femmes qui veulent se prostituer (si ce n’est pas encore clair avec « quelques unes », nous renvoyons encore à la préface de ce texte), même si le patriarcat dans sa forme néolibérale veut nous le faire croire. Et ça marche ! La question est pourquoi ? De cette façon, nous pouvons fermer les yeux en toute conscience et continuer à croire que le vrai problème, c’est le sexe et non la prostitution. La peur d’affronter l’ampleur réelle du problème est trop grande. Nous regrettons beaucoup de devoir dire cette vérité désagréable, mais le vrai problème de la prostitution est sa normalisation. Et maintenant, honnêtement, croyez-vous vraiment que les clients demandent aux prostituées si elles se prostituent volontairement ou si elles sont forcées ? Ou si une femme dans la prostitution forcée répondrait à une telle question par « oui, je suis forcée » ?
Une étude de Sonaid a montré que 90 % des clients ne font pas de distinction entre une prostituée forcée et une prostituée dite « volontaire ». Il est justifié de se demander comment lutter efficacement contre la traite sexuelle si la prostitution continue d’exister en parallèle. Comment l’égalité entre les femmes et les hommes peut-elle être atteinte s’il existe un groupe de femmes qui doivent renoncer complètement à leurs propres besoins sexuels pour satisfaire « la luxure et les fantasmes » des hommes ?
Ainsi, ce sont non seulement la mafia et le proxénétisme qui posent problème, mais bien aussi la demande croissante des hommes. Tant que le besoin de prostitution persistera, la traite des femmes et l’inégalité entre les femmes et les hommes qui y sont associées persisteront.
Le patriarcat, comme toutes les autres structures de pouvoir, ne changera que lorsque ses fondements seront remis en question et que lorsque des mesures appropriées seront prises. En ce sens, la légalisation de la prostitution est un délit total, puisqu’il s’agit précisément d’une légitimation des structures existantes. Il est évident que l’égalité entre les femmes et les hommes ne pourra jamais être réalisée, ni même améliorée, si cette institution, qui ne favorise que les hommes, est reconnue socialement et légalement. En outre, deux des études les plus approfondies sur la prostitution montrent une augmentation massive de la traite des femmes et des filles dans les pays où la prostitution a été légalisée :
L’abolitionnisme ne criminalise pas les prostituées et n’essaie pas d’empêcher les femmes qui le veulent vraiment de se prostituer (bien que ce groupe constitue une minorité avec moins de 7 % de l’ensemble des personnes prostituées). L’abolitionnisme ne vise jamais à persécuter ou à punir les prostituées. Ces revendications sont des stratégies ciblées de l’industrie du sexe pour diffamer l’abolitionnisme. Ici, l’abolitionnisme est assimilé au prohibitionnisme, comme c’est le cas par exemple aux États-Unis. Dans le cas du prohibitionnisme, ce sont d’abord et avant tout les femmes prostituées qui sont punies. Les prostituées sont donc doublement lésées, ce qui ne va absolument pas dans le sens de l’abolitionnisme. Le but de l’abolitionnisme est de réduire la demande en punissant les clients. En d’autres termes, il demeure légal de se prostituer, mais la consommation de sexe à des fins de vente est une infraction punissable.
L’abolitionnisme interroge les hommes qui paient pour le sexe et leurs motivations. Dans ce contexte, le mot « sexe » doit généralement être utilisé avec prudence. Au contraire, le « sexe tarifé » offre un moyen d’exercer le pouvoir et l’oppression. Le mot « sexe » ne forme ici que le manteau, la justification superficielle à la « les hommes sont comme ça… ». Qui voudrait se faire une idée des motivations réelles des prostitueurs n’a qu’à visiter des forums d’acheteurs comme www.freier.de.
L’abolitionnisme remet généralement en question le droit des hommes au sexe. Les prostitueurs clament constamment qu’ils ont le droit d’avoir des relations sexuelles et, dans le cas de la prostitution, ils le réclament même avec qui ils veulent et sans avoir à considérer cette personne. Ils pensent que tout est OK tant que c’est payé. Ils le réclament souvent pour la simple raison qu’ils ont relevé l’addition d’un souper ou parce qu’ils ont été assez charitables pour écouter « les problèmes de la femme » pendant une soirée. Les prostitueurs n’ont aucune sympathie pour les femmes, surtout en ce qui concerne leurs propres besoins « sexuels ».
C’est pourquoi l’un des objectifs de l’abolitionnisme est de faire en sorte que l’accent ne soit enfin plus mis sur la femme, mais sur l’homme, sur le perpétrateur. Parce qu’il y a à la fois des prostituées et une petite partie de prostitués, mais la consommation de la prostitution est presque exclusivement le fait d’hommes ! La proportion de clients de sexe masculin est supérieure à 99,9 % !
La prostitution est même présentée comme une libération de la sexualité féminine. On n’a plus le droit d’être aussi hypocrites, là où la prostitution existe manifestement pour la satisfaction des hommes !
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De nombreuses études et recherches prouvent que la plupart des prostituées veulent en sortir. Pour mieux comprendre les raisons d’un tel départ, veuillez lire les textes des survivantes (femmes qui ont quitté la prostitution) comme Amelia Tiganus, Sonia Sánchez, Tanja Rahm, Huschke Mau, Rachel Moran, Rebecca Mott, Simone Andre, Rosen Hicher, Chelsea Geddes, Alika Kinan et autres. Ces femmes se sont levées et se sont battues pour abolir la prostitution. Visitez aussi la page « Space International ». Vous y trouverez les expériences personnelles, les récits et les déclarations des plus de 90 % des prostituées qui cherchent encore à s’arracher à la prostitution aujourd’hui.
Pourquoi est-ce que personne n’écoute ces femmes ?
Parce que la motivation d’écouter ces femmes n’est pas très élevée. Si nous le faisions, nous aurions honte pour cette société qui permet une telle violation des droits humains des prostituées. Mais ce n’est pas seulement la dignité des femmes utilisées dans la prostitution qui est affectée, les femmes en général sont dégradées, réduites à un sexe à vendre. La prostitution est une institution où les hommes qui veulent avoir des relations sexuelles obtiennent tout ce qu’ils veulent, pourvu qu’ils puissent payer pour cela. Cela renforce l’idée fausse selon laquelle les hommes ont une sorte de droit inné d’avoir des relations sexuelles. Mais il n’y a pas de droit de naissance au sexe ! Cette notion renforce l’idée que la sexualité masculine est plus importante que la sexualité féminine, et que celle-ci n’existe que pour répondre à aux besoins masculins. Or, c’est exactement ce que veut le patriarcat, avec ou sans paiement.
En guise d’introduction au sujet suivant, nous vous invitons à visionner le documentaire « Miss Représentation ». Ou à simplement regarder des vidéoclips, des publicités, des films ou de la pornographie directement, en analysant comment les femmes y sont représentées.
Le but principal du patriarcat moderne est la réduction des femmes au statut d’objet. Certains d’entre vous se demanderont probablement, comment en sommes-nous arrivés là ? Nous rétorquons par la question suivante : est-ce une coïncidence si, dans les cultures occidentales, où l’égalité juridique entre les hommes et les femmes a été réalisée, on assiste à une telle inflation de la sexualisation des femmes et de leur réduction en objets de plaisir ? N’est-ce pas suspect ? Le pire, c’est que non seulement les hommes voient les femmes comme des objets sexuels, mais le patriarcat parvient à ce que même les femmes croient qu’il est normal, voire juste, de s’objectiver en tant que femmes. Le patriarcat éduque les femmes à se percevoir comme des objets sexuels plutôt que comme des sujets. La différence est grave. Le sujet sait ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Il peut suivre ses propres désirs et fixer des limites. L’objet, par contre, est passif, il a besoin que l’on pense et décide pour lui. L’objet a des rapports sexuels avec une personne non pas parce qu’il le veut, mais parce que l’autre personne le veut.
L’objectivation d’une personne est la première étape du recours à la violence contre cette personne. Il s’agit d’une connaissance de base de la criminologie et elle est connue depuis longtemps. L’objectivation est de la « déshumanisation » : pourquoi devrais-je traiter avec empathie quelque chose qui n’est pas humain ? N’est-il pas évident qu’il existe un lien entre l’objectivation quotidienne des femmes et la violence conjugale, etc.
Comme nous l’avons déjà mentionné, on prétend même que la prostitution est une émancipation et qu’elle autonomise les femmes [empowerment]. Comment cela est-il censé fonctionner ? Attention, il ne s’agit pas ici de cas individuels théoriquement possibles, mais de la prostitution en tant qu’institution sociale. Comment une institution peut-elle être autonomisante pour les femmes dans laquelle les hommes paient pour avoir des rapports sexuels avec autant de femmes qu’ils veulent et avec quelles femmes ils veulent ? Dans lequel les hommes paient pour des pratiques auxquelles personne ne serait prêt à s’engager avec eux sans rémunération. Tant qu’ils n’ont qu’à payer pour cela, ils croient qu’ils ont le droit de prendre ce qu’ils veulent. Qu’y a-t-il là d’autonomisant pour la femme ? Même s’il peut y avoir des prostituées qui trouvent du plaisir dans leur travail, l’institution de la prostitution n’est pas conçue pour le plaisir des prostituées ; ce qu’elles aiment ou veulent est sans importance. Depuis quand le manque ou l’absence de contrôle donne-t-il du pouvoir ? L’abolitionnisme n’a rien à voir avec la pruderie, le moralisme ou la sexophobie. Nous croyons en l’autonomisation sexuelle par la reconnaissance de l’autre, par le plaisir, le plaisir et le respect mutuels plutôt qu’unilatéraux. Une sexualité dans laquelle personne n’est réduit à un objet et utilisé-e. Dans la prostitution, il n’y a pas de réciprocité. Le prostitueur veut quelque chose et la prostituée est dans le besoin. Et s’il vous plaît, arrêtez de dire des choses comme « tout le monde se prostitue d’une manière ou d’une autre », ou « Nous nous vendons tous quand nous travaillons pour quelqu’un ». C’est une insulte à la souffrance de millions de prostituées. Nettoyer une toilette ne peut pas être assimilé à lécher l’anus d’un étranger, ou à sucer 15-20 bites par jour, ou à laisser son corps servir de récipient à sperme. Ce n’est pas comparable ! 80 % des prostituées souffrent du syndrome de stress post-traumatique. Combien de préposés au nettoyage de toilettes atteints de SSPT connaissez-vous ? La majorité des prostituées souffrent de ce qu’on appelle une dissociation de leur propre corps. Une sorte de séparation de soi pour éviter de souffrir davantage. Beaucoup prennent des drogues ou de l’alcool pour s’engourdir.
L’abolitionnisme se concentre sur les privilèges masculins. Six pays ont déjà opté pour le modèle dit nordique (abolitionnisme), dans lequel les clients sont punis et non les personnes prostituées. C’est la seule façon d’en finir avec la politique de deux poids, deux mesures qui prévaut actuellement dans le domaine du sexe. Ces pays investissent aussi pour aider les prostituées à s’en sortir et à trouver un vrai emploi. En plus des amendes, les clients pris en flagrant délit de prostitution doivent participer à des cours de sensibilisation. Cela crée chez eux de l’empathie et montre clairement aux prostitueurs les conséquences de leurs actes. Cependant, il est toujours légal de se prostituer, si l’on veut. Nous, abolitionnistes, n’avons rien contre les femmes qui veulent se prostituer. Cependant, la prostitution en tant qu’institution, en tant que profession normale pour les femmes, est totalement inacceptable pour nous ! Chacune peut faire ce qu’elle veut de son corps en privé. Mais le fait que le gouvernement légalise la commercialisation du corps des femmes est une autre affaire. De cette façon, nous ne parviendrons jamais à une véritable égalité, nous n’obtiendrons jamais les privilèges actuellement entre les mains des hommes ! Il est enfin temps pour l’État de prendre au sérieux sa propre constitution et de cesser d’enchâsser l’inégalité entre les hommes et les femmes ! Le patriarcat veut qu’on soit des putes. Nous combattons le patriarcat !
Nous espérons avoir pu vous sensibiliser à ce sujet et donc que nous entendrons moins souvent à l’avenir des déclarations du type « quel est le problème, si elles le souhaitent ? » De telles déclarations représentent une simplification massive et une insulte à la souffrance de millions de prostituées.
Merci beaucoup !
Traduit de l’allemand par TRADFEM

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