Redécouvrir Andrea

PHOTO ANDREA DANS CHAMBRE D'HOTEL

Photo: Stephen Parker / Alamy Stock Photo

On se souvient de l’écrivaine Andrea Dworkin pour avoir dit que tout rapport sexuel est un viol – même si elle n’a jamais rien dit de tel. Une première anthologie critique parue aux États-Unis fait découvrir cette féministe radicale à une nouvelle génération de « nasty women ».

par Jeremy Lybarger, dans The Boston Review

Quand Andrea Dworkin est morte d’une affection cardiaque en 2005, à l’âge de cinquante-huit ans, le féminisme américain a perdu sa voix la plus incendiaire. Entre Woman Hating (1974), son examen transculturel des femmes dans l’histoire et les contes de fées, et Heartbreak (2002), bien nommés souvenirs de militante, Dworkin a tracé un sentier de lumière  dans le marasme des guerres agitant le sexe et la culture.. Contrairement à bon nombre de ses collègues féministes de la deuxième vague, la croisade de Dworkin était plus existentielle – et moins pragmatique – qu’une lutte pour l’égalité des droits, l’égalité salariale et l’accès des femmes aux conseils d’administration. Elle voulait détruire pour de bon le patriarcat et ses maux apparentés : le capitalisme, le racisme, l’homophobie, la guerre et, de toute urgence, le viol. « L’engagement de mettre fin à la domination masculine en tant que réalité psychologique, politique et culturelle fondamentale de la vie sur cette terre est l’engagement révolutionnaire fondamental », écrivait-elle en 1974. Son ton était combatif. Gloria Steinem l’a assimilée à un prophète de l’Ancien Testament ; la critique Laura Miller l’a comparée à Jonathan Edwards, l’évangéliste dont les sermons d’un Dieu colérique terrifiaient les paroissiens de l’époque coloniale au point de les pousser au suicide. Dworkin possédait en effet quelque chose de l’ordre d’une indignation morale enflammée, une éloquence forte de ses propres expériences de femme prostituée, de survivante de viol et d’épouse battue. Et comme tout grand tribun, elle ne s’embarrassait pas de nuances.

Sa mort a suscité des émotions mitigées. « Le décorum exige d’accentuer le positif lorsqu’on parle d’un défunt récent », a-t-on pu lire dans un billet de l’essayiste de droite Cathy Young, publié dans le Boston Globe neuf jours après le décès de Dworkin. « Ici, il n’y a pas grand-chose de positif à accentuer, à part un talent mal utilisé et une passion mal dirigée. » Peu de commentateurs résistaient à critiquer l’apparence physique de Dworkin, devenue synonyme de ce que les critiques considéraient comme sa rhétorique peu séduisante et débridée. « Dworkin était un cliché vivant – la féministe comme obèse, poilue, non maquillée, lesbienne et négligée », a écrit Katha Pollitt dans The Nation. « C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles elle était une telle icône médiatique – elle « prouvait » que le féminisme était destiné aux femmes qui ne pouvaient avoir d’homme. » Une analyse a révélé que l’apparence physique de Dworkin a été mentionnée dans 61 % de ses notices nécrologiques.

Pourtant, peu de gens ont pu nier l’influence sismique de cette femme. Elle reste l’une de ces rares figures intellectuelles publiques à propos desquelles les gens ont des opinions sans avoir lu un seul mot de ses écrits. Les résumés à l’emporte-pièce de sa pensée – elle détestait les hommes ; tout rapport sexuel est un viol ; une feminazie sans humour – sont soit entièrement faux soit aussi trompeurs qu’un miroir déformant de fête foraine.

cov Last Days  Last Days at Hot Slit, une nouvelle sélection d’extraits de discours, d’essais et de romans de Dworkin, balaie cet héritage toxique. Près de quinze ans après sa mort, certaines de ses idées apparaissent rigides, au sens où elle se démarquait de l’esprit des années 1980 et encore plus de la vie d’aujourd’hui, comme lorsqu’elle attaque la pornographie et qu’elle en associe les consommateurs à la culture du viol. Mais Last Days at Hot Slit révèle aussi une écrivaine plus mesurée que ce dont se souviennent bien des gens. Dworkin était une styliste talentueuse et, quelles que soient la vigueur et l’indignation de ses arguments, elle les exprimait avec une lucidité méticuleuse. Et même parfois avec des traits d’humour, comme lorsqu’elle a demandé à un auditoire entièrement masculin, en 1983 : « Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi nous ne sommes pas en conflit armé avec vous ? Ce n’est pas parce qu’il y a une pénurie de couteaux de cuisine dans ce pays. C’est parce que nous croyons en votre humanité, malgré toutes les preuves du contraire. » Le livre souligne aussi la vulnérabilité de Dworkin, un élément de sa personnalité que les caricatures ultérieures ont presque entièrement effacé.

De fait, Last Days at Hot Slit pourrait trouver aujourd’hui un public plus réceptif que du vivant de Dworkin. Les trois dernières années ont fait place à la Marche des femmes et la déferlante #MeToo, ainsi qu’aux tribulations d’Hillary Clinton et de Christine Blasey Ford. Plus de femmes que jamais ont été élues au Congrès américain. Plus de femmes que jamais se présentent aux élections présidentielles américaines. De nouveaux regards jetés sur Lorena Bobbitt et Monica Lewinsky – sans parler de Shulamith Firestone et de Valerie Solanas – éclairent d’un nouveau jour certains récits des dernières décennies. Nous vivons à une époque favorable aux femmes fortes et à la résistance déterminée et assumée. Il est donc possible que Dworkin apparaisse aujourd’hui comme un phénix du ça féminin, ou comme la personnification littéraire d’un vieux cri de ralliement, « Nous en avons assez et nous allons arrêter de supporter ça ! » Il se peut que notre culture, avec toutes ces femmes qui s’autoproclament « nasty women », ait finalement rejoint la pensée de Dworkin.

Dworkin est née dans une famille juive ouvrière à Camden, au New Jersey. « Une ville froide, dure et corrompue », écrit-elle dans Life and Death (1997), mais aussi, et c’est de bon augure, la ville d’origine de Walt Whitman. Sa mère était souvent alitée et souffrait de maladie cardiaque ; son père était au travail plus souvent qu’à la maison, menant de pair deux ou trois emplois pour payer les frais médicaux de son épouse. Dès son plus jeune âge, Dworkin a manifesté l’anti-autoritarisme qui est devenu sa marque. Dans « Ma vie comme écrivaine », elle explique :

Je voyais les adultes comme des gardiens qui s’interposaient entre moi et le monde. Je détestais leurs faux-fuyants, leurs règles, leurs mensonges, leurs tyrannies mesquines. Je voulais être honnête, tout ressentir et tout affronter. Je ne voulais pas être prudente et bornée comme eux. Je pensais qu’une personne pouvait survivre à tout, sauf peut-être à la famine et à la guerre, ou la sécheresse et la guerre. Quand j’ai appris ce qu’avait été Auschwitz, mon idée de l’insupportable est devenue plus précise, plus informée, sobre et personnelle.

Dworkin était « entichée » de sa mère, qui, croit l’autrice, a interprété l’indépendance de sa fille comme un défi. « Je savais qu’elle pouvait vraiment mourir, et que j’en serais peut-être la cause, comme tout le monde me le disait constamment », a-t-elle écrit. « Je savais qu’il me fallait choisir : obéir par cœur à ses dix mille règles d’apparence et de conduite sur comment une fille doit agir, penser, regarder, s’asseoir, se tenir debout – en d’autres termes, m’arracher le cœur ; ou résister à la menace de sa mort imminente – abandonner l’espoir de son amour, de son amitié ou de sa compréhension. »

Leur relation a éclairé la compréhension ultérieure de Dworkin sur la façon dont la soumission féminine est héritée. Dans sa cosmologie, les mères sont des sergents, des bourreaux, des garde-chiourmes et des larbins qui « dispensent les décharges électriques pour punir toute rébellion ». Le rôle d’une mère est d’assurer l’adhésion de sa fille aux normes conventionnelles de beauté et de comportement féminin, le tout au nom de la préservation de soi. Après tout, une femme qui remet en question le patriarcat, qui rejette les avances d’un homme ou qui échappe à l’engourdissement domestique du mariage et de l’enfantement s’expose à de graves risques. « Dans toute société, quelle qu’elle soit, définie de façon stricte ou large, les femmes en tant que classe sont les conformistes prostrées, les croyantes orthodoxes, les partisanes obéissantes, les disciples à la foi sans défaillance », écrit Dworkin.

Elle était déterminée à éviter le suicide prolongé de la vie en banlieue. Arthur Rimbaud et Charles Baudelaire furent ses premiers modèles. Elle portait un volume des poèmes de ce dernier quand, à l’âge de neuf ans, elle fut agressée dans une salle de cinéma. « La ténacité du pédophile est absolue, et son insistance et sa victoire communiquent à l’enfant l’expérience qu’il a d’elle – un objet que l’on peut transgresser et briser, sur laquelle tout étranger peut s’essuyer la bite, » écrit-elle avec sa franchise caractéristique. Ce traumatisme devint fondateur dans la mythologie de Dworkin, le pivot qui annonçait une vie de viol et d’exploitation.

Au lycée, elle prenait le bus pour New York, se prostituant parfois pour payer le trajet. Elle achetait des poèmes ronéotypés à Greenwich Village et lisait Allen Ginsberg, qui représentait « la colère et la rébellion, mais aussi l’engouement indifférencié [de Dworkin] pour le monde des possibles ». Elle s’inscrivit au Bennington College du Vermont en 1964, mais fut vite désillusionnée par la culture du campus et un programme d’études qui semblaient conçus pour approvisionner les artistes masculins en maîtresses. Pendant les vacances d’hiver, elle « [occupa] des emplois politiques marginaux à New York et [baisa] pour se nourrir, se loger et trouver l’argent dont elle avait besoin ». En 1965, elle fut arrêtée alors qu’elle manifestait contre la guerre du Vietnam. Elle avait sur elle une brochure de poèmes avant-gardistes de Charles Olson lorsqu’elle fut incarcérée à la Manhattan Women’s House of Detention, un exemple on ne peut plus patent de la hauteur de son esprit de rébellion Elle y fut enfermée pendant quatre jours, durant lesquels elle subit plusieurs fouilles au corps et des examens invasifs au spéculum.

Dès sa remise en liberté, elle rédigea un compte rendu implacable sur ces mauvais traitements et l’envoya aux principaux quotidiens. Le New York Times et d’autres journaux ébruitèrent l’affaire et la ville de New York mit finalement en place une commission d’enquête sur cet établissement. Dworkin partit en Grèce, où elle eut une liaison avec un officier militaire et écrivit des poèmes et des romans dans la veine de ses idoles d’alors : Jean Genet, Henry Miller et Antonin Artaud. « Je ne pensais pas que quelque chose était important simplement parce que cela m’était arrivé, et le monde me le rendait bien », a-t-elle écrit plus tard au sujet de cette période. « Je savais que du point de vue du monde, jamais du mien cependant, j’étais l’ordure, le fond de cuve. »

Dworkin retourne aux États-Unis, reprend ses études à Bennington, puis repart en 1968, cette fois pour Amsterdam. Elle souhaitait écrire au sujet des Provos, un mouvement contre-culturel néerlandais qui utilisait des tactiques non violentes pour provoquer des réactions violentes de la part des autorités. Elle tombe amoureuse d’un des membres du groupe et l’épouse. Ainsi commence la période du viol et de la torture domestique dont Dworkin parle dans « Une femme battue survit », l’un de ses essais les plus poignants :

Le souvenir de la douleur physique est vague. Je me souviens, bien sûr, que j’ai été frappée, que j’ai reçu des coups de pied. Je ne me souviens pas quand ni à quelle fréquence. Cela s’estompe. Je me souviens qu’il m’a cogné la tête contre le sol jusqu’à ce que je m’évanouisse. Je me souviens d’avoir reçu des coups de pied dans l’estomac. Je me souviens d’avoir été frappée à plusieurs reprises, les coups frappant différentes parties de mon corps alors que j’essayais de m’éloigner de lui. Je me souviens d’une terrible blessure à la jambe causée par une série de coups de pied. Je me souviens d’avoir pleuré, crié et supplié. Je me souviens de ses coups de poing sur mes seins. On peut se rappeler que l’on a éprouvé d’horribles douleurs physiques, mais ce souvenir ne ramène pas la douleur au corps. Heureusement, l’esprit peut se souvenir de ces événements sans que le corps ne les revive. Si l’on survit sans blessure permanente, la douleur physique s’estompe, recule, prend fin. Elle lâche prise.

La peur ne lâche pas prise. La peur est l’héritage éternel.

Elle échappe à son mari agresseur en 1971 et vit essentiellement en cavale pendant un an. Elle dort à même le sol, dans des communes, dans des cinémas semi-abandonnés, dans une grande maison déserte près de la frontière allemande, sur une péniche. Une compatriote expatriée, la féministe Ricki Abrams, introduit Dworkin aux textes féministes : La politique du mâle (1970) de Kate Millet, La dialectique du sexe (1970) de Shulamith Firestone, et Sisterhood Is Powerful (1970), assemblé par Robin Morgan. Dans le sous-sol d’une boîte de nuit hollandaise où on lui a prêté un bureau et une chaise, Dworkin rédige Woman Hating. « Ce n’était pas un livre issu d’une idéologie. Il est né d’une situation d’urgence, écrit à moitié sous terre et en cachette. »

Ce livre a inauguré le style provocateur qui a fait aimer Dworkin à de nombreuses féministes radicales tout en rebutant des femmes qui souhaitaient une approche plus civile. Il est difficile d’imaginer une militante d’aujourd’hui écrivant, par exemple, « Nous avons vu que nous [les femmes] étions les ultimes nègres domestiques, serviles, lèche-cul, traîne-savate. » Ou : « La femelle se manifeste sous sa forme adulte – une chatte. Elle émerge définie par le trou qu’elle a entre les jambes. » Mais ce livre révèle à quel point la critique de Dworkin était systémique depuis ses débuts, une critique enracinée autant dans l’oppression raciale et économique que dans celle du genre. Elle condamne les femmes blanches de la classe moyenne qui profitent de leur statut sur le dos des femmes de couleur. « On ne peut jamais être libre, jamais, dans un monde qui n’est pas libre », a-t-elle écrit, ajoutant que toute tentative de « s’accrocher à des privilèges et du confort… est destructrice, criminelle et intolérable ». Toute sa vie, elle a écrit et parlé du sexisme comme le canevas source de toutes les autres injustices.

Son livre suivant, Our Blood (1976), a jeté les bases de la campagne anti-pornographique, aux résultats saugrenus, qui a consumé Dworkin pendant une grande partie des années 1980 et qui a fait d’elle une paria à gauche. « Les hommes sont propriétaires de l’acte sexuel », a-t-elle écrit ; le langage utilisé pour décrire le sexe, les scénarios selon lesquels il a lieu, et même les fantasmes sexuels, sont tous marqués du sceau de la domination masculine. Et cette domination s’exprime de la manière la plus concise et régulière par le viol. Pour Dworkin, le viol était autant une attitude, une esthétique, qu’une agression réelle :

Le viol est également sanctionné efficacement par les hommes qui harcèlent les femmes dans la rue et dans d’autres lieux publics ; qui décrivent les femmes ou y font référence de manière objectifiante et dégradante ; qui agissent de façon agressive ou méprisante envers les femmes ; qui racontent ou rient des blagues misogynes ; qui écrivent des histoires ou font des films où les femmes sont violées et aiment cela ; qui consomment ou cautionnent la pornographie ; qui insultent certaines femmes ou les femmes en tant que groupe ; qui entravent les femmes ou les ridiculisent dans notre lutte pour la dignité. Les hommes qui ont ou approuvent ces comportements sont les ennemis des femmes et sont impliqués dans le crime de viol.

On décèle ici les premiers éclats de ce que Dworkin est devenue dans l’imaginaire populaire : la militante qui ne s’embarrasse pas de subtilité, qui argumente en termes absolutistes, qui ne voit aucune distinction marquée entre une blague de mauvais goût et un viol.

Dans Pornography : Men Possessing Women (1981), Dworkin poursuit ces analyses jusqu’à leur conclusion inévitable : « La pornographie incarne la suprématie masculine. » À partir de 1980, elle et la juriste féministe Catharine MacKinnon travaillent à l’élaboration d’une ordonnance anti-pornographie basée sur les droits civiques qui devait permettre aux femmes ayant subi des préjudices dans un contexte pornographique d’intenter des poursuites aux producteurs et distributeurs de ce type de matériel. Des groupes religieux et des conservateurs ont appuyé cette mesure, aux dépens du soutien féministe que Dworkin avait encore au sein du mouvement féministe. Le conseil municipal de Minneapolis a adopté leur ordonnance, mais le maire de la ville y a posé son veto. La ville d’Indianapolis a adopté l’ordonnance en 1984, mais elle a été déclarée inconstitutionnelle et abrogée par la suite. D’autres villes ont essayé d’adopter leur propre version de cette ordonnance au cours de la décennie. En 1986, Dworkin s’est exprimée devant l’Attorney General’s Commission on Pornography (la Commission Meese), et y a de nouveau soutenu que la porno contrevenait aux droits civiques des femmes.

La lutte anti-porno de Dworkin a donné lieu à certaines de ses déclarations les plus controversées, en discours comme par écrit ; elles ont inspiré de fausses interprétations caustiques et souvent délibérées de son œuvre, qui ont créé d’elle une réputation d’écrivaine portée sur l’hyperbole et la démesure. « La pornographie est le corpus sacré des hommes qui préfèrent mourir plutôt que de changer », a-t-elle écrit. Réticente à laisser une déclaration aussi extrême sans ajout, elle y a inséré sa carte maitresse argumentaire, une analogie au nazisme.

[La pornographie c’est] Dachau amené dans la chambre à coucher et célébré, chaque vil poison ou donjon amené dans la chambre à coucher et célébré, la torture policière et la mentalité de brute amenées dans la chambre à coucher et célébrées – les hommes se révèlent et démontrent tout ce qui compte pour eux dans ces représentations d’une histoire réelle, plastifiées et raréfiées, représentées comme l’érotisme commun au désir masculin. Et ces images et ces récits nous ramènent directement à l’histoire – aux peuples réduits en esclavage, mutilés, assassinés parce qu’ils démontrent que, pour les hommes, l’histoire des atrocités qu’ils prétendent déplorer est cohérente et tout à fait intentionnelle si on la considère comme enracinée dans l’obsession sexuelle masculine.

Pour Dworkin, il n’y a pas de dimension fantasmatique irréprochable à la pornographie, pas de voyeurisme bénin. Il n’y a qu’exploitation brutale et dégâts matériels infligés aux femmes. Il n’y a pas non plus de possibilité que des femmes aiment vraiment consommer de la pornographie ou y figurer. Dworkin soutiendrait probablement que ces femmes, victimes d’un syndrome de Stockholm phallocentrique, vivent la fausse-conscience. Cette idée était déjà boiteuse dans l’ère post-contre-culturelle de la libération sexuelle ; elle est presque offensante en 2019, lorsque des femmes s’affirment comme entrepreneures dans la porno et que le travail du sexe est reconnu comme un travail légitime et autodéterminé plutôt que comme le dernier recours de personnes bloquées dans une impasse.

Lorsqu’elle a écrit que « la violation est un synonyme du rapport sexuel » et qu’elle a laissé entendre que la pénétration vaginale est une sorte d’impérialisme, Dworkin a prêté le flanc à une grossière fausse représentation : « tout sexe est du viol ».

La vision du monde de Dworkin laissait également peu de place au plaisir sexuel masculin autre que celui tourné vers la violence ou l’assujettissement. Les hommes, en vertu de la possession d’un pénis (et notez que, pour Dworkin, tous les hommes ont des pénis), sont coupables d’agression, ou se tiennent dans une certaine relation de proximité avec l’agression, ou s’y livreront tôt ou tard. La clarté habituelle de Dworkin cède à un brouillard linguistique sur cet enjeu. Des mots comme « métaphysique » reviennent souvent, et le lectorat est censé comprendre ce qu’elle veut dire. Et dans ce flou réside le risque énorme de malentendus. Lorsqu’elle a écrit dans Intercourse* (COÏTS), en 1987, que « le mot violation est un synonyme du coït » et qu’elle a laissé entendre que la pénétration vaginale était une sorte d’impérialisme, une force d’occupation, elle s’est condamnée à une lecture erronée évidente, même auprès de ses propres soutiens. Cette idée s’est fossilisée pour devenir « tout sexe est du viol ». Dworkin a passé le reste de sa carrière à récuser, corriger ou nier ce slogan, mais ne s’en est jamais défaite.

Ce qu’elle voulait dire, à l’en croire, c’est que le sexe fondé sur l’agression, c’est-à-dire le sexe dans lequel le désir masculin et l’orgasme masculin sont primordiaux, constitue une violation des femmes. Le problème est qu’en près de trente ans d’écriture et de conférences, Dworkin a présenté peu d’exemples de sexe non teinté de domination et d’oppression masculines. Par sa définition, le sexe réifie la suprématie masculine. « Comme les hommes n’ont pas d’autres critères de valeur, pas d’autre notion d’identité, ceux qui n’ont pas de phallus ne sont pas reconnus comme pleinement humains », a-t-elle écrit. Son calcul moral éliminait toute preuve anecdotique ou circonstancielle du contraire ; il a transformé les complexes réciprocités du genre en lois manichéennes de la nature ; et il a réduit le désir, la séduction, la romance et le mariage à une équation désolante et irréfutable : les hommes contrôlent tout ; les femmes sont sous contrôle. Selon ses propres mots : « Toute domination personnelle, psychologique, sociale et institutionnalisée sur cette terre peut être attribuée à sa source : les identités phalliques des hommes. » Pourtant, même sa propre vie témoigne que la réalité est toujours plus compliquée : en 1998, Dworkin a épousé son compagnon de longue date, l’écrivain gai et éditeur John Stoltenberg, avec qui elle avait une relation de soutien mutuel amoureux apparemment exempt de domination masculine.

« Le sous-entendu était clair : qui voudrait violer Andrea ? »

En 1999, Dworkin, âgée alors de cinquante-deux ans, s’est rendue à Paris pour travailler à un nouveau livre. Au bar de l’hôtel, on lui servit un kir royal auquel avaient été ajoutés des sédatifs. Elle est retournée à sa chambre en titubant, où elle aurait été violée par le barman et par un préposé au room service. Elle s’est évanouie. Quand elle s’est réveillée, elle a découvert des entailles à sa jambe droite et une ecchymose au sein gauche. Elle est retournée aux États-Unis et a publié un compte rendu de son viol dans le journal The New Statesman (The Guardian et The Globe and Mail l’ont également publié). Ceux qui s’en sont suffisamment souciés pour commenter ce texte ont contesté ses dires, citant des contradictions et des incohérences. Comme l’a écrit Leah McLaren dans le Globe & Mail:

Pourquoi ….après s’être réveillée en saignant de façon incontrôlable, n’est-elle pas allée directement à l’hôpital ? Pourquoi ne s’est-elle jamais adressée à la police ? Pourquoi ses « énormes et profondes entailles » deviennent-elles des « égratignures » au paragraphe suivant ? Comment, si la porte était verrouillée comme elle le dit, le serveur a-t-il d’abord réussi à entrer dans sa chambre ?… Mais ce qui discrédite le plus le récit de Dworkin est certainement sa décision de ne pas porter plainte contre ses supposés agresseurs. On peut imaginer qu’un serveur et un barman parisiens sont toujours là, droguant et violant joyeusement les clientes de cet hôtel. Dworkin, qui a déjà promis publiquement d’utiliser toutes ses connaissances « pour œuvrer à la libération des femmes », se soucie-t-elle si peu de la sécurité de ses sœurs ?

Le viol, et le scepticisme public qui l’entoura – soupçons à propos desquels la journaliste féministe radicale Julie Bindel a écrit : « Le sous-texte était clair : qui voudrait violer Andrea ? » – a dévasté Dworkin. « My Suicide », un essai inédit rédigé peu après l’événement et retrouvé sur son ordinateur après son décès, évoque son isolement et son angoisse :

Je veux vivre, mais je ne sais pas pourquoi. Je ne veux pas d’autre violence faite à mon corps, même par moi. Mais je ne supporte pas de savoir ce que je sais, à tous égards. Je demande à Dieu de me pardonner. Pardonnez toutes mes bêtises et mes cruautés. S’il vous plaît, ne laissez pas le karma exister parce que je ne veux pas avoir à revivre tout ça… S’il vous plaît, laissez-moi mourir maintenant.

Cet incident, survenu tard dans la courte vie de Dworkin, a été une dramatisation tragique de ce qu’elle avait écrit vingt ans plus tôt, dans Our Blood : « N’importe quelle femme peut être violée par n’importe quel groupe d’hommes. Sa parole ne sera pas crédible face à leur témoignage collectif. Une enquête en bonne et due forme ne sera pas menée. »

Par contre, il s’est produit un changement culturel au cours des deux décennies qui ont suivi le viol de Dworkin dans cette chambre d’hôtel parisienne, même si la route est encore longue. Le témoignage de Christine Blasey Ford lors de l’audition de Brett Kavanaugh en 2018 a fait écho à celui d’Anita Hill en 1991, mais c’était aussi une remise en cause judiciaire – peut-être même une sorte d’exorcisme – de décennies de femmes aussi humiliées, diffamées et muselées. Et ce qui est arrivé à Ford – la mise en scène protocolaire d’hommes en apparence impartiaux qui ont décidé que son traumatisme n’était pas suffisamment crédible – n’était que le tout dernier épisode d’une répétition sans fin de démagogie masculine. L’une des idées les plus percutantes de Dworkin était que le fascisme commence à la maison. Si vous pouvez contrôler les femmes, vous pouvez contrôler le destin politique de toute la population. « Si vous êtes effrayés par la montée du fascisme dans ce pays … alors vous feriez mieux de comprendre que la racine du problème a quelque chose à voir avec la domination masculine et avec le contrôle des femmes, l’accès sexuel aux femmes, les femmes comme esclaves pour la reproduction, l’appropriation privée des femmes, » écrivait-elle en 1983. Cela condense encore aujourd’hui une grande partie du programme législatif du Parti républicain aux États-Unis.

Dworkin était beaucoup plus que l’autrice des discours misandres que ses critiques ont tenté de lui imputer. Au faîte de son art, elle a examiné avec une perspicacité imparable combien les femmes sont forcées d’endurer, d’accepter, de s’excuser, de nettoyer, de sacrifier et de souffrir simplement parce qu’elles sont des femmes. Elle a compris que le sort d’une femme dans la vie est souvent permanent et qu’il a la cruauté d’une cicatrice. « Les femmes meurent, pleurant non pas la perte de leur vie, mais leur inexcusable incapacité d’atteindre la perfection telle que les hommes la définissent en leur nom », a-t-elle écrit. Dans le cas de Dworkin, elle est morte après avoir été largement abandonnée par les femmes qu’elle a consacré sa vie à défendre. La plupart de ses livres étaient épuisés ; les éditeurs ne souhaitaient pas voir ses nouveaux écrits ; le rythme des invitations pour ses discours et ses conférences avait ralenti. Elle était rejetée en tant qu’extrémiste ou que figure marginale – ou, pire que tout, en tant que « personnage pitoyable », selon une notice nécrologique publiée dans la revue New Criterion.

Pourtant, le temps a aplani bon nombre des aspérités de la pensée de Dworkin. Alors que sa rhétorique incandescente se refroidit, il ne reste que l’esprit de décision d’une femme qui, dans sa quête de libération, a frayé avec la disgrâce, le harcèlement et la moquerie. Si ses tactiques étaient imparfaites et ses polémiques souvent excessives, à la limite de la parodie, sa capacité à déliter l’horrible vitalité du sexisme résonne encore. « L’égalité est une pratique », a-t-elle écrit. « C’est une action. C’est un mode de vie. C’est une pratique sociale. C’est une pratique économique. C’est une pratique sexuelle. Elle ne peut pas exister dans le vide. » Last Days at Hot Slit la réintroduit comme une penseuse révolutionnaire qui n’a pas eu peur d’être stéréotypée comme « la femme en colère ». En fait, elle a embrassé ce rôle. C’était une artiste de la rage, tour à tour poétique et ridicule, incisive et désordonnée, irrésistible et irritante.

« J’espère vraiment qu’à l’avenir, nous ne traiterons plus personne aussi cruellement, aussi horriblement que nous avons traité Andrea », a écrit Julie Bindel. La terrible vérité, bien sûr, c’est que nous continuons à le faire, et que tant que ce sera le cas, Dworkin restera nécessaire.

Last Days at Hot Slit :The Radical Feminism of Andrea Dworkin, directrices de publication : Johanna Fateman et Amy Scholder

Éditeur : Sémiotext(e)

TRADUCTION: TRADFEM

Version originale : http://bostonreview.net/gender-sexuality/jeremy-lybarger-finally-seeing-andrea?fbclid=IwAR2dWbLIP4S_HXw-i1cYM_NTAgI29G7C6Nf6Daa5f9soV20KTiX9PghMShg#.XHLY_-cE8xc.facebook

On lira aussi avec intérêt l’article « The Power of Andrea Dworkin’s Rage », condensé de la préface de la codirectrice de publication Johanna Fateman, au https://www.nybooks.com/daily/2019/02/15/the-power-of-andrea-dworkins-rage/?fbclid=IwAR3sH_lV05jtnMz7fKl9AEZ0HGArVNi9Wkp0zaIKoYGfxKBtVcF_qN0LAJI

*La version française d’INTERCOURSE vient de paraître en Europe (Éditions Syllepse) et paraîtra au Québec vers le 5 avril.

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En 1988, le poète et chanteur canadien Leonard Cohen saluait sa lecture d’Andrea Dworkin en ces termes:

« La gamme complète des arguments exposés dans ce livre est assez radicale, complexe et magnifique.Intercourse est le premier livre que j’ai lu par un au- teur, masculin ou féminin, qui affiche une défiance qui soit profondément subversive au sens sacré – extraterrestre. Elle dit que notre monde est entaché par des préjugés humains, que les hommes et les femmes ont des idées erronées – même si ces idées ont dix millions d’années et qu’elles viennent de la bouche de dieu, elles demeurent erronées ! La position qu’elle adopte dans ce livre est si provocante et passionnante qu’elle crée une autre réalité et pourrait arriver à l’actualiser. Dans la situation actuelle, c’est ce genre d’attitude qui crée de nouveaux mondes – j’ai une profonde admiration pour Andrea Dworkin ».

Andrea Dworkin n’euphémise pas la réalité. Cela ne signifie cependant pas qu’elle exagère. Son travail, écrit-elle, nous entraîne dans les profondeurs de la vie sociale, « aussi étrange, amère ou salissante que soit la plongée ». (Didier Epstazjn)

 

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