Le « travail du sexe » est une expression néolibérale

par Stan Goff, sur MEDIUM, le 11 janvier 2019

Réponse à un texte du camarade Angel Castillo, de l’organisation Democratic Socialists America (DSA), dans la revue Democratic Left

« Les perspectives féministes libérales sur la prostitution ont limité les débats politiques et universitaires à une nécessité de protéger le droit des femmes de choisir la prostitution. »

– Cheryl Nelson Butler

« La loi, dans sa majestueuse égalité, interdit aux riches comme aux pauvres de mendier dans les rues, de voler du pain et de dormir sous les ponts. »

– Anatole France

***

Mercredi dernier, mon premier exemplaire de Democratic Left, la revue de DSA, est arrivé par la poste. Le numéro était consacré au « féminisme socialiste ». Les remarques de présentation étaient de Maria Svart, et l’une des choses contre lesquelles elle a dit que DSA travaillait était le « capitalisme néolibéral ».

Je trouve cela paradoxal, puisque après un très bon article de Marian Jones, j’ai découvert l’article d’Angel Castillo intitulé « Decriminalizing Sex Work » (Décriminalisons le travail du sexe), qui était une analyse tout à fait néolibérale appliquée à l’enjeu de la prostitution.

Comme Angel débute par un propos juridique, je ferai la même chose. Sur la question du droit et de la prostitution, il existe trois approches dominantes. Deux d’entre elles sont patriarcales.

La première approche est ce que j’appelle la démarche patriarcale-traditionnelle. C’est l’approche patriarcale conservatrice qui considère la prostitution comme une forme d’échec moral de la part des personnes qui sont prostituées – surtout des femmes, dont un grand nombre sont mineures.

La deuxième approche est la démarche néolibérale (patriarcale), pour laquelle j’ai mis le modificateur entre parenthèses pour souligner à quel point des mystifications libérales ont caché les origines profondément patriarcales du capitalisme et du libertarisme. L’idéologie néolibérale est essentiellement l’idéologie libertaire qui équivaut à l’idéologie capitaliste. Les racines patriarcales de ces idéologies ont été sommairement dissimulées par l’abstraction juridique libérale, masquant efficacement le pouvoir patriarcal derrière un « voile d’ignorance ».

La troisième approche est féministe – mais un féminisme non qualifié par un modificateur. Elle souligne que dans les structures sociales patriarcales – toutes les structures patriarcales, même à gauche – les femmes (dans leur ensemble) sont structurellement subordonnées aux hommes (dans leur ensemble). Cette subordination sociale, politique et économique est la condition dans laquelle la plupart des femmes sont piégées, et elle sous-tend les conditions de vie de la grande majorité de femmes qui sont enrôlées dans la marchandisation de leur corps même pour satisfaire un prétendu « droit » des hommes au rapport sexuel.

La gauche est tombée dans le piège d’acquiescer à cette notion du sexe parce que l’immense majorité de la gauche – comme en témoigne l’article d’Angel – a adopté un sophisme naturaliste au sujet du sexe, en le réduisant à une instanciation moralement neutre d’« appétits naturels », comme la faim que je peux simplement satisfaire au McDonalds local (pensez à cela). Pour un compte rendu plus complet de ce sophisme naturaliste, voici un texte que j’ai écrit à ce sujet.

Contrairement à la caricature faite ci-dessous de ma propre position et de celle d’autres personnes du camp anti-prostitution (qui n’est pas anti-prostituées!), nous ne nous opposons pas à la mobilisation de certaines femmes prostituées pour acquérir plus de pouvoir contre les trafiquants, les prostitueurs, les proxénètes et les entremetteurs. Nous appuierons toute mesure partielle qui rendrait ces personnes moins vulnérables, mais l’abolition est notre véritable but ; et nous avons une analyse de la prostitution beaucoup plus approfondie que celle dépeinte dans cet article. Plus approfondie en tant que phénomène historique, sociologique, capitaliste, racial et patriarcal. Cette analyse, comme vous le verrez, contredit et corrige la caractérisation du problème de la prostitution dans l’article du camarade Castillo.

Malheureusement, beaucoup d’hommes de gauche partagent une croyance culturelle populaire à l’égard du « corps comme propriété » (une croyance néolibérale/libertarienne/capitaliste), parce qu’ils n’ont tout simplement pas encore analysé cette notion, de sorte qu’elle apparaît de façon répétée et acritique dans leurs analyses.

Beaucoup d’hommes de gauche sont aussi des universitaires et ont peut-être étudié l’idée libérale du « corps comme propriété », tel qu’elle apparaît dans les études de genre (individualistes) néo-nietzschéennes et dans le discours convenu universitaire. Cette orthodoxie postmoderne – qui a replacé sur son trône l’idée du corps comme propriété – a piégé ces hommes dans leur désir d’ »appartenance » à la jungle universitaire hobbesienne.

D’autres hommes de la gauche gravitent vers l’approche néolibérale, parce que dans ce canyon rempli d’échos où se répercute l’ignorance des bases du féminisme, le droit sexuel masculin est protégé et même valorisé. Lorsqu’il s’agit de sexe, certains hommes de gauche deviennent libertaires tellement ils veulent maintenir à tout prix l’accès des hommes aux corps de femmes.

Cette dernière hypothèse est la moins charitable, et bien que je l’aie constatée de première main plus souvent que je n’aime l’admettre, je ne l’attribuerai pas spécifiquement au camarade Castillo (je suis moi aussi membre de DSA) que je ne connais pas personnellement. Par contre, je tiens à corriger, d’une manière fraternelle mais rigoureuse, les erreurs aussi bien logiques que théoriques de cet éditorial.

L’article commence par une description très sommaire de deux lois américaines récentes – Stop Enabling Sex Traffickers Act (SESTA) et Allow States and Victims to Fight Online Sex Trafficking Act (FOSTA). Si mes objections à ces deux lois récemment adoptées étaient l’essentiel du présent article, j’écrirais plutôt à propos de … je ne sais pas, l’observation d’oiseaux dans ma cour arrière, les recettes de pâtes ou la pêche à la truite de rivière. Ce ne sont pas ces lois que je conteste d’une façon ou d’une autre, mais le commentaire que leur adjoint Castillo pour endosser une légalisation de la prostitution d’êtres humains.

Je parle de prostitution DE personnes parce que l’écrasante majorité des gens (surtout des femmes) qui échangent du sexe avec des étrangers contre de l’argent ne sont pas les femmes beaucoup plus rares qui travaillent seules : elles sont sous la coupe des trafiquants, proxénètes, prostitueurs et entremetteurs, car leurs vécus, comme personnes, les vécus de femmes en tant que femmes – victimes de violence, de négligence, d’exploitation et de dépendance – les laissent à la merci des trafiquants, souteneurs, prostitueurs et entremetteurs.

Castillo participe à des tentatives de syndiquer ce qu’il appelle les « travailleuses du sexe », un terme que je n’utilise pas (je ne parle pas non plus des femmes [ou autres] comme des prostituées, mais comme des personnes que l’on prostitue). Je refuse l’expression « travail du sexe » parce qu’elle charrie un amalgame bâtard de libertarisme, de post-féminisme et d’ouvriérisme, soit la tendance de marxistes antérieurs à rejeter les enjeux de race, de sexe, de nationalité et même d’écologie, au nom d’un caractère central prêté a priori à quelque vulgaire notion de classe sociale. (D’ailleurs, la syndicalisation comme stratégie contre le capital est un anachronisme en recul, surtout aux États-Unis.)

Même Marx est d’accord avec moi, car lorsque nous étudions Marx, nous constatons que son souci premier n’était pas le travail en soi, mais une préoccupation beaucoup plus personnelle – l’aliénation. Chacun des trois volumes du Capital sont basés sur sa tentative de comprendre et de décrire les causes de cette aliénation.

Qu’est-ce que l’aliénation ?

Pour Marx, c’est l’expression brisée d’un aspect essentiel de sa propre humanité. Marx essayait de révéler une forme économique d’aliénation, et ses sujets d’étude étaient des ouvriers d’usine. Les êtres humains travaillent – c’est un aspect de la nature humaine. Nous « gagnons notre vie » avec nos dos et nos mains, et le travail ainsi que ses satisfactions font partie intégrante de l’actualisation de l’être humain. Marx a montré comment cette caractéristique humaine essentielle est transformée en une source de malheur, en séparant le but et l’intention du travail du travailleur lui-même. Il ne s’agissait pas seulement pour lui de retirer la plus-value qui constitue le profit, mais de retirer du travail une des satisfactions les plus importantes d’une « bonne vie » (le travail comme actualisation). Marx était un Aristotélicien dans l’âme.

Aliéner signifie enlever quelque chose à quelqu’un; et cette aliénation du travail a son corollaire dans l’esprit du travailleur. Il/elle doit consacrer X heures par jour à un travail qui n’a pas de sens à ses yeux, voire qui est déplaisant ou offensant, parce que ce travailleur ou cette travailleuse est piégé-e dans une structure sociale de dépendance extrême. En se faisant aliéner son travail, la personne qui travaille est violée en raison de ses vulnérabilités. Marx n’a pas plaidé en faveur d’une révolution pour mieux compenser cette aliénation, ce retrait. Il n’a certainement pas plaidé pour la marchandisation de nouvelles sphères de la vie humaine (comme le sexe). Il a plaidé pour une révolution qui mettrait fin à cette forme de violence.

Le but de la structure aliénante du capitalisme est de satisfaire le désir des capitalistes d’accumuler de la richesse.

Le but de la structure aliénante de la prostitution est de satisfaire le désir des hommes d’utiliser des femmes (et des enfants, et certains hommes) à des fins sexuelles.

Une femme prostituée est obligée de louer son corps à des étrangers pour du sexe afin de satisfaire les désirs d’hommes, quelle que soit leur classe sociale, qui croient avoir droit au sexe, même et surtout s’ils doivent payer pour cela.

Le produit du travail, par exemple, des tringles à rideaux, est aliéné (séparé) de ma personne dans l’usine où je travaille. Je n’ai aucun lien réel avec ce travail, comme j’en aurais un avec la terrasse que j’ai construite à la maison, le tableau que j’ai peint ou mon jardin. Les tringles à rideaux sont comme des milliers de petits tyrans pour moi. Je les déteste. Ils me volent mon âme.

Le produit du travail pour la femme que l’on prostitue est son corps même. C’est pourquoi tant de femmes prostituées décrivent ce « travail » comme un état dissociatif dans lequel elles se sentent séparées de leur propre corps.

Cette tringle à rideaux ne m’appartient pas.

Mon corps ne m’appartient pas.

Vous voyez la différence ? Les « travailleuses du sexe » ne fabriquent pas le produit. Elles deviennent le produit.

« Les hommes créent la demande. Les femmes sont la source d’approvisionnement », comme l’a dit Donna Hughes.

La stratégie du camp pro-« travail du sexe » — majoritaire, je suppose, compte tenu de sa fidélité à l’orthodoxie académique néo-nietzschéenne en matière de genre — consiste à réduire la prostitution à un processus de travail. Elle cache précisément la forme d’aliénation que des féministes ont reproché au marxisme, en disant que ce n’était pas le travail qui était la ressource la plus dérobée, mais leur propre sexualité.

C’est une situation différente, parce que la sexualité des femmes est appropriée dans beaucoup plus de domaines que le travail. Elle est appropriée, d’une manière ou d’une autre, partout où les femmes côtoient des hommes dans la société patriarcale, ce qui est l’une des raisons pour lesquelles les féministes se sont heurtées à l’hostilité de la gauche lorsqu’elles l’ont fait remarquer. Ce qui était en jeu, ce n’était pas seulement la fiction ouvriériste tant chérie, mais aussi le droit sexuel masculin (male sexual entitlement).

Dans le patriarcat, les oppresseurs ne sont pas que des patrons pour la plupart des femmes. C’est aussi le petit tyran domestique dont elle ne peut se permettre de divorcer. C’est son ex-partenaire qui la harcèle. C’est le collègue aux putains de mains baladeuses. Le mouvement #MeToo des deux dernières années est une réponse directe à ce genre de pouvoir sexuel, et il transcende les races, les classes et les nationalités.

Le camarade Castillo écrit que  » nous [DSA] devons nous établir comme des alliés radicaux de l’ensemble de la classe ouvrière en nous prononçant en faveur de la décriminalisation du travail sexuel… comme enjeu féministe, enjeu d’abolition des prisons et enjeu ouvrier ».

En quoi cela concorde-t-il avec la question de l’aliénation, avec l’appropriation de la sexualité des femmes par leur réduction à l’état d’objets ? Ah oui, j’oubliais… on ne peut pas parler de ça, parce que… le travail est du ressort exclusif des socialistes. Et le féminisme ? Il est relégué au second plan.

Je suis désolée de faire bref, mais de nombreuses féministes prônent (comme moi) le modèle nordique, qui criminalise l’acheteur et non la vendeuse, et cela n’a presque rien à voir avec l’abolition des prisons.

La prostitution n’est pas un travail aliéné basé sur la séparation d’un produit du travail; elle se fonde sur la séparation des aspects les plus intimes de soi-même.

Nous semblons être de retour dans le gouffre d’un manque d’érudition féministe (lire la section du Contrat sexuel, de Carole Pateman au sujet des « contrats d’esclaves ») et si ces affirmations erronées ne suffisent pas à vous convaincre de l’erreur de M. Castillo, réfléchissez à cet énoncé de son paragraphe suivant :

« Le patriarcat et le capitalisme n’existent pas séparément. Ils sont symbiotiques. Si nous reconnaissons que tout travail salarié effectué en régime capitaliste est intrinsèquement coercitif et que, par conséquent, tous les travailleurs voient leur libre-arbitre nié dans une certaine mesure, quel que soit leur sexe, alors nous devrions nous demander comment notre vision négative du le travail du sexe en regard d’autres formes de travail salarié pourraient venir des opinions patriarcales où la plupart d’entre nous baignons depuis la naissance. »

Quand on n’a qu’un marteau, tout commence à ressembler à un clou.

« Le patriarcat et le capitalisme n’existent pas séparément. Ils sont symbiotiques. » La rédaction a même fait de cette assertion un énorme bloc de citation en page neuf, sans qu’aucune personne dans la salle ne souligne que ce n’est manifestement pas vrai. Symbiotiques, oui. Inséparables … il y a environ 5 000 ans d’histoire qui nous disent que le patriarcat existe depuis beaucoup plus que 500 ans.

Le patriarcat n’existait pas avant le capitalisme? Le patriarcat ne peut exister au sein du capitalisme sans la relation qu’est le capital? La fin du capitalisme sera la fin du patriarcat? Vraiment ? Et comme si cette erreur flagrante ne suffisait pas, l’auteur ajoute :

« […]nous devrions nous demander comment notre vision négative du le travail du sexe en regard d’autres formes de travail salarié pourraient venir des opinions patriarcales où la plupart d’entre nous baignons depuis la naissance. » (C’est moi qui souligne.)

Eh bien, non. Cet argument est de mauvaise foi.

Comme nous venons de l’expliquer dans les trois approches de la question de la prostitution, l’opposition féministe à la prostitution que j’esquisse ici ne « vient pas d’opinions patriarcales », mais d’une analyse féministe/femministe assez rigoureuse du patriarcat déployée depuis des décennies.

L’une des puissantes motivations qui fondent cette prétention erronée est que tant de gens de gauche refusent de voir le sexe en soi comme un problème parce que la vision du sexe comme lieu de pouvoir menace leur vision du monde, qui inclut une sorte de libertinage acritique, reflétant leur privilège. C’est l’une des principales raisons pour lesquelles ce camp tente continuellement de ramener l’enjeu de la prostitution au modèle d’un travail.

L’argument est de mauvaise foi, parce que lorsque Castillo prétend que l’opposition à la légalisation tient à des attitudes archaïques à l’égard du sexe, cet argument se limite à l’opinion conservatrice qui fait du sexe une question purement morale. Le détournement de cette critique a pour effet de rejeter et de dénaturer la position féministe. L’hypothèse la plus charitable pour expliquer ce rejet de la critique féministe de la prostitution par un argument approprié à la critique conservatrice serait que Castillo ne voit simplement pas la différence. Mais il poursuit immédiatement avec une caractérisation grossière et trompeuse de la position féministe.

« D’un côté, dit-il, il y a celles qui qualifient d’inutile toute distinction entre le travail sexuel « volontaire » et le travail sexuel « coercitif », sous prétexte que toutes les situations de vente et d’achat de sexe sont coercitives en raison du rapport de force causé par le patriarcat. L’autre position [la sienne] répond qu’il est fondamentalement antiféministe d’effacer le libre arbitre des personnes qui s’engagent dans le commerce du sexe de leur plein gré. »

Il admet qu’il existe un schisme au sein de la gauche sur cette question ; mais même sa caricature de l’opinion opposée à la sienne reconnaît que (pour certaines personnes) le pouvoir et le sexe sont inextricablement liés. Et pour mémoire, pas une seule personne à qui j’ai parlé ou que j’ai lue à ce sujet n’a jamais laissé entendre qu’il n’existait aucune différence entre une escorte indépendante et une prostituée de rue. Pas une. Quant à sa réponse à l’affrontement bidon qu’il construit, sur la façon dont le pouvoir masculin contextualise la vie et les choix des femmes, c’est …. roulement de tambour, s’il vous plaît… le libre arbitre des femmes.

Le libre arbitre est presque un concept quasi-mystique chez les post-modernistes et les post-féministes, et il est étroitement lié à un produit médiatique appelé la féminité « empowered ». L’expression de « libre arbitre » est si évocatrice qu’elle donne à celui qui l’emploie l’allure d’un sage philosophe européen. Mais, trêve d’ironie, le libre arbitre n’est rien de plus ou de moins que la possibilité de choisir. En soi, en dehors de tout contexte, ce libre arbitre est une prétention dénuée de sens, car, comme l’ont fait remarquer de façon morose les existentialistes, on dispose toujours de ce genre de « liberté », même si le seul choix que l’on puisse faire est le suicide. C’est difficilement une qualité que l’on puisse « effacer »… ou célébrer.

En tant qu’adepte de Certeau, je célèbre bien sûr la capacité des gens qui sont relativement impuissants à faire des choix subversifs dans leur vie quotidienne ; mais c’est loin d’équivaloir à une reprivatisation des enjeux politiques – ce qui est exactement ce qu’accomplit cette vision néolibérale « sexe-positive » de la catastrophe humaine que représente la prostitution.

Une personne incarcérée dans le « Couloir de la mort » exerce son libre arbitre lorsqu’elle « choisit »un dernier repas. On peut cependant agrandir la perspective au contexte de ce choix.

L’enjeu en cause n’a jamais été le libre arbitre [un faux-fuyant néolibéral] mais le pouvoir structurel soutenu qui impose des limites assez substantielles aux choix des gens en amont du moment amnésique et libéral de l’échange vu par télescope. Voilà bien l’ultime tour de passe-passe qui est au cœur de la philosophie libérale. Voici le moment de prétendu « échange » où la gratification sexuelle va dans un sens et l’argent dans l’autre.

Vu à travers notre télescope, l’univers moral libéral est étrangement partout et nulle part à la fois, et l’« individu » libéral est tout le monde et personne.

De ces deux personnes, celles que nous voyons à travers notre télescope parce que nous ne regardons qu’eux en excluant tout le reste)…, chacune donne quelque chose en échange de quelque chose.

Par le biais de cette lentille, on ne voit plus que l’« individu », à deux exemplaires (ne trouvez-vous pas ces êtres étrangement anhistoriques, sans particularité d’expérience, sans appartenance à aucun groupe, sans sexe, sans âge, sans couleur?).

Il n’y a pas grand-chose à voir dans ce télescope… rien d’autre que l’« égalité » libérale.

Un égale un.

Nous voici de retour avec ce bon vieil homo economicus, maintenant déguisé en « sujet » socialiste. Mais qu’est-ce que le télescope exclut ? Ce pouvoir structurel soutenu n’est-il pas historiquement et matériellement constitué (Où dans avons-nous bien pu déjà entendre ce discours!??).

En fait, les créatures réelles, charnelles qui font un échange réel dans le monde matériel/spatiotemporel réel, ont inévitablement une montagne de dissemblances. Certaines de ces dissemblances constituent un pouvoir structurel soutenu (sexe, race, classe, nationalité, etc.). Lorsque ce prostitueur à col blanc donne l’argent et dicte les actes sexuels qu’il veut faire à une héroïnomane de dix-huit ans, et qu’elle accepte, d’horribles disparités de pouvoir sont évidentes, mais – le voici encore, ce tour de passe-passe libéral – ces différences de pouvoir sont invisibles au droit des contrats (et avec la légalisation, invisibles au droit, point final).

C’est ainsi que nous pouvons revendiquer une égalité formelle entre Bill Gates et moi – les lois s’appliquent également à nous deux – mais Bill et moi resterons sur un gradient de pouvoir où il est tout d’un côté et je suis beaucoup plus près de l’autre. Ce modèle nous permet également de considérer cet échange comme équitable, alors qu’il s’agit de la construction d’une relation dans laquelle cet homme riche peut avoir accès sexuellement au corps d’un héroïnomane de dix-huit ans. Le droit libéral dissimule une inégalité réelle derrière un voile d’égalité formelle, alors même qu’il transforme en « échange » une relation définie par le pouvoir.

« La question fondamentale d’une optique abolitionniste de la prostitution », écrivait ma défunte amie Kathy Miriam, « n’est pas de déterminer si les femmes « choisissent » ou non la prostitution, mais bien de comprendre pourquoi les hommes ont le droit « d’exiger que les corps de femmes soient vendus comme marchandises sur le marché capitaliste ». »

On raconte à Hollywood une anecdote à propos de l’acteur Jack Nicholson, qui aurait dit : « Je ne paie pas des putes pour venir chez moi, je les paie pour qu’elles en repartent. » Dans le monde néolibéral/libertaire, la prostitution ne déclenche même plus d’examen de la misogynie qui sous-tend la plupart des rapports sexuels qu’ont les hommes, la majorité du sexe tarifé et presque toute la sexualité pornographique. Parce que, la censure. Parce que, le libre arbitre. Parce que, le choix. La misogynie qui imprègne chaque fissure de la prostitution … disparaît tout simplement. En faire état nuisait trop à l’argument de la « liberté d’expression » et du « choix ».

S’il y a une chose essentielle à comprendre pour toute personne socialiste, c’est la façon dont le droit libéral protège le pouvoir en divisant le monde en deux domaines : la sphère publique et la sphère privée. Dans le droit libéral, cette division prend la forme de la doctrine du château : « La maison d’un homme est son château. » Dans sa maison, jusqu’à relativement récemment, cet homme régnait sur son petit royaume, l’épouse et les enfants, avec un minimum de surveillance légale.

La prostitution n’est pas l’équivalent d’un emploi, c’est une des expressions de la hiérarchie sexuelle appelée patriarcat. Est-ce qu’une femme qui craint le divorce mais déteste son mari consent réellement quand elle a des rapports sexuels avec lui pour éviter sa colère ou son abandon ? Nous voyons certainement cette question avec suffisamment de nuances pour dépasser la norme juridique anémique du consentement. Que diriez-vous- à une amie qui vous présenterait sa situation en ces termes? Mais lorsque la même dynamique de survie sous-tend la prostitution, nous sautons immédiatement hors de l’arène où nous combattons le patriarcat et nous nous positionnons aux côtés des libéraux en transformant l’enjeu de la hiérarchie sexuelle à une optique basée sur le travail. Nous laissons le champ libre au patriarcat, et le féminisme est réduit (une fois de plus) à une perspective ouvriériste.

Si la sphère publique est visible aux yeux du droit, la sphère privée y est, dans la mesure du possible, invisible. Cela fonctionne aussi bien pour le capitalisme que pour le patriarcat. La privatisation est un article de foi néolibéral (qui place les pratiques commerciales à l’abri de la loi [c’est-à-dire, des gens]). Les choix privés incarnent la « liberté », voire la liberté de s’aliéner son propre corps. Ils sont une affaire de contrat et de propriété.

Mais avant qu’une chose puisse être réduite à une marchandise, elle doit être revendiquée comme un bien, une possession destinée à la vente.

Le concept libéral d’autonomie découle directement de cette fiction : le corps comme propriété. Je « possède » ce corps comme « mien »; j’en suis le sujet, il est mon objet. On peut attraper le tournis en regardant les choses de cette façon. Comment puis-je être un corps et posséder un corps simultanément? Il y a comme un court-circuit!

Un socialiste pourrait-il citer John Locke autrement que de façon ironique? Voyons voir.

«Bien que la Terre, et toutes les Créatures inférieures soient communes à tous les Hommes, cependant chacun d’eux est Propriétaire de sa propre Personne. Sur elle nul n’a de Droit sauf lui-même. On peut dire que le Labeur de son Corps, et l’Ouvrage de ses mains sont proprement à lui. A tout objet, donc, qu’il tire de l’État où la Nature l’a procuré et laissé, il a mêlé son Travail, et joint quelque chose qui est son bien, et le fait par là sa Propriété.  - John Locke, Essai sur la véritable Origine, l’Étendue et la Fin du
Gouvernement Civil, Chapitre V, 27.

“chacun d’eux est Propriétaire de sa propre Personne… » Locke était beaucoup de choses, mais il n’était certainement pas un socialiste.

En ce qui concerne la prostitution, poursuit Miriam, la fiction politique centrale de la prostitution-comme-échange est le récit selon lequel la femme vend, par le biais du contrat de prostitution, des « services sexuels » pour de l’argent, comme si la sexualité n’était pas réellement incarnée, comme s’il existait un sujet qui, par magie, était capable de séparer ses capacités physiques / sexuelles de son « soi ». Ce « tour de magie » (pour reprendre l’expression de Pateman) que l’on appelle des « services sexuels » occulte le sens réel de la prostitution comme « institution qui permet que certains pouvoirs de commandement sur le corps d’une personne soient exercés par une autre personne ».

Bienvenue dans le corps comme propriété, un fantôme à l’intérieur d’une machine.

Le contrat, le corps comme propriété et la dichotomie public-privé sont les pierres angulaires de la philosophie (néo-)libérale. Ensemble, ils constituent un « modèle de libre arbitre… qui présuppose et dissimule en même temps les relations sociales de domination qui définissent la prostitution ». (Miriam)

Il est vrai qu’en ce sens, le corps/soi aliénable est aussi présupposé dans le contrat de travail ; mais la marchandisation progressive de chaque aspect de notre vie que ces phénomènes renforcent est un aspect de l’expansion capitaliste. Dans la prostitution, il y a ceci, mais aussi une autre relation de domination, distincte de l’inégalité des signataires du contrat capitaliste, et c’est le patriarcat, une relation de domination qui n’est pas basée sur l’argent, mais sur le sexe.

Le contrat établit une société « civile » qui existe exclusivement dans cette sphère publique. La sphère publique est politiquement pertinente ; et la sphère privée est à un degré ou à un autre immunisée contre l’intervention politique, et considéré comme non pertinente au discours public/politique. Avant l’intervention féministe, la sphère publique en était une où les hommes gouvernaient fraternellement ; et dans la sphère privée, les hommes gouvernaient individuellement. (Un correctif important aux limites de cette critique est la comparaison que fait Patricia Hill Collins de la différence entre la sphère privée des femmes américaines blanches et celle des femmes afro-américaines. Les femmes noires peuvent être opprimées à la maison par le patriarcat, mais la maison [la sphère privée] constitue un refuge contre la suprématie blanche.)

Le « travail du sexe », vu d’un point de vue économiste comme dans l’article de Castillo, équivaut à soutenir le patriarcat en prétendant qu’il n’existe pas (privatisation) pour l’imposer dans le lit de Procuste du contrat (public). Le contrat favorise les puissants, ce sont eux qui l’ont inventé. Il en va de même de l’herméneutique contractuelle du « travail du sexe », qui dissimulant et reproduit simultanément les formes de pouvoir précédant l’instance (néolibérale) amnésique de l’échange… et voilà comment le patriarcat disparaît du portrait.

Les féministes ont produit les meilleures analyses de cette dichotomie public-privé, parce que la critique féministe a mis l’accent sur la domination qui a lieu à distance du regard public et politique. La domination des femmes, qui par le passé et dans une large mesure aujourd’hui, ont été exclues de la sphère publique, sauf en tant que consommatrices et travailleuses, est le plus souvent imposée dans les cadres intimes de la sphère privée. C’est ce que voulaient dire les féministes quand elles disaient : « Le personnel est politique. »

On peut paraphraser la même intuition en disant « le privé est politique », la notion de politique se référant ici aux enjeux de pouvoir social.

Dans les mythes d’origine de l’idéologie du contrat, qui sont des mythes masculins occidentaux, il n’y a pas de sujets politiques qui ne soient pas des hommes blancs adultes. Le domaine privé de la famille nucléaire dirigée par le mari est celui où les femmes et les enfants peuvent être cachés à la vue du public et de la politique. Rousseau admet ces « relations sociales antérieures » liées au sexe dans son mythe d’origine, mettant en évidence la division public-privé d’une manière explicitement sexuée. « Toute l’éducation des femmes, écrit-il, doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu’on doit leur apprendre dès l’enfance. »

Vive la révolution !

En plus de l’interprétation économiste des défenseurs du « travail du sexe », il existe une prétention encore plus néolibérale de ce qu’on appelle l’« empowerment ». Kathy Miriam emprunte à Charles Taylor le terme d’« expressiviste » pour désigner un héritage spécifique de la pensée romantique occidentale qui définit la liberté individuelle comme une « poeisis », une activité d’autocréation. La liberté signifie d’être laissé à soi-même… même pour mourir de faim.

C’est le fondement du libéralisme.

Le féminisme de l’« empowerment », ou plus révélateur, du « pouvoir féminin » (on voit ici la vieille binarité de genre relever la tête !), est fondamentalement un individualisme.

L’empowerment, c’est l’épanouissement personnel, obtenir ce que l’on veut. S’il y a une chose qui a toujours été anathème pour la philosophie libérale, c’est la retenue. Ce principe fait de nous tous des enfants de quatre ans : c’est à moi, j’en veux plus, maintenant. La dilettante sexuelle peut commettre toutes les « transgressions » qu’elle veut : elle ne se soucie guère de la façon dont cela renforce les structures matérielles et idéologiques du patriarcat. Autonomie.

Rosalind Gill a quelque chose à dire sur cet « empowerment ».

« Les notions de choix », écrit-elle, d’être « soi-même » et de « se faire plaisir » sont au cœur de la sensibilité postféministe qui imprègne la culture médiatique occidentale contemporaine. Ces principes résonnent puissamment avec l’accent mis sur l’autonomisation et la prise de contrôle que l’on peut observer dans les talk-shows, la publicité et les shows de relooking. Tout cela est sous-tendu par une grammaire de l’individualisme, de sorte que même des expériences de racisme, d’homophobie ou de violence conjugale sont formulées en termes exclusivement personnels, d’une manière qui inverse l’idée que le personnel est politique. Lois McNay a appelé cela la « reprivatisation » délibérée de questions qui ne se sont devenues politisées que relativement récemment. »

Michele Lazar ajoute :

« [La production culturelle] post-féministe suggère que les idéologies patriarcales du genre en termes d’impuissance et d’oppression des femmes sont dépassées. Au lieu de cela, on nous dit que le monde est rapidement en train de devenir un monde de femmes, dans lequel les relations de pouvoir basculent en faveur des femmes. De telles représentations, cependant, loin de soutenir la cause féministe, lui sont tout à fait préjudiciables. La volonté féministe d’autonomisation des femmes est appropriée et recontextualisée par [les médias], en la vidant de son contenu politique et lui insufflant plutôt des significations tout à fait contraires au féminisme … Structurellement, l’ordre des genres reste dualiste et hiérarchique, mais les acteurs ont changé de positions. Il semble y avoir à l’œuvre un détournement pervers de l’égalité : si les femmes ont traditionnellement été le groupe subordonné, et si les médias les ont sexuellement objectifiées, ce serait un signe de progrès social que de retourner la situation contre les hommes. Ce n’est pourtant guère le genre de restructuration de l’ordre du genre qu’envisagent les féministes quelles qu’elles soient. »

« La travailleuse du sexe en tant que texte postmoderne [qui retombe dans un cadre politique néolibéral] se pose d’un point de vue élitiste, intellectuel et abstrait qui projette sa propre version de l’individualité abstraite sur les prostituées en général, dont la grande majorité ne possède pas la moindre fraction de la mobilité sociale du groupe privilégié qui élabore cette théorie. » (Miriam)

Et voilà qu’apparaît le sujet suivant : le privilège.

Oui, des femmes font de vrais « choix » en décidant d’échanger du sexe contre de l’argent. Personne ne conteste cela ici. Ce qui est en jeu, ce n’est pas le « choix » [ce faux-fuyant néolibéral], mais l’ignorance délibérée du point de vue (néo)libéral d’où on en juge. Déployer le choix (même comme « libre arbitre ») est une duperie, ce que les magiciens appellent un détournement d’attention, ou une mystification (si vous préférez la terminologie marxiste) de « la réalité que c’est la demande masculine qui rend la prostitution intelligible et légitime comme moyen de survie pour les femmes au départ ».

Si l’on prend l’exemple d’une escorte haut de gamme comparativement privilégiée qui a « choisi » la prostitution dans une quête néo-nietzschéenne d’authenticité (ou d’« autonomisation ») par la transgression, on dénature complètement (et intentionnellement) la réalité de la prostitution comme phénomène social, comme expérience hautement racisée de « violence physique, exploitation économique, isolement social, violence verbale, menaces et intimidation, violence physique, agression sexuelle et séquestration ». Il faut disposer de beaucoup de privilège particulier pour interpréter cela comme un empowerment… ou même un emploi.

La citation suivante reflète mieux la réalité de la plupart des femmes prostituées :

« Les expériences d’une femme qui a surtout été prostituée dans des clubs de strip-tease, mais aussi dans des contextes de massage, d’escorte et en prostitution de rue, sont typiques. Dans la prostitution des clubs de strip-tease, elle a été harcelée et agressée sexuellement. La fonction de strip-tease l’a obligée à tolérer en souriant la violence verbale des acheteurs. Ceux-ci lui ont saisi et pincé les jambes, les bras, les seins, les fesses et l’entrejambe, provoquant parfois des ecchymoses et des égratignures. Des consommateurs lui ont serré les seins de façon très douloureuse et l’ont humiliée en éjaculant sur son visage. Des acheteurs et des proxénètes l’ont physiquement brutalisée. Elle a subi de graves ecchymoses à la suite de raclées, y compris aux yeux. Des proxénètes lui ont tiré les cheveux comme moyen de contrôle et de torture. Elle a été frappée à plusieurs reprises à la tête avec les poings fermés, ce qui a parfois entraîné des pertes de conscience. Ces raclées lui ont laissé un tympan endommagé et une mâchoire démise, qui demeure disloquée plusieurs années plus tard. Elle a été coupée avec des couteaux. Elle a été brûlée avec des cigarettes par des acheteurs qui fumaient en la violant. Elle a été violée en réunion et a aussi été violée individuellement par au moins 20 hommes à différents moments de sa vie. Ces viols par des acheteurs et des proxénètes ont parfois provoqué des hémorragies internes.

« Pourtant, cette femme a décrit les séquelles psychologiques de la prostitution comme étant bien pires que la violence physique. Elle a expliqué que la prostitution « t’endommage de l’intérieur. Tu deviens mentalement ce que ces gens font et disent avec toi. » » (Farley, et al, 2003)

L’échange réel d’argent contre du sexe, cet instant libéral amnésique, est précédé d’une histoire et encapsulé dans une structure sociale sexuelle plus vaste dont cet échange n’est qu’une expression finale. Il y a une différence entre le travail productif et la marchandisation d’un corps, en tant que corps, pour que quelque étranger puisse y plonger sa bite. Disons à toutes nos filles à quel point il serait valorisant de prendre de l’argent en échange de voir un étranger la traiter de salope pendant qu’il éjacule sur son visage.

Le féminisme est un mouvement contre le pouvoir masculin, tout comme le socialisme est un mouvement contre le pouvoir capitaliste. Ils sont semblables dans leurs récits de domination-soumission, mais ils traitent de choses qualitativement différentes.

En convertissant la lutte contre le pouvoir masculin en une lutte contre le pouvoir capitaliste, ce qui est épargné est le pouvoir masculin.

Le refus de reconnaître la domination structurelle des hommes dans le traitement de la  prostitution s’accompagne d’un refus similaire de reconnaître la domination raciale. Des analystes critiques de la race, comme Gerald Torres, et des interlocutrices féministes/femministes, comme Patricia Hill Collins et Kimberlé Crenshaw, ont remarqué comment le débat sur la prostitution, formulé en termes néolibéraux/libertaires, a non seulement effacé les structures de domination sexuée qui préfacent le phénomène de la prostitution, mais qu’il a aussi effacé les structures racisées qui sont manifestes dans la prostitution et qui forcent les femmes de couleur à se prostituer plus que les autres. Ces analystes ne voient PAS ce problème comme un enjeu de travail.

Cheryl Nelson Butler, écrivant pour le Yale Journal of Law and Feminism, cite la féministe Catharine A. MacKinnon qui est anti-prostitution, en écrivant :  » MacKinnon… a mis l’accent sur la lutte contre l’oppression structurelle et a reconnu que, dans le contexte de la prostitution, cette oppression structurelle des femmes se manifeste comme une subordination raciale et interagit avec elle ».

Cheryl Nelson Butler accorde un soutien critique aux féministes radicales dans ce dossier, par opposition à l’approche libérale/libertaire, parce que la théorie raciale critique s’intéresse également à la domination structurelle, par opposition aux arguments décontextualisés sur les choix personnels. Les femmes de couleur sont associées à la prostitution à travers un prisme culturel de stéréotypes sur les femmes altérisées par le racisme ; mais le récit libertaire (celui de Castillo) ne peut faire référence aux stéréotypes sexuels des femmes noires, par exemple, car cela perturberait un sous-texte tacite de l’argument néolibéral que Castillo et d’autres ont avancé : le sexe en soi peut quitter le portrait et devenir innocent du pouvoir par l’exercice du libre choix ».

En fait, dans une société encore stratifiée autour du sexe, la sexualité ne peut être dissociée du pouvoir, ni des structures du pouvoir. Le sexe et la prostitution en tant qu’une des expressions de la sexualité dans le patriarcat sont imbriqués dans une structure de pouvoir sexuel qui interagit avec la classe et l’argent, mais ils sont tout à fait inintelligibles sans compte rendu spécifique de la hiérarchie sexuelle, qui ne peut être réduite à l’oppression de classe. L’histoire de la gauche a montré comment les récits de classe sont habituellement construits avec à peine une mention du genre comme système de pouvoir… alors l’idée que l’analyse de classe disposerait soudain d’une dérogation spéciale pour guider les questionnements féministes critiques me semble assez tordue, et la réduction de l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants à un processus abstrait de travail est aussi offensante que présomptueuse.

Les libertaires et les néolibéraux misent sur l’exception. Ils n’ont que faire des statistiques ou des tendances, parce qu’une prépondérance de preuves pourrait aller à l’encontre de leur idéologie hyper-individualiste. Face aux statistiques sur la pauvreté, par exemple, et aux données démographiques raciales (le libertarisme est très blanc), qui montrent comment l’Amérique africaine demeure dans une sorte de statut de subordination coloniale aux États-Unis, ils citeront Oprah comme l’exception superriche. Leurs arguments et réfutations privilégient les exceptions plutôt que les tendances, car ils argumentent toujours de mauvaise foi. Il ne s’agit pas d’abord pour eux d’établir la vérité, parce que la vérité pour eux est un ensemble de principes abstraits et à toute épreuve (voilà bien une contradiction) ; il s’agit de défendre les principes eux-mêmes, même si l’actualisation de ces principes peut causer d’importants dommages collatéraux.

Ne soyez pas libertaire.

Utiliser l’exemple de quelques dilettantes sexuelles et d’une poignée de femmes qui ont « choisi » d’échanger des rapports sexuels contre de l’argent, comme représentatives des femmes prostituées en général est exactement ce genre de stratagème libertaire. L’immense majorité des femmes qui, dans notre pays ou à l’étranger, échangent des rapports sexuels avec des étrangers contre de l’argent, ne sont pas des « féministes de pouvoir » qui se délectent de leur propre « libre choix ». Ce sont plutôt des femmes ayant été victimes d’agressions sexuelles lorsqu’enfants, de négligence, d’agressions sexuelles en général, de dépendances résultant d’automédication, et qui ont été soumises au pouvoir d’hommes violents. Représenter cette réalité avec un échantillon stylisé des quelques personnes à constituer cette exception ajoute aux séquelles vécues par la grande majorité de celles soumises à un régime quotidien de viol, d’humiliation, de dégradation, de dépendance et de dégoût de soi réactif.

Une forme prédominante d’argument de mauvaise foi en politique est le fait de retourner une campagne politique contre la critique du problème de base. Permettez-moi de comparer deux formes de cette mauvaise foi : l’une sur le droit à l’avortement et l’autre bâtie en faveur de la prostitution – puisque ces deux arguments tournent autour de la notion de « libre choix ».

J’entends déjà des bruits de chaises et des raclements de gorge… s’apprête-t-il à dire quelque chose contre le choix en matière de reproduction ? Je vous réponds à l’avance, non et oui.

Non, je ne vais pas plaider pour la criminalisation de l’avortement.

Oui, je vais faire valoir que le réduire à un simple « choix » décontextualisé est une minimisation politiquement opportune qui masque la complexité réelle de l’enjeu de l’avortement. Cette réduction sélective facilite l’argumentation sur la politique en cause. C’est mettre la charrue avant les bœufs.

Nous prenons parti concernant la politique e cause, puis nous avançons tactiquement sur le terrain politique en accentuant les aspects positifs et en éliminant ceux qui sont négatifs. En d’autres termes, nous donnons des comptes rendus sélectifs qui renforcent l’appui de notre position et érodent l’appui pour l’autre camp.

Les féministes Noires et du tiers monde vous diront que le débat sur l’avortement les traite comme si elles n’existaient pas, en résumant tout le débat du point de vue des femmes blanches (souvent riches) ; en effet, la liberté de reproduction en Amérique africaine, par exemple, inclut l’avortement, forcé ou contraint, comme un crime commis contre son peuple, dans le contexte des stérilisations et autres mesures eugénistes.

L’adepte du libre choix ne veut rien publier ;a propos des femmes dont le mari et le petit ami les ont poussées à avorter ; et l’adepte du laissez-les-vivre ne veut rien rendre public des documents qui montrent à quel point les avortements clandestins sont dangereux ou sur la myriade de conditions dans la vie d’une femme qui lui feraient sentir qu’elle doit avorter (il existe une branche du mouvement anti-choix qui parle maintenant de « réduction d’avortements » mais elle est marginalisée par les conservateurs absolutistes).

Il en va de même pour les libertariens pro-travail du sexe… Leur problème (c’est ce qui a provoqué l’article de Castillo) est que la loi pourrait autoriser la censure d’Internet, dans ce cas d’annonces sexuelles anonymes en ligne. Comme le démontre l’article de Castillo, l’opposition absolue à toute forme de censure (et j’éprouve de profondes réserves au sujet de la censure), est le fil directeur de son argument sur la légalisation de la prostitution.

Cela explique l’absence de toute analyse du pouvoir des hommes par rapport aux femmes, qui est au cœur de l’argument en faveur du modèle juridique nordique, des politiques qui s’attaquent aux causes fondamentales de la prostitution, et l’absence d’une lecture critique de la sexualité. Une telle lecture brouille les lignes d’un principe abstrait. Le principe abstrait de la « liberté d’expression », cette antienne libertaire, et du « libre choix » réduit toute discussion à l’individu abstrait, l’homo economicus, qui constitue la pierre angulaire de l’idéologie néolibérale. Qualifier cette dérive de socialisme ou de féminisme est franchement épouvantable.

Post-scriptum : Angel Castillo tient également des propos trompeurs quant à l’efficacité du modèle nordique. Quinze ans après sa mise en œuvre en Suède, la prostitution a considérablement diminué, les poursuites (intentées uniquement contre les clients et les proxénètes) ont diminué de moitié et la traite a beaucoup diminué. Cette loi a d’abord été adoptée en Suède, le gouvernement le plus féministe de la planète. Ce n’était pas une corrélation accidentelle.

Traduit par TRADFEM

Version originale : « Sex Work » is a Neoliberal Term : https://medium.com/@stangoff/sex-work-is-a-neoliberal-term-56a0c1fdd342

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