La notion d’«identité de genre» présente comme progressiste la transgression des frontières des femmes

 

Dans son soutien à la notion d’«identité de genre», l’idéologie libérale renforce le mythe selon lequel les frontières que dressent les femmes se résument à déterminer quels hommes sont «bons» ou «mauvais» – sauf que dans le cas présent, nous ne pouvons même plus les appeler des hommes.

Le 3 mars 2019 par May Mundt-Leach, sur Feminist Current, le 3 mars 2019.

Plutôt que de disparaître, le patriarcat semble simplement muter et évoluer, se présentant légèrement différemment avec le temps. Sous cette apparence, les mécanismes d’exploitation et d’agression persistent, et les conséquences pour les femmes restent les mêmes.

En 1807, le philosophe allemand Hegel a écrit dans La phénoménologie de l’esprit (p. 161) que chez l’homme, la conscience pour soi émerge du concept de la conscience par la médiation d’une autre conscience, une conscience, écrit Hegel, «dont la nature même implique le fait d’être synthétisée avec l’être indépendant».

En retour, la relation entre les deux individus devient celle de maître et d’esclave, une dynamique qui, de l’avis de Hegel, est nécessaire au développement supérieur de l’homme.

La croyance selon laquelle la formation de l’identité dépend de l’écrasement de la personnalité d’une personne jusqu’à ce qu’elle devienne subordonnée à l’autre est, comme le décrit Sarah Lucia Hoagland dans Lesbian Ethics, au cœur des modes de pensée patriarcaux occidentaux et elle imprègne la vie des femmes d’aujourd’hui.

La suprématie masculine repose sur l’idée que les femmes sont naturellement programmées pour voir leurs frontières transgressées, qu’il est dans notre nature même d’être perméables, malléables et toujours disponibles pour les hommes. En tant que filles, on nous enseigne que notre liberté sexuelle et psychique est de peu d’importance par rapport à celle de nos comparses masculins.

Dans le capitalisme tardif, le statut accordé aux femmes et aux filles est visiblement celui d’un sous-homme: une zone grise marchandisée, car nos corps ne sont pas considérés comme une frontière réelle et identifiable, mais comme une limite appelée à être repoussée jusqu’à l’affaiblissement et la rupture.

Illus texte Mundt-Leach

L’autrice a participé à des actions guerilla de résistance à l’entrisme tactique d’hommes dans les locaux réservés aux femmes au Royaume-Uni.

 

Trop souvent, les structures qui, à première vue, semblent faire progresser les droits humains ont pour effet de protéger les hommes qui transgressent les frontières des femmes. Les hommes blancs qui ont agressé sexuellement des femmes et des filles haïtiennes sont restés protégés par leur statut de travailleurs humanitaires d’Oxfam, une ONG occidentale «progressiste».  Au Royaume-Uni, l’Université de Warwick est une institution qui est censée favoriser «un environnement de respect mutuel et de dignité», mais elle a récemment permis le retour précoce de deux étudiants suspendus pour avoir lancé sur des médias sociaux une série de commentaires racistes et misogynes, et notamment des menaces de viol.

En 2014, Christopher Worton, 22 ans, a plaidé coupable à cinq chefs d’accusation de viol contre une fillette. Trois ans plus tard, Worton a changé son nom pour celui de Zoe Lynes. En janvier de cette année, M. Worton a été reconnu coupable d’avoir enfreint les conditions d’une ordonnance de prévention de sévices sexuels en visitant le domicile d’une connaissance alors qu’un jeune enfant était présent.

Pourtant, au tribunal et dans la couverture médiatique subséquente, Worton a pu imposer un respect absolu de pronoms féminins. Son avocat, Christopher Aggrey, est allé jusqu’à suggérer que sa violation des conditions de prévention était le résultat de l’isolement dû à sa transition de genre.

Le cas de Worton, comme celui des travailleurs humanitaires d’Oxfam et des étudiants de l’Université de Warwick, montre que même dans les cas les plus extrêmes de violence masculine, les hommes s’accordent réciproquement l’impunité lorsqu’il s’agit de transgresser les frontières des femmes.

En «s’identifiant» comme femme, Worton continue de réaliser un fantasme basé sur la dégradation sexuelle des femmes et des filles. En parlant de Worton comme d’«elle», les hommes mêmes qui prétendent protéger sa victime sapent les frontières fondées sur le sexe qui la distinguent de lui. Le patriarcat, dissimulé sous le couvert de l’«inclusivité», garantit une fois de plus que la soi-disant liberté d’expression des hommes se fait au détriment de l’intégrité physique des femmes.

Il n’est pas tout à fait surprenant que la société accepte de manière acritique que des hommes «s’identifient» comme femmes. L’utilisation du langage pour faire du corps des femmes un construit abstrait est inséparable de la culture dans laquelle le corps féminin a été rituellement envahi, dominé et traité comme insignifiant par les hommes.

Dans son texte novateur Intercourse (COÏTS), publié en 1987, Andrea Dworkin écrit que pendant l’acte hétérosexuel, la peau elle-même s’effondre comme frontière, perdant tout sens.

Pour les femmes vivant dans une culture de domination sexuelle masculine, Dworkin décrit comment «la transgression de ces frontières en vient à signifier un avilissement érotisé où elle se jette, s’étant fait dire, fait convaincre que, pour une femme, l’identité se trouve là quelque part au-delà de l’intimité et de l’amour-propre» (p. 154).

Pour les femmes, être de sexe féminin n’a jamais été une question privée. Des institutions comme le mariage, la prostitution, la stérilisation forcée et le viol marquent le corps des femmes comme un domaine public dans le monde entier.

Il est donc relativement simple de persuader une classe de personnes qui ont été soigneusement amenées à voir leur corps comme n’étant pas complètement le leur, que le même corps peut être revendiqué par les hommes comme une «identité».

Le féminisme libéral mandate les femmes à affirmer leurs propres limites; il leur dit que non signifie non et que les hommes n’ont pas le droit de nous faire ce qu’ils veulent. En même temps, il nous dit de nier les marqueurs mêmes qui tracent une ligne entre les corps féminins et masculins. La démarcation de notre individualité distincte, les contours physiques qui nous rendent à la fois humains et féminins à part entière, est rendue insignifiante par la notion d’«identité de genre».

Les menaces et les violences auxquels les femmes sont déjà confrontées pour avoir fait remarquer que leur corps n’est pas un terrain de jeu pour les postmodernistes et qu’il existe des différences physiques entre les femmes et les hommes restent remarquablement semblables à celles auxquelles sont confrontées les femmes qui disent non aux hommes, dans quelque contexte que ce soit.

Quand les féministes libérales vont-elles reconnaître le défaut fatal de leur logique ? En soutenant que les femmes ont le droit d’avoir des frontières sexuelles dans certaines situations mais pas dans d’autres, elles imposent aux femmes du monde entier un deux poids, deux mesures essentiellement misogyne. Elles renforcent le mythe selon lequel les frontières que dressent les femmes tiennent au fait de traiter avec des hommes «bons» ou «mauvais» – sauf que dans le cas présent, nous ne pouvons même pas les appeler des hommes.

Dans son essai « In and Out of Harm’s Way : Arrogance and Love », Marilyn Frye écrit:

«… Celle qui voit avec un oeil d’amour est séparée de l’autre personne qu’elle voit. Il y a des frontières entre elles; elle et l’autre sont deux; leurs intérêts ne sont pas identiques. Elles ne sont pas amalgamées en des relations parasitaires ou symbiotiques vitales, elle ne croit pas qu’elles le soient ou n’essaie pas de le prétendre.»

En refusant de considérer les femmes comme distinctes, nombreuses sont les personnes de tout l’éventail politique qui choisissent de voir les femmes d’un œil moins qu’amoureux. Dans l’ensemble, elles choisissent de ne pas voir les femmes du tout, défaisant ainsi des décennies de militantisme féministe qui a combattu la notion des femmes comme terrain de fantasmes sexuels masculins.

Loin de la subvertir, le concept d’«identité de genre» renforce la loi masculine. Il nous montre que la condition des femmes en tant que classe reste fondamentalement inchangée. La reconnaissance des frontières des femmes dépend de la définition qu’ont les hommes de ce qu’elle est par rapport à lui, la plus récente itération du patriarcat étant que les femmes sont maintenant une identité que les hommes peuvent endosser et enlever à leur guise.

C’est un jeu dangereux à jouer, si les femmes veulent soutenir que nous ne sommes pas, par nature, dépourvues de limites. Pour retrouver l’intégrité sexuelle qui nous a été volée par des siècles de domination patriarcale, il faudra bien plus que prétendre que notre sexe – une frontière en soi – n’existe pas du tout.

May Mundt-Leach est une étudiante de premier cycle en sociologie, à l’Université de Bristol. Elle a fondé et coordonne le groupe Women Talk Back, un groupe de conscientisation destiné aux  femmes de son université. Les opinions exprimées ici ne sont que représentatives des siennes.

Version originale : https://www.feministcurrent.com/2019/03/03/gender-identity-makes-breaking-womens-boundaries-progressive/

Traduction : TRADFEM, avec l’accord de l’autrice.

Tous droits réservés à May Mundt-Leach.

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