Comment j’ai desservi mes patient•e•s transgenres

par Kathy Mandigo, médecin

          En faisant mes cartons pour un déménagement, je suis tombée sur un paquet de documents liés à mon travail. Parmi eux se trouvait une carte que j’avais oubliée. Aussitôt ouverte, je me suis souvenue de quoi il s’agissait et de qui me l’avait expédiée. C’était une carte de remerciements d’une de mes patientes transgenres, une lesbienne qui avait « transitionné » en homme, exprimant sa gratitude pour mon aide dans son cheminement pour devenir l’homme qu’elle* ressentait être.

          (*Avant, j’utilisais les pronoms personnels choisis par mes patients ; désormais j’utilise celui qui convient à leur identité biologique)

          J’ai reçu cette patiente dans une clinique pour jeunes (moins de 26 ans) ; elle venait fréquemment accompagnée de sa compagne. Elle avait été déjà vue, évaluée et avait amorcé son traitement à la « Gender Dysphoria Clinic » (clinique de la dysphorie du genre) qui se tenait à l’époque dans un hôpital local. Je n’étais l’initiatrice d’aucun traitement, mais administrais simplement les injections de testostérone qui lui avaient été prescrites.

J’ai observé ma patiente changer : elle prenait du poids et des muscles, développait une tonalité de voix plus grave et de la pilosité faciale ; elle décrivait également une augmentation du désir sexuel et de l’agressivité. Je me souviens m’être sentie à l’aise du fait que cette patiente paraissait très stable et confiante ; je ne me sentais pas manipulée dans nos interactions, ce qui me permettait d’effectuer ses injections en tout confort.

          J’ai vu cette patiente vers le milieu ou la fin de l’année 1990, je ne me rappelle plus exactement, et pour autant que je m’en souvienne, c’était la première patiente transgenre que je rencontrais. J’avais alors un peu moins de dix ans de pratique médicale, et on ne m’avait jamais rien appris sur le transgenrisme en école de médecine. J’étais jeune, naïve, et j’avais foi en la science. Or il n’y existait pas de corpus scientifique au sujet des enjeux transgenre, qu’étais-je censée faire ?

          Vu une critique grandissante de la médecine et du paternalisme des médecins, nous étions encouragées à mieux écouter nos patients dans l’expression de leurs réalités. Bien que n’ayant pas prêté le serment d’Hippocrate dans notre école médicale, nous faisions attention à en honorer le premier principe: « Avant tout, ne pas nuire ». Cependant je n’avais aucune idée de comment peser les bénéfices et les risques des essais de transition de genre. Je n’avais pas alors d’opinion personnelle sur les enjeux transgenres, et je me sentais professionnellement dans l’obligation de tenter de rencontrer mes patients là où ils étaient et non pas où je me trouvais. Je ne me sentais pas disposée à diagnostiquer moi-même le transgenrisme, mais puisque des personnes se proclamant professionnelles de l’équipe de la « Gender Dysphoria Clinic » avaient déjà procédé à une telle évaluation, j’étais prête à assurer le suivi de ces cas en tant que médecin de famille.

          Quelques années plus tard, un projet pilote de clinique fut créé dans l’un des centres de santé communautaire de notre ville, une clinique spécialisée dans le traitement des patients queer. Nous avons donc employé autant de personnel queer que nous pouvions en trouver. Nous nous attendions à une ruée de patients queer insatisfaits du système médical traditionnel, mais en fait ceux que nous avons accueillis étaient pour la plupart des patients transgenres isolés qui, soit n’avaient pas été acceptés par la « Gender Dysphoria Clinic » (souvent pour des raisons psychologiques), soit n’avaient pu tolérer leur long processus d’évaluation (là encore, souvent pour des raisons psychologiques.)

          Autant qu’il m’en souvienne, tous ces patients étaient des hommes désirant effectuer la transition pour devenir une femme ; et ce qui m’avait frappé, c’est que tous étaient psychologiquement instables comme le manifestaient leurs comportements. Je me remémore également qu’il régnait une atmosphère coercitive au sein de l’équipe de travail, comme quoi il n’était pas correct d’interroger la validité des désirs du patient et l’expression de leur identité de genre. Tout désordre psychologique se retrouvait habituellement attribué au fait que ces patients vivaient dans le « mauvais » genre.

          Je me souviens avoir souvent ressenti que ces patients cherchaient à m’intimider afin d’obtenir ce qu’ils voulaient, qu’ils adoptaient souvent une attitude outragée, à la limite du vécu d’une insulte, si je posais des questions (comment osais-je, présumais-je, douter d’eux ?), et que si je ne leur donnais pas ce qu’ils voulaient, ils explosaient en diatribes enragées et foudroyantes avant de claquer la porte. Je me sentais vraiment mal à l’aise avec eux et c’était tout un défi d’essayer de faire mon travail sans réagir à leur colère.

          Ce projet pilote ne dura pas longtemps, car il y venait peu de patients hormis cette poignée de patients transgenres mécontents. Peut-être était-ce parce que la clinique ouvrait les lundis après-midi ? Les patients plus équilibrés travaillaient probablement et ne pouvaient pas se rendre à la clinique. Ou bien était-ce parce que la majorité des patients queer arrivaient déjà facilement se procurer les soins qu’ils voulaient ? Quoiqu’il en fût, ces questions n’ont jamais été évoquées afin d’établir s’il s’agissait d’un manque d’accessibilité ou de besoin.

Au cours des années suivantes et jusqu’à récemment, je n’ai pas vu beaucoup de patients transgenres, et la plupart d’entre eux figuraient surtout parmi la population de malades mentaux et de toxicomanes de notre ville.

          Un jour, une patiente se présenta à mon cabinet privé, une lesbienne qui effectuait une transition vers la masculinité, sous l’égide d’un quelconque spécialiste du genre. (La « Gender Dysphoria Clinic » avait fermé, pour des raisons qui me sont restées inconnues. Je crois que c’est arrivé sous le prétexte rhétorique que tous les médecins doivent prodiguer ce type de soins plutôt que de les reléguer à une clinique spécialisée, mais il y avait sans doute d’autres enjeux politiques. Fait perturbant, la clinique de genre qui l’a remplacée a ouvert dans les locaux de l’hôpital provincial pour enfants.)

          Cette personne est donc venue à mon cabinet en me disant avoir appris que j’étais une excellente doctoresse et que j’étais spécialisée dans les questions de transgenrisme.

          J’ai immédiatement senti qu’on me manipulait avec un énorme cirage de pompes : j’ai dit que ce n’était pas le cas, je n’étais ni une excellente doctoresse, ni spécialiste des problèmes transgenres. J’étais sur la défensive. J’avais l’impression que cette patiente me percevait comme une gouine1, bien que je n’aie rien divulgué ; après de nombreuses visites, cette patiente continuait de m’approcher en copine, avec une attitude démesurément amicale de connivence entre gouines, entre camarades butch2, comme si elle oubliait qu’elle se voyait au masculin.

_______________

1 N.d.t. : Dyke (slang) : lesbienne d’apparence masculine au sens péjoratif.

2 N.d .t : Butch(slang) : terme utilisé également en français pour définir une lesbienne d’apparence masculine.

        Au fil du temps, j’ai découvert que cette patiente m’avait dissimulé des informations préjudiciables qui auraient pu accélérer le diagnostic de ses autres problèmes. J’avais de plus en plus le sentiment qu’elle me manipulait avec son comportement amical excessif, pour ensuite me mettre la pression avec ce que devaient être mes obligations, selon elle (p. ex. que je devais lui fournir une lettre de recommandation de la modification de son sexe sur son acte de naissance, alors qu’en fait c’était du ressort de son médecin spécialiste, en tant que praticien ayant établi le diagnostic, responsabilité dont il s’était acquitté, contrairement à ce que la patiente prétendait et exigeait de moi.)

          J’ai essayé de rester professionnelle, de garder à l’esprit les limites (p. ex. ne pas partager d’informations personnelles, ne pas rentrer dans le jeu du copinage), et je lui ai administré les injections de testostérone que son spécialiste lui avait prescrites jusqu’à ce que sa compagne se sente suffisamment à l’aise pour prendre le relais. J’ai maintenu cette ligne de conduite jusqu’à ce que la patiente, indubitablement déçue et désobligeante, finisse par se lasser de moi et quitte mon cabinet.

          Un autre patient que j’ai reçu à mon autre poste, en santé publique, était un homme qui effectuait une transition pour devenir une femme. Une infirmière me brossa un tableau très désordonné des antécédents du patient concernant les cliniques et les docteurs qui l’avaient accompagné, ce qui me rendit soupçonneuse quant aux « faits » allégués : je devais vérifier tout ce qu’il me disait.

          Quand je l’ai rencontré il a commencé par faire amie-amie, comme si nous étions deux filles complices dans ce monde déjanté, comportement qu’il avait, j’imagine, vu et adopté comme étant celui que les femmes utilisent pour obtenir ce qu’elles veulent (comme il m’avait mal cernée ! Il imitait un comportement sans avoir les années d’expérience durant lesquelles les femmes apprennent, si elles y sont enclines, quand utiliser cette tactique).

          Alors que je posais des questions sur ses antécédents de santé, il est devenu mal à l’aise, car mes questions mettaient en lumière des incohérences dans son récit (me suggérant des problèmes psychologiques), et il s’est mis en colère, s’est penché dans mon espace personnel en me fusillant de ce regard qui signifie « espèce de salope! ».

          Toutes les femmes connaissent ce regard. C’était le même regard que me souvenais avoir reçu des patients de la clinique du projet pilote, mais je ne savais pas à l’époque ni comment l’appeler ni ce qu’il voulait dire. Aujourd’hui, après plusieurs autres années d’expérience de la vie, je sais exactement ce à quoi il correspond : c’est le regard que les hommes adressent aux femmes pour les rejeter, les déprécier et les intimider ; ce n’est pas un regard que les femmes adressent aux femmes (elles rejettent, déprécient et intimident par d’autres moyens, bien souvent en adoptant une attitude passive agressive hautaine).

          Après des années de pratique, j’étais plus à même de rester sur mes positions et je lui ai dit calmement que son ton et son attitude colériques me mettaient mal à l’aise et qu’il devait se calmer ou que la visite prendrait fin. Il a nié s’être énervé, mais a conservé son ton colérique et le langage corporel associé à ce regard, une partie de l’éventail de techniques du pouvoir masculin. Je suis restée ferme et lui ai répété qu’il me mettait mal à l’aise. Finalement, il s’est calmé, je lui ai donné la prescription (non relative au genre) pour laquelle il était venu et nous avons mis fin au rendez-vous. Je l’ai vu une seconde fois quelques semaines plus tard et il n’a pas manifesté de colère. Il passait peut-être une meilleure journée ou avait mieux appris à dissimuler ou contrôler son émotion, je n’en sais rien.

          Ces expériences m’ont amenée à remettre en question la notion d’être né dans le mauvais corps. Voir un plus grand nombre d’hommes adultes que de femmes souhaiter une transition, voir presque tous ceux qui effectuaient cette transition adopter des attitudes de genre stéréotypées (leur genre biologique transparaissant au travers de leur genre choisi) et les voir chercher par ces comportements à me manipuler (plutôt que d’être capable de discuter de la situation ouvertement et honnêtement), voir de plus en plus de ces hommes en transition s’installer parmi les malades mentaux dans les quartiers les plus déshérités, et, tout spécialement, voir ces hommes transgenres continuer à exhiber des comportements agressifs masculins, m’a convaincue que la majorité, sinon la totalité, des patients transgenres ne sont pas dans le mauvais corps, mais ont des problèmes de santé mentale, problèmes dont ils sont persuadés qu’ils pourront se résoudre en se retrouvant dans le bon corps.

Au début de mes années d’exercice, avec ma jeunesse et mon inexpérience, j’ai pensé que je devais aller dans le sens du patient. Désormais, je crois que j’ai failli à mes patients et que j’ai une obligation supérieure de dire la vérité à mes patients. Je regrette chaque injection de testostérone, chaque prescription d’œstrogènes que j’ai renouvelée, et chaque fois où j’ai abondé dans leur illusion de genre. Je regrette de ne pas avoir abordé ce problème avec mes collègues et mes patients, d’avoir cédé à la contrainte que je ressentais de jouer le jeu plutôt que d’oser le remettre en question. Je regrette de ne pas avoir eu le courage de poser des questions pour révéler le récit qui se cachait sous le récit de la dysphorie du genre, de découvrir pourquoi, en premier lieu, on avait fait croire à mes patients qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas chez eux. Je veux dire aux femmes que nous avons besoin d’elles en femmes et tout spécialement en lesbiennes ; je veux dire aux hommes que, quel que soit le nombre d’actes médicaux qu’ils subiront, ça ne fera pas d’eux des femmes. Les femmes ont peut-être plus de facilité à se déguiser en hommes, mais aussi longtemps que chaque homme aura en lui ce regard qui dit « espèce de salope ! », aucun homme ne pourra jamais se faire passer pour une femme.

          Le sang-froid de ma toute première patiente distingue son cas de mes expériences ultérieures avec des patients transgenres. Cela l’a sûrement aidée à se frayer un chemin à la « Gender Dysphoria Clinic ». Était-elle vraiment d’une nature différente ou n’avait-elle pas encore, dans sa relative jeunesse, accumulé des frustrations capables de la déformer ? Après avoir trouvé sa carte, j’ai essayé de la retrouver. Je voulais lui demander si elle était encore reconnaissante d’avoir transitionné, si elle était encore heureuse de vivre sa vie en tant que l’homme qu’elle pensait être, si elle pensait encore être un homme. Je ne suis pas arrivée à la retrouver, du moins pas sous son nom masculin.

photo Kathy MandigoKathy Mandigo est médecin généraliste à Vancouver et travaille en médecine depuis plus de trente ans. Elle détient une maîtrise en épidémiologie et a travaillé en santé publique et en pratique privée, au Réseau canadien du VIH/sida, au BC Centre for Excellence in HIV/AIDS, et à Santé Canada.

Version originale : « My Disservice to my Transgender Patients », 11 août 2015. https://radfemrepost.wordpress.com/2015/08/11/kathy2/

cov female erasure1 Texte reproduit dans l’anthologie FEMALE ERASURE, assemblée par Ruth Barrett, avec l’autorisation de Radfem Repost.

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