Trouble in Paradise : l’ascension et la chute du « roi des bordels allemands »

Vendues : la traite sexuelle, une entreprise lucrative  Violence sexuelle

La chaîne de « spas de bien-être » de Jürgen Rudloff vendait du sexe comme un service de santé pour hommes. Mais son modèle d’entreprise était profondément déficient, comme l’a révélé son procès pour complicité de traite d’êtres humains.

Un reportage de Hilke Lorenz (@LorenzHilke), reporter au Stuttgarter Zeitung

The Guardian, samedi, le 22 juin 2019

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Une femme prostituée au Paradise Club de Stuttgart. Photo : Leif Piechowski/Lichtgut/The Guardian

Jürgen Rudloff s’autoproclamait le « roi des bordels » de l’Allemagne jusqu’à ce qu’il tombe en disgrâce. Propriétaire d’une chaîne de clubs dont il se vantait d’être le « plus grand marché du sexe en Europe », il était un entrepreneur bien vêtu, un visage périodiquement affiché à la télé-réalité et dans les émissions d’affaires publiques.

Aujourd’hui, Rudloff purge une peine de cinq ans de prison pour complicité de traite des femmes. Son procès a mis à nu la misère et les mauvais traitements infligés aux femmes qui travaillaient comme prostituées dans ses clubs et qui, selon des documents déposés au procès, étaient traitées comme des animaux et battues si elles ne rapportaient pas suffisamment d’argent. Son emprisonnement a démantelé le mythe d’une industrie allemande « propre » de la prostitution et a soulevé des questions troublantes sur ce qui se cache derrière un commerce du sexe légalisé et florissant.

La prostitution – légalisée en Allemagne en 2002 – rapporte chaque année 15 milliards d’euros (plus de 22 milliards de dollars canadiens), et plus d’un million d’hommes par jour baisent des femmes prostituées. La modification de la loi a entraîné une augmentation du nombre des « super-bordels », attirant des touristes de pays où de tels établissements sont illégaux.

L’empire de Rudloff, la chaîne des bordels Paradise, a été fondé sur l’idée que du sexe pouvait être vendu comme un service de santé pour hommes, à une échelle presque industrielle.

Le joyau de la couronne était le Stuttgart Paradise, inauguré en 2008 à un coût de plus de 6 millions d’euros.

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Dans le club Paradise à Stuttgart. Photographie : Ullstein Bild/ullstein bild via Getty Images

 

Ce club de cinq étages est dépeint comme un « centre de bien-être pour hommes », où les clients paient 69 € pour l’entrée, un repas, des boissons et un bain turc. Le sexe coûte 50 € supplémentaires pour une demi-heure. Les hommes portent des peignoirs et des chaussures de douche ; les femmes sont nues à part des talons hauts.

Les femmes qui travaillent au club paient également le droit d’entrée de 69 €, une taxe journalière de 25 € plus le coût d’un lit en dortoir si elles y passent la nuit.

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Le club Paradise à Stuttgart. Photographie : Leif Piechowski/ Lichtgut/The Guardian

 

Le modèle économique des Paradise est le même que celui de centaines d’autres « clubs de sauna » en Allemagne – les propriétaires de bordels fournissent les locaux et les femmes sont qualifiées de travailleuses indépendantes. Pourtant, le modèle à volume élevé et à faible coût de Rudloff ne fonctionne que si l’offre de femmes est suffisante pour satisfaire la demande et attirer suffisamment de clients aux bordels.

Selon des documents déposés au procès, cela est devenu un problème pour les Paradise presque immédiatement. Il n’y avait pas assez de femmes pour remplir les clubs. Les amis de Rudloff dans l’industrie lui ont donc proposé de l’aider.

En 2008, alors que Rudloff mettait sur pied son entreprise, des enquêteurs d’Augsbourg, en Bavière, à une centaine de kilomètres de Stuttgart, ont appris que des gangs de la ville se livraient à la traite de femmes d’Europe orientale et les envoyaient travailler au Paradise. (Alors que la prostitution est légale en Allemagne, le proxénétisme et la traite à des fins sexuelles ne le sont pas.) Il n’y avait pas encore de lien manifeste avec Rudloff à cette époque. Puis, en 2013, une enquête sur la traite menée dans un bordel d’Augsbourg a révélé d’autres liens avec les Paradise.

Le 30 novembre 2014, à 18 heures, les quatre clubs de Rudloff à Stuttgart, Francfort, Sarrebruck et la ville autrichienne de Graz ont fait l’objet d’une descente gigantesque : une opération impliquant 1 000 policiers et 70 sites. Les locaux privés et commerciaux des gérants de bordels, ainsi que les voitures et les appartements des investisseurs, ont été passés au peigne fin et des dossiers, des documents financiers, des ordinateurs et des téléphones ont été confisqués.

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Silhouette d’une femme prostituée devant une murale dans un bordel à Berlin. Photographie : John Macdougall/AFP/Getty Images

 Les preuves recueillies ont été suffisantes pour faire condamner plusieurs proxénètes qui avaient amené par la traite plusieurs femmes dans les Paradise. Rudloff lui-même a finalement été arrêté en septembre 2017.

Au cours d’un procès qui a duré près d’un an, les témoignages des proxénètes emprisonnés ont révélé que la traite était essentielle au succès de l’entreprise de Rudloff.

Un des témoins cités à son procès se fut Ibrahim « I », un ancien membre des Hell’s Angels et un proche de Rudloff. Ibrahim a admis avoir forcé des femmes à se prostituer au Paradise, en leur imposant un objectif quotidien de 500 euros par jour et en les battant si elles ne ramenaient pas suffisamment d’argent. Il les frappait sur la tête, plutôt que sur le corps, expliquait-il, pour que personne ne voie les bleus. Il a également tatoué son nom sur le corps des femmes et a ordonné à des femmes de subir une chirurgie d’augmentation mammaire.

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Jürgen Rudloff (à gauche) dans la salle d’audience de Stuttgart le jour de sa condamnation. Photographie : Sebastian Gollnow/ dpa/Alamy

Jürgen Rudloff (à gauche) dans la salle d’audience de Stuttgart le jour de sa condamnation. Photographie : Sebastian Gollnow/ dpa/Alamy

Une femme qui travaillait au Paradise a dit à la cour qu’elle avait vu des jeunes femmes en larmes après leur première nuit de prostitution. Une autre a dit qu’elle avait vu des membres de gangs traiter les femmes « comme des animaux ».

Peter Holzwarth, le procureur en chef du procès, a fait valoir que le propriétaire et la direction des clubs étaient coupables de « délit corporatif » (organisationsdelikt), soit de complicité avec une organisation criminelle. « Il savait – dans les affaires portées devant les tribunaux – que les femmes travaillant dans son club étaient exploitées par des proxénètes », explique Holzwarth. « Et il savait que les femmes faisaient l’objet de a traite, ou plutôt, il pensait qu’elles pourraient l’être [et les laissait quand même travailler], ce qui est suffisant pour obtenir une condamnation. »

Le tribunal en a convenu. À la fin de février de cette année, le juge qui a prononcé la sentence de Rudloff a fait remarquer : « Un bordel propre de cette taille est difficile à imaginer. » Il a dit espérer que les condamnations serviraient d’avertissement à l’industrie du sexe.

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Peter Holzwarth, procureur en chef du procès de Rudloff. Photographie : Leif Piechowski/ Lichtgut/The Guardian

 

Trois mois plus tard, des questions se posent sur l’ampleur de la criminalité qui pourrait sous-tendre les maisons closes légalisées d’Allemagne.

L’inspecteur en chef de la police d’Augsbourg, Helmut Sporer, affirme que la croissance énorme de l’industrie du sexe après la légalisation a alimenté une demande croissante pour des femmes. Les autorités allemandes ne présentent aucune donnée sur le nombre de femmes qui travaillent dans le commerce du sexe au pays, mais des estimations prudentes suggèrent le nombre de 400 000 femmes. Selon Sporer, plus de 90% de ces femmes viennent d’Europe du Sud-est et d’Afrique, et la moitié ont moins de 21 ans.

« La majorité d’entre elles ne correspondent pas au profil très vanté de la travailleuse du sexe indépendante. Elles ne parlent pas l’allemand, ou seulement quelques mots de base. Leur instruction est sommaire et c’est leur premier voyage à l’étranger. Bon nombre d’entre elles ne savent même pas dans quelle ville elles se trouvent », précise Sporer, qui affirme que tous ces facteurs font qu’il est probable que bon nombre d’entre elles ne sont pas volontairement en situation de prostitution.

Il n’y a pas que les migrantes qui risquent d’être exploitées. Sandra Norak, 29 ans, n’a jamais été prostituée au Paradise, mais a passé six ans dans différents bordels allemands après avoir rencontré un homme sur Internet pendant qu’elle était encore aux études.

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Sandra Norak, une ex- prostituée qui fait maintenant campagne pour l’introduction du « modèle nordique » en Allemagne. Photographie : Leif Piechowski/ Lichtgut/The Guardian

 

L’amant de Norak l’a menacée de violence, la forçant à travailler dans un bordel où elle devait coucher avec jusqu’à 500 clients par mois. Elle ne pouvait garder aucun argent pour elle-même. Aujourd’hui militante pour des changements aux lois allemandes sur la prostitution, Norak affirme que son exploitation a été reproduite chez la majorité des femmes qu’elle a rencontrées, dont la plupart ont été poussées dans ce commerce par des proxénètes ou des trafiquants.

Ce n’est qu’en 2014 qu’elle a réussi à s’arracher au commerce du sexe et à terminer ses études secondaires.

Cette expérience, dit-elle, est une « sorte d’autodestruction de votre identité ». « [Certaines des femmes] auraient pu échapper au type qui les exploitait, mais elles n’avaient ni la force ni la confiance en elles pour retrouver une vie digne de ce nom. »

L’affaire Paradise a ébranlé l’industrie, déclare l’avocat Frank Theumer, qui connaît Jürgen Rudloff depuis 30 ans et l’a défendu à son procès. « Les grands propriétaires de bordels, que ce soit à Augsbourg, Hambourg ou Berlin, sont devenus plus prudents. » Selon Theumer, ce qui est arrivé à Rudloff pourrait arriver à n’importe qui travaillant dans l’industrie.

Nombreux sont ceux qui pensent que la condamnation de Rudloff facilite la tâche des militants qui poussent à criminaliser la prostitution. « Undine de Rivière », de l’association professionnelle des travailleuses du sexe BesD, est liée au métier depuis 25 ans. Aujourd’hui, elle travaille principalement depuis son appartement privé ou en tant qu’escorte. Une heure avec elle durant l’après-midi coûte à ses clients €300 et plus, selon les services requis. De Rivière affirme que, bien que la prostitution forcée et la traite des personnes existent, elle est convaincue que ni l’une ni l’autre n’est inhérente au travail du sexe.

Lilli Erdbeermund, également de BesD, est d’accord : « Les opposants au travail du sexe cherchent des cas très médiatisés comme celui-là  pour réclamer une interdiction générale du commerce du sexe ou d’autres lois spéciales pour notre industrie… [pourtant] ces lois criminalisantes ont des conséquences particulièrement graves pour l’un des groupes les plus vulnérables du commerce du sexe : les migrantes. » Elle dit que de telles lois mettent en danger les travailleuses et travailleurs sexuels, en particulier ceux qui appartiennent à des groupes marginalisés.

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Une travailleuse du sexe au club Paradise à Stuttgart. Photographie : Leif Piechowski/ Lichtgut/The Guardian

Pour des procureurs comme Holzwarth, la condamnation de Rudloff est un avertissement à ceux qui profitent financièrement de la demande insatiable des hommes allemands pour du sexe tarifé. « Le cas de Rudloff n’était pas un incident isolé, dit-il. A mon avis, la coopération entre les propriétaires de bordels et les proxénètes est risquée mais profitable pour les deux camps. Une situation gagnant-gagnant… mais l’affaire Rudloff a déjà eu un impact. Je pense que les propriétaires de bordels seront plus prudents dans leurs rapports avec les proxénètes. »

photo Hilke LorenzHilke Lorenz est journaliste au Stuttgarter Zeitung. Recherche supplémentaire de Catherine Nelson

Traduction: TRADFEM

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