La montée en puissance de « l’homme féministe » n’est pas une victoire pour le féminisme

Le féminisme n’a pas changé les hommes, mais les hommes ont changé le féminisme.

par Mary Kate Fain, le 11 juillet 2019 sur Feminist Current

photo Aziz_Ansari_2012

Aziz Ansari, un soi-disant homme féministe, fait un retour en force. Le 9 juillet, un nouveau spectacle humorstique, diffusé sur Netflix, a marqué son retour sous les feux de la rampe après son moment #MeToo de l’an dernier. En 2018, l’humoriste, comédien, acteur et concepteur de l’émission Master of None, s’était éclipsé du monde de la télévision après qu’un article publié sur le site Babe eût raconté l’histoire de « Grace », une femme alléguant qu’Ansari était sexuellement agressif à son égard lors d’une soirée qui avait mal tourné. Le site Babe a d’ailleurs lui-même mis la clé sous la porte après avoir été dénoncé pour avoir entretenu une culture de travail aussi machiste que celle d’une fraternity étasunienne, y compris de multiples cas d’inconduite sexuelle.

Même si Ansari ne reconnaît aucun acte répréhensible dans son interaction avec Grace, il affirme en être sorti plus avisé et grandi. En ce qui concerne le mouvement #MeToo, il a déclaré : « Je continue à soutenir le mouvement qui se produit dans notre culture. Il est nécessaire et s’imposait depuis longtemps. » Mais comme beaucoup des hommes soi-disant féministes d’aujourd’hui, son féminisme semble n’être, au mieux, que de façade.

Ansari n’était certainement pas le pire des délinquants épinglés par le mouvement #MeToo. Pour plusieurs, il se démarque des hommes comme Harvey Weinstein et Bill Cosby parce qu’il représente l’homme ordinaire. Ses transgressions n’étaient pas si graves que ça par rapport à ce qu‘ont fait d’autres hommes d’Hollywood :  ses actions se situent dans une zone grise : il ne semble pas être un prédateur en série, et la nature exacte de ses gestes a été largement débattue. Pourtant, le récit de Grace démontre qu’il a activement passé outre à son non-consentement, qu’il a fait preuve d’une arrogance masculine classique et qu’il a agi de façon contrôlante et sexuellement agressive envers elle. Malgré le fait qu’Ansari ne se soit toujours pas excusé publiquement ou n’ait pas reconnu le tort de ce comportement, Netflix s’attend apparemment à ce que les téléspectateurs accueillent son retour à bras ouverts.

Ansari n’est pas le seul homme soi-disant féministe à refaire surface après avoir été écharpé par la mouvance #MeToo. Joss Whedon, connu pour avoir écrit des « personnages féminins qui s’affirment » comme Buffy Summers, est également censé faire un retour à la télévision l’année prochaine avec The Nevers. Son ex-épouse l’a accusé en 2017 d’avoir abusé de sa position de pouvoir sur des plateaux de tournage avec de jeunes actrices et de s’être livré à de l’enfumage (gaslighting) et de la manipulation, tout en utilisant leur mariage comme couverture pour son comportement.

Des hommes violents se sont servi du féminisme pour bâtir leur carrière. Micheal Hafford, qui rédigeait la chronique satirique « Male Feminist Here » du site Vice en 2015, a ensuite été congédié pour avoir violé, battu et agressé au moins quatre femmes.

Charles Clymer est un autre homme qui s’est fait connaître sur les médias sociaux progressistes au début des années 2010 en se présentant comme « homme féministe ». En 2014, il a été dénoncé comme agresseur et rapidement écarté des médias sociaux, pour se voir offrir en 2017 un emploi à l’organisation Human Rights Campaign (où il travaille toujours).

Alan Martofel, fondateur de l’entreprise Feminist Apparel, s’est fait un nom en vendant de jolis t-shirts féministes avec des slogans humoristiques comme « Cats against catcalls » et « Pizza rolls, not gender roles ». En 2018, il a congédié l’ensemble de son personnel féminin lorsque ces femmes lui ont demandé de démissionner après avoir appris ses antécédents d’agresseur sexuel. Son entreprise semble toujours faire des affaires en or aujourd’hui.

Ces dernières années, il est en effet devenu à la mode pour les hommes de s’identifier comme féministes. Selon certains sondages, la proportion d’hommes se disant féministes est passé de 20 pour cent en 2001 à 33 pour cent en 2016. Des groupes féministes libéraux comme HeForShe ont plaidé pour l’inclusion des hommes dans le féminisme, soutenant que nous avions besoin de l’appui des hommes pour améliorer la situation des femmes. La campagne « This Is What a Feminist Looks Like » (Voici ce à quoi ressemble un-e féministe), lancée en 2014 par le magazine Elle du Royaume-Uni a (surtout) mis en vedette des stars masculines affichant sur un t-shirt ce slogan controversé.

Cet argument n’a rien de nouveau. Dans son livre de 1984, De la marge au centre. Théorie féministe, Bell Hooks a soutenu qu’en refusant d’admettre les hommes dans le mouvement, les féministes blanches créaient spécifiquement un monde plus sexué. La souffrance des hommes, écrivait-elle, « ne doit pas être passée sous silence ».

Le problème, cependant, c’est que les hommes qui sont censés être nos alliés – c’est-à-dire les hommes féministes – ne sont pas toujours aussi éclairés qu’on pourrait s’y attendre.

Dans son spécial Netflix, Ansari a répondu aux allégations de ses critiques en affirmant :

« Il y a eu des moments où je me suis senti vraiment bouleversé, humilié et embarrassé, et finalement je me suis senti terriblement mal à l’aise que cette personne ait eu cette impression. Mais vous savez, après un an, ce que j’en pense, c’est que j’espère que cela a été un pas en avant. Ça m’a fait beaucoup réfléchir, et j’espère que je suis devenu une meilleure personne… »

Le reporter du magazine Vulture, Jesse David Fox, avait vu son spectacle plus tôt cette année-là et il a expliqué ceci :

« Ansari a ensuite dit se souvenir d’une conversation au cours de laquelle un ami lui a dit que cette affaire l’avait amené à repenser à chacun de ses rendez-vous galants, en ajoutant : « Si cela a fait réfléchir non seulement moi mais aussi d’autres gars, et nous a amenés à être plus réfléchis, plus conscients et prêt à faire un effort supplémentaire, pour s’assurer que quelqu’un d’autre se sente à l’aise à ce moment, c’est une bonne chose. Et je pense que ça m’a aussi juste donné une perspective sur ma vie. »

Certaines femmes semblent vraiment prêtes à rendre à Ansari son statut d’homme conscientisé. Une journaliste du magazine australien Goat a écrit :

« Les commentaires d’Ansari passent la barre (très basse) de la façon dont nous espérons voir les gens répondre au mouvement #MeToo. Il reste encore beaucoup à faire pour améliorer la manière dont les hommes arrivent à éviter d’assumer l’entière responsabilité de leurs actes, mais c’est au moins un pas dans la bonne direction. »

Bien que le féminisme libéral célèbre la montée du féminisme masculin, il est de plus en plus clair que le féminisme n’a pas transformé les hommes, mais que les hommes ont transformé le féminisme.

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Le féminisme n’a pas toujours été ce qu’il est aujourd’hui. Le « féminisme sexe-positif » moderne est né dans les années 1980 en réaction aux appels féministes de longue date pour mettre fin à la pornographie et à la prostitution. Avant ce changement de cap, les féministes considéraient généralement le porno et la prostitution comme des formes de violence masculine contre les femmes. La nouvelle attitude « pro-sexe » s’est avérée une descendante directe de la révolution sexuelle des années 1960 et du travail des sexologues, historiens et écrivains masculins pour remodeler la sexualité féminine afin qu’elle puisse répondre aux normes des hommes.

Le féminisme pro-sexe soutient que les femmes ont le choix de s’engager dans des expériences d’objectivation sexuelle comme la pornographie, la prostitution et le sadomasochisme, et que nous devons accepter comme libérateurs les choix de chaque femme. Le féminisme sexe-positif définit comme essentiellement bon tout rapport sexuel qu’ont des femmes, et encourage l’achat et la vente de femmes et de filles comme moyen d’autonomisation. Les forces sociales, politiques et économiques qui façonnent les désirs et les choix des femmes sont pratiquement laissées pour compte dans cette idéologie.

L’acceptation « féministe » du porno reflète de près la croissance de l’industrie elle-même. Alors que le porno devient de plus en plus violent et misogyne, les féministes libérales insistent sur le fait qu’il ne faut pas discréditer les perversions (kink-shaming) et disent qu’il n’y a rien de mal à voir des femmes se faire battre, humilier et violer, du moment que cela nous excite.

COV PORNLAND
La professeure Gail Dines, militante anti-porno et autrice (Pornland), a démontré comment le porno a des conséquences réelles dans la vie des femmes. « Les images pornographiques, écrit-elle, créent un monde au mieux inhospitalier pour les femmes et au pire dangereux pour leur survie physique et affective. » Pendant ce temps, les progressistes prétendent qu’il peut exister du porno féministe et les magazines féminins soutiennent que les femmes devraient en regarder aussi.

La prolifération de la pornographie hardcore et « extrême » a eu des impacts réels sur le vécu sexuel des femmes avec les hommes. Un article paru récemment dans la revue The Atlantic a révélé que sept pour cent des femmes et 13 pour cent des filles âgées de 14 à 17 ans déclarent avoir été étranglées lors de rapports sexuels. Une clinique de santé en milieu étudiant a signalé avoir constaté des signes physiques d’agression sexuelle, comme des fissures vulvaires, sur des femmes qui n’avaient pas été violées, mais qui « avaient simplement eu des rapports sexuels qu’elles ne désiraient pas ». Le sadomasochisme, auparavant tabou, est devenu si normalisé par le porno qu’il s’est imposé dans la culture pop. Dans son livre Pornland, Dines explique que « le porno entraîne les hommes à devenir insensibles à la douleur des femmes ». Selon ses recherches, les hommes ne se désensibilisent pas seulement à la douleur des femmes, ils se désensibilisent à leur propre plaisir et doivent chercher des contenus de plus en plus extrêmes pour être satisfaits. Cette condition mentale s’infiltre dans leurs interactions réelles avec les femmes.

L’agression sexuelle d’Ansari envers Grace semble directement sortie d’un film porno :

« Le mouvement qu’il n’arrêtait pas de faire était d’écarter deux de ses deux doigts en forme de V et de les mettre dans ma bouche, dans ma gorge pour se mouiller ses doigts, parce que dès qu’il me mettait ses doigts dans la gorge, il se précipitait vers mon vagin et tentait de me doigter. »

Immédiatement après avoir dit à Ansari qu’elle se sentait mal à l’aise et qu’elle ne voulait pas être forcée, Grace dit qu’Ansari a multiplié les pressions pour qu’elle lui fasse une fellation – un autre scénario typique du porno. Plus tard, il a commencé à lui parler et à agir comme s’il vivait réellement une vidéo porno. Katie Way écrit :

« Puis il l’a amenée devant un grand miroir, l’a penchée et lui a demandé à nouveau :  » Où veux-tu que je te baise ? « Tu veux que je te baise ici ? » »Il a enfoncé son pénis contre son cul pendant qu’il le disait, en mimant un coït. »

Ce n’est pas seulement le porno que le féminisme dominant soutient maintenant. La prostitution, longtemps considérée par les féministes comme une forme d’exploitation inhérente à l’échange dans laquelle les femmes sont marchandisées pour le plaisir masculin, a été jugée autonomisante par les libéraux. Teen Vogue, un magazine destiné aux adolescentes, a récemment publié un article appelant à la décriminalisation de l’achat et de la vente de services sexuels (par opposition au modèle nordique, qui décriminalise la vente, mais pas l’achat ou la vente d’autres personnes, et vise à mettre fin à la prostitution). L’article de Teen Vogue plaide pour la fin de la prise de décision « morale » en faveur d’une approche « factuelle », ignorant complètement que l’écrasante majorité des femmes et des filles en prostitution souhaitent en sortir. En d’autres termes, il ne s’agit pas d’un  » choix  » pour la plupart des membres de l’industrie, mais d’un dernier recours, ou d’un choix auquel les femmes et les filles sont forcées de se soumettre.

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Dans The Idea of Prostitution, Sheila Jeffreys démontre comment la normalisation de la prostitution a façonné la sexualité moderne. Masters et Johnson, les célèbres sexologues des années 1960, ont fondé leurs recherches sur la sexualité humaine sur les expériences de 118 femmes prostituées et de 27 hommes. Jeffreys décrit les résultats historiques de cette recherche :

« C’est donc la prostitution, une situation dans laquelle les femmes servent les intérêts sexuels unilatéraux des hommes pour de l’argent, qui devait servir de modèle à la célèbre thérapie sexuelle qui devait apprendre au monde occidental à copuler à partir des années 1960. Les pratiques de prostitution sont devenues le modèle même de la réussite sexuelle. »

Depuis les années 1890, les féministes luttent contre la pornographie, la prostitution et l’exploitation sexuelle des enfants. Ils ont vu l’impact négatif de ces activités sur les femmes et les filles et ont cru que les hommes étaient capables de changer leur comportement. Dans ses livres précédents, The Spinster and her Enemies et Anticlimax, Jeffreys décrit le processus par lequel ces objectifs féministes se sont lentement érodés et les féministes ont adopté une perspective axée sur l’homme. Les sexologues, psychologues et écrivains masculins ont réussi à convaincre les femmes non seulement de tolérer la sexualité masculine, mais aussi de croire qu’elles devraient partager elles-mêmes ces désirs sexuels.

Il n’est pas surprenant que des « hommes féministes » comme Ansari et Hafford pensent qu’ils peuvent traiter les femmes comme des objets sexuels à consommer, considérant que le féminisme dominant soutient maintenant l’achat et la vente des femmes et des filles pour le plaisir masculin.

Malgré la tendance actuelle du féminisme à normaliser l’achat du corps des femmes, il s’agit en fait d’un idéal majoritairement masculin. Les hommes sont plus susceptibles que les femmes de croire qu’il devrait être légal de payer pour des rapports sexuels, de vouloir abolir toute sanction pour avoir payé des rapports sexuels et 12 fois plus susceptibles d’avoir effectivement payé pour des rapports sexuels. Cela correspond également aux attitudes à l’égard de la pornographie : les hommes sont deux fois plus susceptibles de consommer de la pornographie que les femmes.

Dans ces deux cas, le féminisme s’est éloigné de la focalisation sur ce que les femmes veulent réellement pour privilégier le désir masculin. Bien que cela soit présenté comme une libération sexuelle, les femmes sont en fait de plus en plus libres de donner aux hommes ce qu’ils ont toujours voulu : un accès sexuel presque illimité.

Pas étonnant que les hommes soient si féministes de nos jours.

Le féministe masculin d’aujourd’hui peut se présenter comme conscientisé sur Twitter, puis changer d’onglet pour se payer la vidéo d’une femme violée en bande, étranglée ou autrement humiliée et utilisée comme récipient jetable pour son sperme.

Mais n’ayons pas honte, d’accord ?

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Tant que les femmes tenteront de rendre le féminisme acceptable pour les hommes, le mouvement sera envahi de misogynie. Lorsque nous acceptons le viol, l’abus, l’objectivation et l’humiliation comme moyens appropriés de traiter les femmes et les filles, le but du féminisme est évacué. Il est temps pour nous de nous rappeler ce qu’est réellement cet objectif : la libération des femmes de la violence, des agressions et de la domination masculines.

La montée du féminisme séparatiste dans les années 70 ne visait pas seulement à échapper à la violence masculine (un objectif louable en soi). En s’entourant uniquement d’autres femmes, les séparatistes ont permis à leur esprit de se libérer du lavage de cerveau d’une société dominée par les hommes pour découvrir ce qu’elles voulaient vraiment, en tant que femmes. Les femmes sont profondément ancrées dans la culture de nos oppresseurs, et la lutte pour séparer nos propres désirs de ce qu’on nous dit de désirer sous le patriarcat exige un travail constant. Ce travail est cruellement absent du féminisme libéral d’aujourd’hui, qui accepte les choix à leur valeur nominale. Comme Audre Lorde l’a écrit en 1984 :

« Car les outils du maître ne démantèleront jamais la maison du maître. Ils nous permettront peut-être de le battre temporairement à son propre jeu, mais ils ne nous permettront jamais d’apporter un véritable changement. »

Les hommes convainquent les femmes depuis des siècles que nous avons besoin d’eux. Mais tout comme une femme n’a pas besoin d’un homme, le féminisme n’a pas besoin d’hommes « féministes ». Si les hommes veulent vraiment contribuer à mettre fin à l’oppression des femmes et des filles, ils doivent s’aligner personnellement et politiquement sur les objectifs féministes en modifiant activement leur comportement, en commençant par leurs propres habitudes sexuelles. Ce devrait être la norme à exiger de soi-disant alliés masculins.

Afin de rendre le monde meilleur pour les femmes, nous devons défendre sans réserve les intérêts supérieurs des femmes. Nous ne nous libérerons jamais de la violence et de l’assujettissement masculins en permettant aux intérêts des hommes de détourner notre mouvement. Or, c’est exactement ce qu’ont fait, du moins jusqu’à présent, les hommes soi-disant féministes.

photo mary kate fain

M. K. Fain est militante, ingénieure en informatique et autrice féministe à Philadelphie, aux USA. Elle est bénévole pour plusieurs organisations de défense des droits des animaux et des femmes, dont la Women’s Human Rights Campaign.

Version originale : https://www.feministcurrent.com/2019/07/11/the-rise-of-the-male-feminist-doesnt-demonstrate-a-win-for-feminism/

Traduction : TRADFEM, avec l’accord de Madame Fain, à qui tous les droits sont réservés.

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