Rapport sexuel, rapport de domination ?

Recension de COÏTS dans la revue féministe AXELLE, numéro de mai 2019

Rubrique culture à livre ouvert

Intercourse, l’essai de l’icône du féminisme radical, l’Américaine, Andrea Dworkin, place le rapport sexuel dans une analyse féministe. Il a fait couler tant d’encre depuis sa parution en 1987 qu’il était temps de le lire en français. Titre de sa traduction, sortie en février : Coïts. Parfois cru, toujours cash, terriblement corrosif.

par Véronique Laurent

Cov_Coits_Qc  coits800b

Comment se forge notre vision des relations sexuelles entre les femmes et les hommes ?

Que s’y joue-t-il ? Quelles en sont les conséquences ? La leader féministe américaine Andrea Dworkin, décédée en 2005, figure militante controversée, engagée contre la prostitution et la pornographie, donne des réponses uppercuts. ses écrits se traduisent en français au compte-goutte. 2007 : Pouvoir et violence sexiste (préfacé par la juriste féministe Catharine MacKinnon)1. 2012 : Les femmes de droite2. Cinq ans plus tard : Souvenez-vous, résistez, ne cédez pas3 (voir axelle n° 209 et sur axellemag.be).

Dans une seconde introduction écrite pour une réédition de Coïts, l’autrice avertit : « Je parle de la baise hors des frontières qu’ont tracées les hommes.» et encore : « Je ne tolérerai pas non plus le préjugé persistant selon lequel ils [les hommes] en sauraient plus sur les femmes que nous en savons nous-mêmes. » Fil tiré tout au long du livre : en société patriarcale, les rapports sexuels sont le lieu-clé de la domination et de la soumission. Voici mise en pleine lumière la signification, façonnée par des structures politiques violentes à l’égard des femmes, et les répercussions sociales complexes de l’échange sexuel entre les hommes et les femmes. L’essai « reflète la densité, la complexité et le sens politique de l’acte du coït : ce pour quoi les hommes, et maintenant des garçons, se sentent en droit d’investir l’intimité du corps d’une femme dans un contexte d’inégalité » : le privé n’a jamais été aussi politique.

Sorti début février aux Éditions Syllepse et aux Éditions du remue-ménage, Coïts commence par passer au crible des personnages de la littérature ou historiques, en neuf chapitres comme autant de clés de lecture et de compréhension. Exemple ? « Répugnance ». Porte d’entrée : « La sonate à Kreutzer » de l’écrivain russe Léon Tolstoï, terrifiante histoire d’un mari qui confie les raisons pour lesquelles il a fini par assassiner sa femme. L’autrice souligne l’angoisse, la douleur de l’assassin devant la possibilité de perdre l’objet de sa haine. Le mari « se donne le droit absolu sur le corps de sa femme. » Dans la mort, « la femme est incapable de le défier, de contester, et de défaire l’utilisation qu’il faisait de son corps comme s’il lui appartenait… La mort met fin à son désir, à elle, la remet à sa place. »

Ni simple péché, ni simple plaisir
D’autres analyses de personnages d’auteurs masculins se succèdent, traçant de plus en plus nettement les contours du patriarcat, puis plongeant au cœur du système. Le texte donne aussi à voir, par endroits, ce que pourrait être la rencontre sexuelle comme besoin réciproque émancipé du contexte d’oppression, lieu de ressenti et de connaissance radicale de soi-même. Des passages lumineux éclairent cette descente vers les racines les plus obscures du rapport intime, déchirant le voile d’un discours

« pro-sexe simpliste, tant de la droite que de la gauche, [qui] fait disparaître le sens véritable de l’affirmation d’une vie humaine, ou toute perception de sa complexité, de l’enchevêtrement des émotions en jeu. »

Le rapport sexuel subit une déconstruction systématique : il ne reste rien de caché d’un acte considéré par la société comme « normal », voire « naturel », mais en réalité régi par un nombre incalculable de règles et de lois implicites et explicites. Dworkin livre au passage une comparaison de la haine des femmes et du racisme : comme les hommes avec les femmes, les Blanc·hes, pour inférioriser les Noir·es, se coupent de leur capacité à ressentir. en société patriarcale, le coït décrit un homme qui « possède » la femme en la pénétrant, la possède par la baise. en société patriarcale, l’homme manifeste sa puissance, montre sa virilité par le coït.

Appropriation par la baise ; érotisation de la possession, par laquelle les femmes, collaborant à leur propre oppression, valorisent l’annihilation d’elles-mêmes ; coït comme preuve de l’intensité du désir et de l’amour des hommes… L’identité sociale des femmes se détermine par leur degré d’« appropriabilité » par les hommes. Ce à quoi l’autrice oppose le droit à l’intimité physique, la non-disponibilité à l’homme, le droit essentiel à la liberté personnelle et à l’autodétermination, dans une définition subversive de l’état de « virginité », à ne pas nécessairement prendre au sens propre.

Citoyenne de second ordre

« Le coït a lieu dans le contexte d’un rapport de pouvoir omniprésent et incontournable, un contexte de domination sociale, économique, politique et physique, un contexte de pouvoir prédéterminé par le genre. » Changer le contexte changerait-il le coït ?, s’interroge l’autrice. Selon elle, le coït tel que régi par la société est, en lui-même, l’expression de la domination, « lui dessus, elle dessous. » Ce qui explique que les réformes passent, que le droit évolue, mais que « les femmes restent moins importantes, ont moins d’intimité, moins d’intégrité, moins d’autodétermination » que les hommes. Dense, le bouquin résiste à toute tentative de résumé. Quelques phrases sorties de leur contexte ont servi à le décrédibiliser, comme des attaques personnelles souvent dirigées sur le physique d’Andrea Dworkin à la vie cabossée : sans domicile fixe, elle s’est un temps prostituée. en couple, elle a été battue. La féministe radicale livre une analyse incontournable de la sexualité, en restitue l’inouïe complexité, et en croise comme jamais les portées personnelles et sociales dans des analyses parfois un peu érudites, mais que l’on sent aussi profondément ancrées dans la vérité d’expériences personnelles.

D’évidences fulgurantes en déconstructions limpides, de fragments littéraires en décryptages implacables, Coïts trifouille les tripes du sexe patriarcal et n’épargne personne. Dérangeante dans sa radicalité, l’entreprise féministe pose la signification politique du coït, une question fondamentale pour la liberté des femmes. Un livre pour lequel, aujourd’hui, notre époque est peut-être prête.
_________________________________

Coïts, Andrea Dworkin, Éditions Syllepse et Éditions du remue-ménage 2019, 224 p., 20 eur., 24,95$

________________________________________________

  1. Éditions
  2. Éditions du remue-ménage.
  3. Éditions syllepse et Éditions du remue-ménage

axelle, c’est un magazine féministe belge en langue française. L’info selon les femmes, pour plus d’égalité dans les médias!  https://www.axellemag.be/

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.