Il n’est pas transphobe de s’interroger sur le transgenrisme

Par Lionel Shriver, dans The Spectator, le 15 septembre 2018

Je n’écris pas cet article dans mon propre intérêt. Mais je dois dire, et pas pour la première fois, que j’ai perdu le compte des conversations menées ces dernières années avec des personnes raisonnables et modérées, exprimant des points de vue raisonnables et modérés, où j’ai vu mes interlocuteurs manifester des signes d’anxiété extrême : agitation, regards affolés, torsion des mains. Leurs murmures en deviennent souvent inintelligibles. Si nous sommes en public, ils et elles vont vérifier autour d’eux qui pourrait les écouter. Même en privé, des amis et collègues insistent sur le fait que leurs propos doivent rester confidentiels. Leurs chuchotements ressemblent au genre d’échanges malaisés et secrets qu’ont dû avoir les personnes sceptiques à l’égard du national-socialisme dans les années 1930 à Berlin.

Mais qu’est-ce qui en 2018, est ainsi discuté à voix basse ? Le transgenrisme.

Quelque chose s’est passé vers les années 2011 et 2012. Ce n’est peut-être pas une coïncidence si c’est à ce moment-là que l’homosexualité est devenue si largement acceptée en Occident que la majorité des gens (même aux États-Unis) ont soutenu le mariage gai. Appuyer les droits des homosexuels a ainsi cessé d’être un enjeu de pointe. L’homosexualité est devenue barbante. Il nous fallait une nouvelle fascination extrême.

À aucun moment de ma vie n’ai-je vu une fixation gagner la culture occidentale avec la rapidité de notre obsession du transgenrisme. Je n’ai jamais rien observé de pareil. Des documentaires ont inondé les émissions de télévision. Des films et des séries télé se sont soudainement dotés de personnages trans, et même d’un personnage principal dans le cas de la série « Transparent ». Les éditeurs sont aujourd’hui inondés de manuscrits sur des sorties du placard en tant que trans et sur des processus de transition. Les écoles, et même les jardins d’enfants, ont remanié leurs programmes, leurs services sociaux et leurs protocoles. Sur les campus universitaires, il est désormais courant d’énoncer sa « préférence de pronoms » dans les présentations de classe. Rien de tout cela n’est nouveau pour vous, lecteurs et lectrices du Spectator, qui avez subi la même avalanche culturelle. Mais si vous êtes malin, soit vous vous êtes contenté de dire à quel point tout cela était merveilleux, soit vous l’avez bouclée.

Mais, quelles sortes de pensées, disons, transgressives, nos proches craignent-ils d’émettre en public ? Ils s’aventurent parfois, timidement, à confier que peut-être, juste peut-être, le fait de dire à des enfants de trois et quatre ans qu’ils doivent « décider » de leur genre, avant qu’ils et elles n’aient même l’âge de comprendre ce que le genre signifie, peut s’avérer un peu déroutant. Ou que peut-être des adolescents dont le cerveau est en plein développement devraient être dissuadés de prendre des mesures médicales irréversibles, alors qu’ils et elles sont encore à déterminer leur personnalité. D’autres pourraient s’inquiéter prudemment qu’un changement de sexe puisse sembler offrir aux personnes en difficulté une solution à des problèmes qui risquent de survivre à une intervention chirurgicale. D’autres encore pourraient se demander pourquoi si peu des parents enthousiastes de ces documentaires semblent préoccupés par le sacrifice de la fertilité de leurs enfants.

Les sceptiques ne sont pas des républicains de la Caroline du Nord préoccupés par des w.-c. mixtes. Ce sont des gens normaux qui s’inquiètent normalement d’un changement social vertigineux qui a vu la population adulte trans des États-Unis doubler en cinq ans. En 2003, le Royal Children’s Hospital de Melbourne a vu un seul enfant diagnostiqué comme dysphorique de genre ; aujourd’hui, il en traite annuellement 200. Au Royaume-Uni, les renvois aux cliniques de genre ont quadruplé en cinq ans.

Alors que même les statistiques récemment doublées aux États-Unis situent encore le nombre d’adultes trans à 0,6 % de la population, une étude menée au Minnesota auprès des élèves de neuvième et onzième années a révélé un pourcentage de 3 % d’élèves se disant transgenres, soit cinq fois plus que le taux des adultes. Cependant, malgré l’ampleur et la rapidité de cette marée sociale, il nous est interdit de débattre du moindre aspect de cette soudaine vague.

Par exemple, aux États-Unis, une nouvelle étude réalisée par une chercheuse de l’Université Brown a été frappée d’anathème. En examinant près de 300 cas, la Dre Lisa Littman a documenté l’augmentation de la « dysphorie sexuelle soudaine » chez des adolescent-e-s qui n’avaient encore exprimé aucun malaise face à leur sexe dans l’enfance — un phénomène très rare jusqu’à récemment. Selon leurs parents, 87 % de ces jeunes, dont les deux tiers avaient déjà reçu un diagnostic de trouble psychiatrique ou développemental, étaient soit immergés dans la fréquentation de sites Web trans ou faisaient partie de cohortes d’ami-e-s chez qui cette dysphorie se déclarait. Dans un tiers des cas, la moitié ou plus de ces proches s’étaient déclaré-e-s trans et avaient dit gagner en popularité par la suite.

Assaillie par les critiques de transactivistes, l’Université Brown a retiré d’Internet le communiqué de presse annonçant la publication de cette étude. Le doyen de l’École de santé publique a publiquement désavoué cette recherche. La méthodologie de l’étude a été contestée, mais surtout, ses conclusions se sont révélées trop controversées. Il semble interdit de noter que ce raz-de-marée d’obsession culturelle à propos du transgenrisme peut avoir quelque impact sur les adolescent-e-s, pourtant particulièrement attentifs aux tendances. Une contagion sociale pourrait aussi contribuer à expliquer l’étonnant virage tendanciel à 180 degrés constaté chez les jeunes mécontents de leur sexe. En 2009, 41 % des personnes référées pour une transition sexuelle au Service de développement de l’identité de genre du National Health Service (ministère britannique de la Santé) étaient de sexe féminin ; en 2017, ce pourcentage avait grimpé à 69 %. C’est un changement énorme. Si l’expérience de « naître dans le mauvais corps » est biologiquement innée, pourquoi une cohorte un peu plus précoce est-elle majoritairement masculine et la suivante très majoritairement féminine ? La seule explication plausible est une influence sociale.

Et pourquoi est-ce que toute expression de préoccupation mesurée à propos de ce phénomène est devenue aussi impossible ? Cette révolution culturelle s’est installée si vite que peu d’entre nous avons repris notre souffle. Les transactivistes, et en particulier le camp des hommes s’identifiant comme femmes, ont été particulièrement bruyants et même physiquement violents envers celles et ceux qu’ils percevaient comme critiques, à tel point qu’on peut se demander si un peu de testostérone ne circule pas encore dans leurs veines… Depuis que le soutien aux droits des homosexuels est devenu banal, un enthousiasme inconditionnel à l’égard du transgenrisme est apparu, du jour au lendemain, comme test ultime de la tolérance. Et en cette époque de polarisation nous-contre-eux, c’est un enjeu de plus au sujet duquel on n’a pas le droit d’avoir une vision nuancée. Vous êtes pour ou contre. Un mot de scepticisme et l’on vous dénonce comme transphobe.

Je n’ai pas d’objection aux w.-c. mixtes. Je me réjouis que des gens se sentent à l’aise dans leur corps. Pour autant que nous sachions, nous dépasserons un jour ce vague diagnostic de « dysphorie » (imaginez – mon correcteur orthographique ne reconnaît même pas ce mot), et nous donnerons à tous et chacune la chance de s’essayer à l’autre sexe, simplement par désir de le faire (bien que pour une opération qui coûte déjà environ 140 000 dollars par transition aux États-Unis, ce soit une curiosité dispendieuse). Mais à l’heure actuelle, des enfants et des adolescent-e-s prennent des décisions radicales, souvent permanentes, au sujet leur avenir, des décisions que certains d’entre elles et eux pourraient en venir à regretter. Le moins que nous leur devons est d’en parler ouvertement.

Version originale : https://www.spectator.co.uk/2018/09/its-not-transphobic-to-question-transgenderism/

Traduit par TRADFEM.
On trouvera plusieurs autres articles sur ces enjeux dans nos pages.

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