EN LIBRAIRIE : Coïts d’Andrea Dworkin

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Photo de couverture : la Coit Tower dominant la baie de San Francisco avec vue sur la prison d’Alcatraz

« COMMUNION » [chapitre 4 de Coïts, édition Syllepse , traduction Martin Dufresne]

En Amérike, pratiquement tout le monde est convaincu – du moins à ce qu’il semble – que le sexe (la baise) est une bonne chose, que l’on se doit d’aimer : une valeur morale ; un indice de santé humaine ; presque un critère de citoyenneté. Même ceux et celles qui croient au péché originel et à une théologie d’enfer et de damnation expriment cette conviction bien amérikaine, un optimisme qui luit dans l’obscurité : le sexe est bon, sain, salutaire, agréable, joyeux ; nous l’aimons, nous y prenons plaisir, nous en voulons, nous nous en réjouissons ; il est aussi simple que nous, qui habitons cet étrange pays dénué de mémoire et d’intelligence.

Le débat actuel entre la droite et la gauche en matière de sexe ne touche pas la nature de la baise elle-même. Il s’en tient à déterminer si cette bonne chose est également bonne à l’extérieur du mariage ou entre personnes de même sexe (quelle que soit la façon dont elles s’y prennent). « En d’autres termes », écrit Marabel Morgan, ne citant rien moins que les Saintes Écritures, « le sexe est pour les relations conjugales seulement, mais à l’intérieur de ces liens tout est permis. Le sexe est aussi pur que du pur fromage de campagne » (Morgan, 1975 : 126). Son livre La Femme totale (un manuel destiné aux femmes qui veulent amener leur mari à les baiser tout en conservant une attitude joyeuse et leur croyance en Dieu) a suscité des ateliers qui ont essaimé partout aux États-Unis, y compris dans certaines Églises. On y enseigne à des chrétiennes conservatrices comment incarner les prétendus fantasmes de leur mari à l’aide de costumes et d’accessoires. La gauche, elle, préfère multiplier les partenaires ; et la célèbre page couverture du magazine pornographique Hustler, où une femme est plongée dans un hachoir pour en ressortir en purée, témoigne de ses goûts alimentaires. À droite comme à gauche, une citoyenne a intérêt à témoigner de sa loyauté envers

James Baldwin

le coït. Toute ambivalence ou dissidence mine sa crédibilité ; une bonne attitude est requise avant qu’elle puisse s’exprimer – dans des revues, à la télé, dans des organisations politiques. Cette bonne attitude est à peu près à l’image d’une majorette des Cowboys de Dallas ; ne pas l’avoir est antiaméricain, voire tordu. La pression sociale à la conformité est féroce, omniprésente et vertueuse. Ce chauvinisme simpliste pro-sexe tant de la droite que de la gauche fait disparaître le sens véritable de l’affirmation d’une vie humaine, ou toute perception de sa complexité, de l’enchevêtrement des émotions en jeu. « Il est impossible, écrit James Baldwin, que l’on puisse affirmer une chose à propos de laquelle on refuse de se poser des questions ; on est condamnés à rester muet sur toute chose que l’on n’a pas, par un acte de l’imagination, faite sienne » (Baldwin, 1973a : 161). Il n’y a aucune imagination dans une conformité sexuelle proche du fétichisme ; et le discours politique sur le sexe ne laisse personne s’interroger au sujet de l’espoir et du chagrin, de l’intimité et de l’angoisse, de la communion et de la perte. L’imagination est un processus à la fois dynamique et subtil, un mode de cognition inégalé pour révéler les sens cachés de la réalité d’aujourd’hui et les contours probables de celle de demain. L’imagination n’a rien de synonyme au fantasme sexuel ; celui-ci se résume, misérablement, à une bande magnétique programmée pour défiler et se répéter en boucle dans un esprit en proie à la narcolepsie. L’imagination, elle, invente de nouvelles significations, de nouvelles formes ; des valeurs et des gestes complexes et empathiques. L’imagination propulse dans un monde de possibilité et de risque, un monde distinct de signification et de choix ; pas dans un dépotoir quasi vide, envahi de symboles manipulés pour évoquer des réactions réflexes. La réduction du vocabulaire de l’affect à des jurons sexuels dénature la complexité de l’interaction humaine en détruisant les mots qui lui donnent vie. L’expression « sexe-négatif » ou « anti-sexe » est la version séculière contemporaine du raisonnement par l’absurde, moyen traditionnel de rejeter ou de discréditer des idées, et notamment des critiques politiques, qui risquent d’entraîner la détumescence. On qualifie d’anti-sexe les critiques du viol, de la pornographie et de la prostitution, sans nuance ni examen, peut-être parce que tant d’hommes utilisent ces ignobles voies d’accès et de domination pour baiser et que, sans elles, le nombre de coïts chuterait au point où les hommes pourraient se retrouver quasi chastes. On constate ici et maintenant une pauvreté affligeante : pauvreté de langage, de mots exprimant de réels états d’être ; pauvreté de recherche, de questions ; de sens, d’empathie affective ; d’imagination. Nous sommes donc en déficit de mots au sujet du sexe, même si nous en parlons constamment pour dire à quel point nous l’aimons – presque autant, pourrait-on dire, que le jogging. Rien ne nous appartient en propre, rien, certainement pas nous-mêmes, puisque l’imagination est atrophiée, comme quelque branche morte inutile, et qu’elle a été remplacée par la monotone répétition de fantasmes sexuels programmés.

Dans le roman de James Baldwin Un autre pays, un musicien noir talentueux, tourmenté et violent, Rufus, s’est suicidé, torturé par le souvenir d’une femme blanche autrefois aimée et détruite. Rien ne peut apaiser sa haine de lui-même pour ce qu’il lui a fait ; il sait ce qu’il a fait et ce que cela signifie. Son entourage l’incite à ne pas le savoir ou l’encourage à oublier. Mais ce qu’il lui a fait – parce qu’elle était une Blanche du Sud – ressemble trop à ce que ce pays lui fait tous les jours, en tant que Noir ; il ne peut pas ne pas le savoir. Les personnes réunies pour ses funérailles sont amères : elles espéraient que les promesses de la vie de cet homme rachèteraient en partie le coût de la leur. Elles sont tristes et irritées, de façon inexprimable, parce que leurs frères, leurs pères, leurs fils, leurs maris vivent à la limite de la folie et du suicide, de l’autodestruction, comme le faisait Rufus ; et, comme lui, ces hommes meurent de l’angoisse d’être en vie. « Si le monde n’était pas si rempli de gens morts », leur dit le pasteur de la communauté, avec une passion qui tente de donner un sens à cette nouvelle disparition, « peut-être que ceux d’entre nous qui essaient de vivre n’auraient pas à souffrir autant » (Baldwin, 1964 : 134). Être des « gens morts », dans l’univers de Baldwin, n’est rien d’aussi simple que d’être blancs. Être mort, c’est être ignorant, refuser de voir la vérité, particulièrement à propos de soi. Il est difficile de demeurer ignorant à son sujet durant toute une vie d’expériences inévitables ; cela exige que l’on refuse de savoir quoi que ce soit à propos du monde autour de soi, particulièrement qui y meurt et pourquoi et quand et comment. Les Blancs surtout ne veulent pas le savoir et n’ont pas à le savoir pour survivre ; mais s’ils veulent savoir, ils doivent le découvrir ; et pour le découvrir, ils doivent être prêts à payer le prix du savoir, soit la douleur et la responsabilité de la connaissance de soi. Les Noirs ne peuvent pas refuser de savoir, car leur survie exige de capter tout indice des intentions des Blancs et du pouvoir des Blancs. Mais savoir sans le pouvoir de mettre son savoir à profit dans le monde avec un tant soit peu de dignité et d’honneur est une malédiction plutôt qu’un cadeau – le fardeau d’une conscience dénuée de moyens d’action pour nous aider à la supporter. L’autodestruction est une grande et morbide amertume où l’on élimine ce qu’on sait en se détruisant soi-même ; et le pasteur, parce qu’il déteste cette autodestruction, trouve une éthique qui la répudie : « Le monde est déjà assez méchant. Il faut essayer d’être meilleur que le monde » (Baldwin, 1964 : 134). Être « meilleur que le monde », pour les opprimés, est la condition quasi impossible de la compassion, la seule façon de demeurer intègres en tant qu’êtres humains ; ce que les êtres dénués de pouvoir doivent arriver à devenir et à rester, d’une façon ou d’une autre, même en étant porteurs d’une connaissance meurtrière de la cruauté et de l’indifférence.

La vérité est plus difficile à supporter que l’ignorance, et donc l’ignorance est plus valorisée, entre autres parce que le statu quo en dépend ; mais l’amour dépend de la conscience de soi, qui dépend de la capacité de supporter la vérité. Pour Baldwin, dans ses oeuvres de fiction et ses essais, être humain signifie que l’on paie pour tout ce qu’on sait et pour tout ce qu’on refuse de savoir ; cela signifie que

Vous devez, pour arriver à vivre, faire tant de choix difficiles et dangereux que la seule chose que vous tentez vraiment de préserver est ce que vous perdez. Et ce que vous tentez de préserver est votre capacité de toucher une autre personne ou d’être touchée par cette personne (Baldwin et Giovanni, 1973 : 86).

Cette capacité de toucher et d’être touché est en jeu, toujours, dans chaque choix qui nous rapproche ou nous éloigne de savoir quoi que ce soit au sujet du monde ou de soi ; et cette capacité de toucher ou d’être touché est la simple capacité d’aimer, si difficile à préserver parce que l’espoir est si difficile à préserver, surtout lorsqu’il doit coexister avec la connaissance :

Pourtant l’espoir – celui que nous, êtres humains, pouvons devenir meilleurs – a la vie dure. Peut-être ne peut-on plus vivre si on le laisse mourir. Mais c’est dur aussi de voir ce que le monde nous offre. On découvre que la plupart des hommes sont malheureux et tôt ou tard deviennent méchants parce que leur malheur est trop grand (Baldwin, 2015 : 44).

Dans un univers social injuste et frustrant où existent des possibilités morales d’estime de soi et d’empathie, si menacées soient-elles, la baise est l’événement universel, le point de connexion, où l’amour est possible si la connaissance de soi est réelle ; c’est aussi là où le prix payé, tant pour l’ignorance que pour la vérité, est dévastateur, et où aucun mensonge ne réduit ou ne maquille la dévastation. Dans les romans de Baldwin, la baise est aussi un pont menant de l’ignorance à la vérité, aux vérités les plus éprouvantes au sujet de qui l’on est et pourquoi. Et le projet d’accéder à l’identité personnelle en franchissant ce pont élevé, vermoulu et vacillant, avec ce qu’il faut comme degré ou qualité de crainte ou de courage, est l’épreuve qui rend possible l’empathie : pas une fausse sympathie de complaisance abstraite, une condescendance progressiste ; mais une façon de voir les autres sans fard, en constatant ce que leur vie leur a coûté.

Baiser met en jeu nos tripes ; et l’intimité fragile et exceptionnelle où l’on donne son maximum rend la communion possible, à portée humaine – non de façon transcendante et extraterrestre, mais sous forme de vécu incarné dans l’amour. Les êtres trop brisés par le dédain du monde peuvent devenir l’un pour l’autre, comme Éric et Yves dans Un autre pays, « la demeure que tous deux avaient désespéré de jamais découvrir » (Baldwin, 1964 : 198). Pour Yves, un jeune prostitué français, sa première nuit avec Éric avait eu un effet rédempteur : « C’était merveilleux car Yves, à ce moment, dans ce lit, supprimait, jetait dans l’océan de l’oubli toutes les coucheries sordides, les étreintes hideuses qui l’avaient amené ici » (Baldwin, 1964 : 238). Cet oubli n’est pas de l’ignorance ; c’est la rédemption, le fait d’être lavé de la douleur et du désespoir par « l’amant qui ne le trahirait pas » (Baldwin, 1964 : 238), qui ne trahirait pas ce qu’il avait appris et ce qu’il avait payé – ce qu’il était devenu à mener cette vie rude et solitaire – qui ne trahirait pas sa vérité, c’est-à-dire sa capacité d’amour, en exigeant qu’il mente. La peur d’Yves était celle qu’aucune conscience de soi ne pouvait surmonter :

Sur son visage se lisait aussi une certaine crainte. C’est cette crainte qu’Éric désespérait parfois de vaincre chez Yves ou en lui-même. C’était la peur d’opérer un engagement total, la peur de prononcer un serment solennel, c’était la peur d’être aimé (Baldwin, 1964 : 234).

La peur d’Yves, qui est aussi celle d’Éric, n’est ni névrosée ni psychologique ; elle n’est pas non plus personnelle, ancrée dans des antécédents familiaux. C’est une peur issue de la conscience du caractère impermanent de la vie ; la peur d’être connu, d’être vu et reconnu dans tous ses atroces problèmes et sa dignité amochée, celle de trouver un témoin de ce que l’on est et pourquoi, pour ensuite perdre cette grâce inouïe. La vie ne tolère pas l’immobilité ; et il n’existe aucun moyen de protéger l’amour. Dans la baise s’expriment nos plus profondes émotions à propos de la vie dans son ensemble, même auprès d’un inconnu, aussi aléatoire ou impersonnelle que soit la rencontre. La colère, la haine, l’amertume, la joie, la tendresse et même la miséricorde trouvent toutes place dans cette passion, dans cet acte ; et accepter réellement une autre personne dans ces liens exige de composer avec, sinon conquérir, la crainte de l’abandon, du rejet dans la solitude :

Le jour où Yves n’aurait plus besoin de lui, Éric retournerait dans le chaos. Il se rappelait cette armée d’hommes solitaires qui s’étaient servis de lui, qui avaient lutté avec lui, l’avaient caressé, s’étaient soumis à lui dans des ténèbres plus épaisses que la plus épaisse des nuits (Baldwin, 1964 : 226).

Il n’y a pas de sécurité, pas de permanence, dit Baldwin, même si nous chérissons l’illusion de pouvoir forcer la vie à s’immobiliser pour nous, en y aménageant des relations permanentes, en cherchant le confort et le statut social, en tournant le dos au monde de douleur qui nous entoure, en nous concentrant sur un tout petit point – l’endroit où nous sommes – pour l’empêcher, comme par un effort mental, de changer. Mais les émotions humaines imposent le changement. Ces émotions sont immenses : turbulentes et profondes. On nage ou on se noie, avec peu de répit et pas de repos. La baise est le lieu, la façon, la raison et le moment où ces émotions deviennent accessibles comme connaissance de soi et comme vérité. Pour Éric, la baise est

Une confession. On peut mentir à propos du corps, mais le corps ne ment pas à propos de lui-même ; il ne peut pas mentir sur la force qui le pousse. Et Éric avait découvert, inévitablement, la vérité sur de nombreux hommes qui voulaient chasser du monde à la fois Éric et la vérité (Baldwin, 1964 : 228).

Éric a constaté chez ces nombreux hommes « une angoisse dont il pouvait à peine croire qu’elle existât » (Baldwin, 1964 : 226). Par contre, on peut tolérer la vérité si elle nous porte vers l’amour. Ce qui est intolérable, ce à quoi on ne peut survivre, est le long et impitoyable geste de haïr et ce que fait la haine à celui qui l’éprouve. Baldwin comprend mieux que d’autres écrivains contemporains ce qu’il en coûte de haïr : « La haine – qui peut détruire tant de choses – ne manque jamais de détruire celui qui l’éprouve ; c’est là une loi immuable » (Baldwin, 1973b : 139.) Cet impératif moral est l’assise de son oeuvre et se double d’une autre loi immuable, elle aussi morale : « Les gens paient pour leurs actions, mais aussi pour ce qu’ils ont accepté de devenir. Leur punition est très simple : c’est la vie qu’ils mènent » (Baldwin, 2015 : 61). Cette moralité est dénuée de sentimentalisme, aride. Elle est également détachée, une réalité observée, neutre. Et elle est étrangement candide dans sa foi en l’existence d’une justice. Le recours de Baldwin à la baise pour préciser cette moralité étonne du fait d’exclure implicitement toute interprétation simpliste de la baise comme bonne ou mauvaise, comme simple plaisir ou simple péché. Les visions superficielles, propagandistes de la baise – issues des religions, de la politique ou des médias – sont répudiées par la réalité d’une vie humaine entière, dont toute la valeur réside et est mise en jeu dans l’acte. La signification de cette vie et de son passage est illuminée par l’acte ; le rapport sexuel lui-même révèle essentiellement qui l’on est et qui l’on a été, ce que l’on a perdu ou trouvé, ce que l’on est prêt à savoir, avec cruauté ou avec grâce. C’est une moralité ancrée dans la passion, dans la chair, dans une intimité humaine où l’angoisse et la possibilité fusionnent, où l’ignorance délibérée du monde est le péché le plus vil. Et dans cette moralité, quand la baise est de la haine, quand la baise est une revanche, elle devient un enfer : une destruction violente et douloureuse de la connaissance de soi et de l’amour-propre ; la destruction d’un être humain, de quelqu’un d’autre peut-être, certainement de soi.

Rufus est mort ainsi, mort de haine, la haine de soi et celle qui avait inévitablement conduit à cette haine de soi, une haine exprimée dans le rapport sexuel, dans la baise, d’abord avec Éric, puis avec Leona, tous deux Blancs sudistes ; une haine qui avait aussi grandi lorsqu’il se vendait à des hommes blancs dans la rue pour « ces mornes contacts physiques » (Baldwin, 1964 : 53), la sexualité de ceux qui n’ont rien. Éric avait aimé Rufus, mais pour Rufus, la dévotion d’Éric avait été une invitation au massacre, et le rapport sexuel, le moyen de montrer son mépris des origines et de la masculinité d’Éric. Rufus « le méprisait parce qu’il venait de l’Alabama, peut-être avait-il permis à Éric de lui faire l’amour afin de le mépriser plus complètement » (Baldwin, 1964 : 56). Le mépris de la dignité intérieure d’Éric dans le rapport sexuel attaquait le droit d’Éric d’être lui-même dans le monde ; c’était une attaque à son identité, à son sentiment de valeur personnelle, non prédéterminé par sa peau de Blanc privilégié puisque son homosexualité l’exilait de ce cercle de confort et de satisfaction. Rufus avait tenté de le détruire par le mépris sexuel ; il avait « méprisé la virilité d’Éric en le considérant comme une femme, en lui disant à quel point il était inférieur à une femme, en ne voyant en lui rien de plus qu’une hideuse anomalie sexuelle » (Baldwin, 1964 : 57). Éric s’est enfui à Paris, loin de Rufus et de son hostilité et sa haine sexuelles. À l’approche de la mort, Rufus, qui vit dans la rue et vend son cul pour survivre, sachant qu’il préférerait tuer plutôt que respecter ce marché – « Je ne veux plus le contact de ses mains sur moi. C’est fini, fini, fini » (Baldwin, 1964 : 57) –, se souvient d’Éric et voit sa vie réelle, sa condition réelle, son humanité, la nature de son désespoir : « Pour la première fois, il entrevit l’étendue et la vraie nature de la solitude d’Éric et le danger auquel elle l’avait exposé ; il regretta de ne pas lui avoir manifesté plus de compréhension » (Baldwin, 1964 : 56). Il se souvient qu’Éric l’a aimé, puis Leona ; et qu’il a fait à Leona ce qu’il avait fait à Éric. « Mais Leona n’avait pas été anormale. Et il avait usé à son égard des mêmes épithètes que pour Éric, absolument de la même manière, avec le même grondement dans sa tête et la même intolérable oppression dans sa poitrine » (Baldwin, 1964 : 57). Avec Leona, le rapport sexuel avait d’abord été imposé, lors d’une fête ; ils ne se connaissaient pas, mais elle l’y avait accompagné après l’avoir entendu jouer du saxophone dans un bar ; et elle est restée avec lui, déterminée à l’aimer, croyant que son amour pourrait le guérir de sa haine ; peut-être pour avoir reconnu une souffrance à laquelle elle pouvait s’identifier. Son mari l’avait battue, puis lui avait arraché son enfant, convainquant sa famille et un tribunal que c’était une mère indigne parce qu’elle buvait. Leona comprenait particulièrement ce que cela signifiait de se sentir sans valeur.

Leur rapport sexuel amorcé dans la contrainte entremêlait la tendresse et la haine :

Leona le portait comme la mer porte un bateau, d’un mouvement lent de bercement, avec des montées et des descentes, suggérant à peine la violence sous-jacente. […] Elle respirait avec des gémissements et de petits cris, disait des mots qu’il ne pouvait comprendre et, malgré lui, il commença à aller plus vite et plus loin. Il voulait qu’elle se souvienne de lui, jusqu’à la mort. […] Un gémissement et un juron s’échappèrent pendant qu’il la martelait de toutes ses forces, et sentit le venin jaillir, assez de venin pour faire cent bébés nègres-blancs (Baldwin, 1964 : 32).

Mais dès qu’il sut qu’elle l’aimait, resterait avec lui, voulait son amour en retour, il la frappa, la battit, la tortura et la terrorisa, cherchant les façons les plus humiliantes de l’utiliser : « Ce n’était pas l’amour qu’il ressentait pendant ces actes d’amour ; épuisé et tremblant, totalement insatisfait, il s’enfuyait de cette femme blanche violentée pour se réfugier dans les bars » (Baldwin, 1964 : 64). La baise n’existait que pour l’humilier et la blesser ; sa passion était la haine, la violence était de la haine ; elle le pensait malade, blessé, croyait qu’il avait besoin d’aide, allait arrêter, guérir ; elle pensait qu’il se méprisait, comprendrait qu’elle l’aimait et que Rufus l’aimerait lorsqu’il comprendrait, plutôt que de la haïr. Elle voyait qu’il se trouvait sans valeur ; et elle croyait pouvoir l’aimer suffisamment en lui montrant ce qu’il valait à ses yeux – plus qu’elle-même. Sa famille vint au Nord pour l’éloigner de l’homme noir et y arriva, parce qu’elle était battue et blessée et comme un animal maltraité, terrée dans la peur et la saleté ; et ils la firent interner dans un asile du Sud, où elle resterait prisonnière toute sa vie. C’était cela qu’il ne pouvait supporter aujourd’hui, l’incarcération de Leona pour l’éternité dans une pièce vide, à cause de ce qu’il lui avait fait. Il avait vu la destruction créée par sa haine, et appris qu’« il n’est pas possible d’oublier quelqu’un que l’on a détruit » (Baldwin, 1964 : 62). Plus tard, Éric demande à Cass, une femme d’une profonde empathie et intuition : « Elle aimait qu’on la batte ? Enfin, y avait-il quelque chose comme cela en elle, aimait-elle qu’on l’avilisse ? » (Baldwin, 1964 : 253). Et la réponse est non, non elle n’aimait pas cela ; elle l’aimait, lui, et elle voulait qu’il l’aime. L’amour est plus complexe qu’un cliché psychologique : « Oui, il y a peut-être en chacun de nous quelque chose qui aime être avili, mais je ne pense pas que la vie soit aussi simple » (Baldwin, 1964 : 253). Leona voulait l’amour, pas la douleur ; sa loyauté, sa confiance ne pouvaient conquérir ni guérir la haine. Le roman n’offre pas d’analyse de la vie de Leona, ni de ce qui la motivait ni pourquoi, sinon que son humanité, sa capacité d’aimer viennent de ce dont elle a déjà souffert : sa bravoure pour survivre à son mari, à sa famille, à la perte de son enfant, le fait d’avoir quitté le Sud pour tenter de se donner une nouvelle vie, de tenter d’aimer – tout un défi – un homme noir dont on lui a enseigné qu’elle devait le haïr, mais elle n’y avait jamais cru. L’homme qu’elle aimait était maintenant trop loin et ne pouvait être rescapé, ni par dévotion ou compassion, ni par son endurance ou ses supplications. Il y a ici une valeur assignée à la souffrance, non une souffrance distinctement féminine, mais, dans ce cas, une souffrance qui affronte la haine et ne peut jamais gagner parce que la haine est plus forte que tout, et qu’elle tue. Pour Baldwin, Leona aime non en masochiste, un mot qui est presque synonyme de la femme, mais en tant qu’être humain.

« Mon intention n’est pas de m’attendrir sur la souffrance, écrit-il dans un essai, […] mais ceux qui ne peuvent pas souffrir ne peuvent pas non plus mûrir, ne peuvent jamais découvrir qui ils sont vraiment » (Baldwin, 1963 : 129). Par contre, cette souffrance n’a pas lieu dans un milieu protégé ou au sein des illusions de la classe moyenne. Il n’y a pas de résultat prévisible, ni de sauvetage de dernière minute, ni de triomphe grandiose et inévitable du bien sur le mal. La survie n’est pas garantie, ni même probable. On aime, on souffre, on s’efforce d’utiliser ce qu’on sait ; mais rien de cela ne résiste à suffisamment de haine. Dans les romans de Baldwin, les hommes et les femmes souffrent tous en tant qu’êtres humains ; c’est une souffrance tragique et digne, la dignité d’avoir valu plus que cette cruauté, plus que cette adversité et cette douleur. Personne ne mérite d’être brutalisé en raison de son identité, de sa condition de naissance, y compris le fait d’être née femme ; et les femmes de ce livre ne cherchent pas à souffrir ; au contraire, elles risquent autant que ne le fait n’importe quel homme pour vivre, pour aimer. Dans les essais de l’auteur, ce sont des hommes noirs qui souffrent à cause de la cruauté sociale qu’ils doivent affronter jour après jour et surmonter pour survivre :

Celui-là qui, chaque jour, est obligé d’arracher par fragments sa personnalité, son individualité, aux flammes dévorantes de la cruauté humaine sait, s’il survit à cette épreuve, et même s’il n’y survit pas, quelque chose quant à lui-même et quant à la vie, qu’aucune école sur terre et qu’aucune Église non plus ne sauraient enseigner. L’autorité qu’il acquiert, il ne la doit qu’à lui-même et celle-là est inébranlable (Baldwin, 1963 : 129).

Leona a elle aussi, dans son amour pour Rufus, la conviction de quelqu’un qui a dû arracher son identité humaine à un incendie de cruauté humaine ; elle va aimer, elle va utiliser ce qu’elle a appris, corriger ce qu’elle a mal fait, aimer suffisamment cette fois-ci, être là pour lui et avec lui, l’endurer pour l’aider à s’endurer lui-même ; et elle ne survit pas. L’incendie a déjà détruit son amant.

« Quelqu’un qui continuellement survit à ce que la vie peut apporter de pire », écrit Baldwin, « cesse éventuellement d’être dominé par la peur de ce que la vie peut apporter. Ce qu’elle apporte, on le supporte » (Baldwin, 1963 : 129). Cela explique l’étonnante résignation et l’impassibilité autodestructrice des personnes blessées, mutilées en fait, par la cruauté sociale et la brutalité intime ; elles sont parfois inamovibles, d’une patience suicidaire face à la douleur. C’est en fonction de ces valeurs que Baldwin situe le choix de Leona comme humain en soi, et non intrinsèquement féminin ou issu d’une pathologie personnelle.

Le rapport sexuel inclut la souffrance de ceux qui peuvent aimer, ainsi que le désespoir plus terrifiant de ceux qui sont dénués d’amour, vides, ceux qui « doivent se doper pour pouvoir simplement toucher un être humain » (Baldwin, 2015 : 68). Ces gens sont au sommet d’une hiérarchie sociale et sexuelle de maîtres et d’esclaves, sans « aucun moyen de savoir qu’un contact sans amour est un viol, qu’il concerne un homme ou une femme » (Baldwin, 2015 : 68). Aux États-Unis, le maintien du racisme a eu pour prix une perte de connaissance de soi (et donc d’amour) chez ceux qui refusent de reconnaître ce qu’ils tirent de la souffrance des autres, notamment un sentiment de supériorité au lieu d’une identité réelle. Le maintien du racisme a exigé un engourdissement affectif, une incapacité à ressentir, orgueilleuse et fatale, parce que tel est le coût du maintien délibéré de l’ignorance : on doit se couper de la vie – du monde qui nous entoure et de nos capacités affectives. C’est pourquoi on trouve dans ce pays « une pauvreté émotive si grande, une peur si profonde de la vie et des rapports humains » que la plupart des Amérikains semblent incapables d’établir « les contacts les plus élémentaires et les plus cruciaux » (Baldwin, 2015 : 60). Est particulièrement absente la connexion entre le sexe et l’identité dans toute sa complexité ; un lien crucial sans lequel la baise est un exercice de futilité, allant de nulle part à nulle part, personne ne baisant quoi que ce soit. Même les jeunes semblent « atteints », affichant « une parodie de la locomotion et de la virilité » (Baldwin, 1964 : 247). Le désespoir et le viol (chacun étant non moins terrible du fait d’être inconscient) et un toucher narcotisé prédominent ; et les jeunes semblent « accoutumés à la brutalité et à l’indifférence, et terrorisés par la tendresse humaine » (Baldwin, 1964 : 247). C’est la sexualité de gens qui ne risquent rien parce qu’ils n’ont rien au-dedans à risquer. « Au déchirement et à l’arrachement il ne peut jamais y avoir de fin », pense un personnage d’Un autre pays à propos de la vie aux États-Unis, « et que Dieu sauve les gens pour qui la passion devient impersonnelle » (Baldwin, 1964 : 323). Elle le devient quand il n’y a personne au-dedans, pas d’être humain complexe disposé à savoir et à ressentir. Ce n’est pas la connaissance de quelqu’un d’autre qui rend la passion personnelle ; c’est la connaissance de soi. Elle crée la capacité de connaître l’autre dans le rapport sexuel.

Échapper à l’identité, l’abandonner – s’absenter de sa passion, de son histoire, du sens de son besoin – permet « une fièvre, mais pas de bonheur » (Baldwin, 1998 : 166). Dans La Chambre de Giovanni, David, un jeune Blanc, s’enfuit de lui-même, cette fois de Brooklyn à Paris. Il fuit particulièrement la nécessité affective, qui est sienne, d’aimer les hommes. Une nuit, adolescent, il a fait l’amour avec son meilleur ami, puis l’a abandonné au matin, incapable d’assumer leur amitié après la tendresse et la sensualité, la résonance affective aussi, de l’amour physique : « Nous nous tenions enlacés. C’était comme tenir dans ma main un oiseau rare, exténué, presque condamné et que j’avais miraculeusement trouvé » (Baldwin, 1998 : 17). Cette nuit-là, il lui avait semblé « qu’une vie entière ne suffirait pas pour accomplir l’acte d’amour avec Joey » (Baldwin, 1998 : 17). Mais la honte et la peur, le poussant vers l’ignorance, ont vaincu la sensualité et l’amour.

À Paris, il est fiancé à une femme ; lorsqu’il veut l’épouser, elle éprouve des doutes et part réfléchir. En son absence, il emménage avec Giovanni, un immigrant italien en France, barman dans un bar gai. Giovanni l’aime profondément, mais David est résolu à ne pas aimer, à ne pas être aimé, à ne pas reconnaître Giovanni comme mesure de tout amour envers lui :

J’étais dans un état de confusion terrible. Parfois je me disais : mais c’est cela ta vie. Cesse de lutter. Cesse de te débattre. Ou bien je pensais : mais je suis heureux. Et il m’aime. Je ne suis pas en danger. Parfois, lorsqu’il n’était pas près de moi, je pensais : je ne le laisserai plus jamais me toucher. Et puis quand il me touchait, je me disais : ça ne fait rien, ce n’est qu’un corps, il n’y en a pas pour longtemps. Quand c’était fini, je restais allongé dans le noir, je l’écoutais respirer et je rêvais de mains, des mains de Giovanni, ou d’autres mains, qui auraient le pouvoir de me broyer et de me restituer entier à moimême (Baldwin, 1998 : 17).

Il abandonne Giovanni pour la femme, qui a décidé de l’épouser ; et lentement, il commence à la haïr : « et je me mis, lorsque je la pénétrais, à craindre de ne pas en sortir vivant » (Baldwin, 1998 : 189). Giovanni, au désespoir, mortellement blessé par cette désertion, par sa cruauté, sa lâcheté, amorce une descente dans l’underground des transactions sexuelles ; puis il commet un cambriolage et un meurtre. La nuit précédant l’exécution de Giovanni, David s’avoue son manque immense de courage et d’amour : « Je regarde mon sexe, ce sexe qui est mon tourment, et je me demande comment le racheter… » (Baldwin, 1998 : 201). La honte peut, comme la haine, tuer l’amour ; le rendre sale ; mais si l’on est brave, on aime et cela vainc la honte. Contrairement à la haine, la honte peut être vaincue. Un homosexuel français plus âgé, un exploiteur habitué au milieu clandestin des bars gais et des jeunes gais, a tenté de dire à David qu’il doit aimer ou la honte va triompher ; le sexe « sera sordide parce que tu ne donneras rien, parce que tu mépriseras ton corps et le sien […]. Si tu évites de prendre des risques longtemps, tu te trouveras à tout jamais prisonnier de ton propre corps sordide » (Baldwin, 1998 : 73-74). Cet homme reconnaît que ses rencontres sexuelles sont honteuses « parce qu’elles sont sans affection et sans joie. C’est comme brancher un fil dans une prise sans courant. Il y a contact, mais le courant ne passe pas. Pas de courant, pas de lumière » (Baldwin, 1998 : 72). Et Giovanni, tourmenté par l’incapacité d’amour
de David, veut échapper à sa vie intérieure de passion, à l’engagement, au lien et à la douleur ; il veut s’échapper : « Je veux m’évader – de ce sale corps, de ce sale monde. Je ne veux plus faire l’amour qu’avec mon corps » (Baldwin, 1998 : 35). Il est angoissé parce qu’il aime ; et se servir du corps en baisant sans amour, avec indifférence et comme pure répétition, signifierait échapper à la douleur. Pour Giovanni, la baise exprime ce qu’il est, a été, peut devenir, ce qu’il veut et sait, sa passion pour sa vie et sa passion pour David : la passion est personnelle. David ne peut aimer, il refuse d’être touché (changé, impliqué). Et Giovanni l’accuse :

Tu n’as jamais aimé personne, et je suis sûr que tu n’aimeras jamais personne. […] Tu es comme une jeune vierge, tu vas les mains devant toi comme si tu avais de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, des rubis, peut-être des diamants, là entre tes jambes ! Tu ne te donneras jamais à personne, tu ne laisseras jamais personne vraiment te toucher – homme ou femme (Baldwin, 1998 : 170).

Une chasteté intérieure, un rejet émotionnel de la confusion de l’amour physique qui implique (et donc compromet) la personne entière – ne pas être touché, ne pas risquer, ne pas être contaminé par ce que Giovanni appelle « la puanteur de l’amour » (Baldwin, 1998 : 170) – sont une façon d’éviter le genre de douleur que vit Giovanni ; et plutôt que cette douleur, Giovanni veut lui aussi l’engourdissement, l’ignorance de soi que possède le lâche en amour (aussi solitaire que
cela le rende). Giovanni veut vivre en somnambule, avec des rapports sexuels convenus où/et grâce auxquels on ne saigne pas au-dedans. Il veut ne plus souffrir d’une conscience et d’une profondeur de sentiment qui imprègnent son existence physique actuellement, au moment où il aime vraiment, son existence ancrée dans le sexe et le sexe ancré en lui : la façon dont il aime, soit avec et par le corps et la baise. Ce qu’il veut, mais ne peut avoir – parce qu’il aime – est sans doute idéalement décrit par Éric dans Un autre pays :

Et la rencontre avait lieu, en fin de compte, entre deux rêveurs, dont aucun ne voulait réveiller l’autre sauf au cours des secondes les plus brèves et les plus amères. Puis, le sommeil redescendait, la quête continuait, le chaos revenait (Baldwin, 1964 : 227-228).

Mais Giovanni n’échappe jamais à sa capacité de ressentir, à son identité. La faculté d’aimer, ancrée dans une connaissance de soi, rend l’amour possible, mais pas nécessairement présent, heureux, réciproque ; jamais sans risque ou certain ou facile.

La destruction de l’identité entraîne la destruction de la baise comme amour, parce que, comme dit Baldwin, « te faire l’amour n’est pas la même chose que te prendre. L’amour est un voyage que deux personnes doivent faire l’une avec l’autre » (Baldwin et Giovanni, 1973 : 48). Les personnes capables de se connaître elles-mêmes doivent alors trouver « la grâce » qui leur permette de conquérir la peur de cette connaissance, « car l’essence de la révélation, c’est d’apporter une vérité, une vérité qu’il faut supporter » (Baldwin, 1964 : 222). Avec cette grâce, la baise peut être communion, partage, la possession mutuelle d’un mystère immense ; elle a l’intensité et la magnificence d’un sentiment violent transformé en tendresse :

Du plus profond de lui-même, son être tout entier, sa source mystérieuse et cachée, affluaient comme une vague énorme à peine contenue dans un étroit torrent de montagne. Et il était transi, comme par une eau glaciale, et cela rugissait en lui, et il sentait la menace de choses à peine comprises, à peine maîtrisables ; la violence qui le poussait vers Yves le faisait trembler. C’est cette violence qui l’apaisait, car elle lui faisait peur (Baldwin, 1964 : 241).

Cette tendresse est la violence intérieure transformée par l’amour et par la connaissance de soi en une passion complexe et généreuse ; et la passion apaise du fait de ne pas détruire.

La baise comme communion déborde la personnalité ; c’est une expérience radicale de vision et de connaissance, où l’on trouve en soi des possibilités jusque-là cachées. Vivaldo, l’amant blanc d’Ida, sœur de Rufus, vit avec Éric un rapport sexuel qui le met enfin aux prises avec une vérité qu’il a niée, et cela lui permet d’affronter ses autres défaillances d’amour et de courage :

Il avait l’impression d’être précipité dans un gouffre, et de flotter dans un air inexorable qui le soutenait comme l’eau de la mer soutient le nageur ; il lui semblait voir […] au fond de son cœur, ce cœur qui contenait toutes les possibilités qu’il pouvait nommer et encore bien d’autres qu’il ne pouvait pas nommer… Il gémit et ses cuisses, comme les cuisses d’une femme, se détendirent ; il poussa vers le haut en même temps qu’Éric vers le bas (Baldwin, 1964 : 409-410).

C’est cette première expérience véritable d’être aimé – pas de faire l’amour, mais d’être l’aimé – qui aide Éric, plus tard, à répondre à Ida, graduellement détruite par son refus d’affronter des vérités pénibles, son incapacité à se donner parce qu’il n’ose pas se connaître. Entre autres, cet acte de communion l’aide à comprendre exactement comment et à quel prix il a abandonné Rufus :

J’aimais Rufus, je l’aimais, oui, je ne voulais pas qu’il meure. Mais après sa mort, j’y ai pensé… et je me demandais, je crois que je me le demande encore, ce qui se serait passé si je l’avais pris dans mes bras, si je l’avais serré, si je n’avais pas eu… peur. Je craignais qu’il ne comprenne pas que c’était uniquement de l’affection, Oui, uniquement de l’affection. Mais, oh, mon Dieu, quand il est mort, j’ai pensé que j’aurais peut-être pu le sauver si je m’étais rapproché seulement d’un centimètre, dans ce lit, pour le prendre dans mes bras (Baldwin, 1964 : 365).

Ce centimètre, dans son optique, est l’immense étendue de peur et d’ignorance que l’on doit franchir avec bravoure et intégrité vers l’espoir humain.

Andrea Dworkin

Édition Syllepse, traduction Martin Dufresne

Recension par Azélie Fayolle: https://www.youtube.com/watch?time_continue=12&v=muhhlDQ-0XQ 

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