Criminalisons les acheteurs de sexe et épargnons les femmes qu’ils exploitent

Après la France, le Canada et plusieurs pays nordiques, le Royaume-Uni est-il à la veille d’instaurer le Modèle nordique de pénalisation des acheteurs de sexe et de leurs complices? C’est ce que propose le Women’s Equality Party, en s’appuyant sur un rapport parlementaire déposé à Londres le 21 mai par un comité multipartite.

Criminalisons les acheteurs de sexe et épargnons les femmes qu’ils exploitent

Sophie Walker, le 21 mai 2018,  dans The Guardian

Un nouveau rapport met à nu les réalités brutales de la vie des femmes prostituées en Grande-Bretagne. La loi doit changer dès maintenant pour les protéger

photo oped Walker

« Les groupes du crime organisé recrutent des femmes en utilisant le contrôle coercitif – la tromperie, le contrôle par la dette, la violence sexuelle et physique, les menaces, la surveillance et l’isolement. » (Photo : Alamy Stock Photo)

« Vous savez, lorsque vous achetez quelque chose et que cet objet ne fonctionne pas correctement, la première chose que vous allez faire est de le ramasser et de le secouer. Le même principe s’applique au vécu de la prostituée, si votre bouche n’est pas assez ouverte ou si votre gorge n’est pas assez profonde. Vous risquez donc toujours d’être violée ou maltraitée si l’acheteur a l’impression de ne pas obtenir ce pour quoi il a payé. »

…cette violence et cette coercition ne sont pas une conséquence involontaire et gérable d’une profession par ailleurs autonomisante. C’est son mode de fonctionnement essentiel.

Mia de Faoite a passé six ans dans le monde de la prostitution. Au cours de ces années, elle a été violée à plusieurs reprises, y compris une agression sexuelle collective particulièrement violente, et les agressions physiques étaient monnaie courante. Elle est l’une des nombreuses survivantes et militantes qui s’efforcent de casser le mythe de la « prostituée heureuse », l’escorte professionnelle qui offre en souriant du « travail du sexe » à des hommes reconnaissants et respectueux. C’est une image puissante qui est promue sans relâche par les millionnaires de l’industrie du sexe pour normaliser la prostitution. Mais un important rapport publié le lundi 21 mai au parlement de Londres indique clairement que cette violence et cette coercition ne sont pas une conséquence involontaire et gérable d’une profession par ailleurs autonomisante. C’est son mode de fonctionnement essentiel.

Behind Closed Doors (Derrière des portes closes), rapport d’une enquête menée par le groupe parlementaire multipartite (GPM) sur la prostitution et le commerce mondial du sexe, montre l’ampleur et la nature réelles de l’exploitation sexuelle des femmes dans l’ensemble du Royaume-Uni. Il démontre que des groupes du crime organisé dominent le commerce du sexe hors rue ; que les femmes exploitées dans les bordels britanniques sont principalement des étrangères ; et que les trafiquants et autres tiers exploiteurs déplacent des femmes vulnérables dans des propriétés résidentielles furtivement transformées en maisons de passe afin d’éviter la détection policière et de maintenir un contrôle sur ces femmes – tout en tirant autant d’argent que possible des acheteurs de sexe. Le rapport indique également que toute cette activité est facilitée par des sites Web commerciaux, où les femmes sont annoncées à d’éventuels « clients », de telle sorte qu’un sur 10 des hommes qui achètent du sexe peut « cliquer et réserver » une femme à partir de son téléphone portable.

Le Parti de l’égalité des femmes (PEF) est actuellement le seul parti politique britannique qui veut mettre fin à la demande en criminalisant l’achat et aider les femmes à quitter l’industrie en décriminalisant la vente de sexe. Le PEF est donc très heureux de voir ces recommandations placées au premier rang du rapport du GPM, et nous nous engageons à travailler avec des députés de tous les partis en vue de leur mise en œuvre.

Le rapport du GPM soulève également d’autres points importants que j’ai défendus à maintes reprises : le commerce du sexe est quasi exclusivement géré par des hommes pour les hommes, et la grande majorité des femmes n’y travaillent pas de leur plein gré. En 2017, 1 185 cas de victimes potentielles d’exploitation sexuelle ont été référés au service national d’orientation, dont 94 % de femmes. Selon le rapport, ces femmes ont souvent vécu des traumatismes dans l’enfance et à l’âge adulte, y compris des agressions et des périodes avérées de sans-abrisme, et elles présentent habituellement des troubles d’apprentissage. Ces femmes ne choisissent pas la prostitution comme un travail. Le rapport du GPM précise que des groupes criminels organisés les recrutent en recourant à un contrôle coercitif – tromperie, contrôle par la dette, violence sexuelle et physique, menaces, surveillance et isolement. Les mêmes tactiques empêchent les femmes de confier à quiconque ce qui leur arrive.

Comme l’a déclaré au GPM le sergent-détective Stuart Peall, de la police du Lancashire : « D’après les éléments de preuve dont nous disposons, il semble presque toujours y avoir un homme ou une sorte de contrôle en cours. Les femmes que nous rencontrons paient très rarement leur propre publicité. Elles ne paient pas non plus leurs déplacements par avion au Royaume-Uni. Un encadrement organisé est manifestement à l’œuvre, selon ce que nous avons constaté au cours de nos grandes opérations d’infiltration. »

Aucune femme ne peut être libre et égale aux hommes tant qu’une femme est encore vendue par et pour eux.

La prostitution nous blesse toutes et tous, elle affecte chacun de nous. Elle a lieu parce que les femmes ne sont pas égales aux hommes. Parce que les femmes sont plus susceptibles d’être pauvres à cause des structures qui nous refusent l’égalité des chances, structures qui incluent un cycle de violence englobant la prostitution. Aucune femme ne peut être libre et égale aux hommes tant qu’une femme est encore vendue par et pour eux. Aussi longtemps que nous normalisons l’idée que « certaines » femmes peuvent être mises en vente puis rejetées comme n’importe quel produit de consommation, alors toutes les femmes vivent dans un monde où la menace de la violence nous maintient à notre place.

Le rapport du GPM est un appel déchirant à nous désciller les yeux. On y cite une conversation entre deux trafiquants qui discutent de la façon dont ils envisagent d’exploiter sexuellement la petite amie d’un de ces hommes. On y lit le témoignage d’une femme amenée par la traite depuis l’Europe de l’Est pour être violentée par des hommes au Royaume-Uni. Et on cite un agent de police dont l’équipe s’est fait dire par un acheteur de sexe que des femmes d’un bordel où il avait été semblaient visiblement effrayées – mais qu’il y avait quand même payé pour du sexe.

Pourquoi les hommes achètent-ils du sexe ? « Parce que la société dit qu’ils le peuvent et que la loi dit qu’ils le peuvent », répond Mia. « Vous devez vous demander, mais qu’est-ce qu’ils achètent ? C’est du pouvoir. C’est une expérience très jouissive que de contrôler le corps de quelqu’un de cette façon. Ce pouvoir est une drogue, et ils le savent. »

Le Parti de l’égalité des femmes croit que nous devons changer la loi avec effet immédiat, afin que les femmes ne risquent jamais d’être poursuivies pour avoir vendu du sexe. Le PEF réclame un échange national sur les réalités du commerce du sexe et sur le lien inséparable entre la prostitution, la traite et la coercition. Le PEF veut mettre sur pied et financer le soutien aux survivantes de l’industrie du sexe, y compris des services de sortie pour les femmes qui y sont impliquées. Le PEF veut criminaliser l’achat de sexe, afin de décourager la demande. Et le PEF souhaite s’assurer que les femmes victimes de la traite aient légalement le droit de rester au Royaume-Uni et d’avoir accès à des services de soutien adaptés à leurs besoins. Bref, le PEF veut un monde égalitaire. Parce qu’un monde égalitaire est meilleur pour tout le monde.

  • Sophie Walker est leader du Parti de l’égalité des femmes, au Royaume-Uni.

Version originale : https://www.theguardian.com/commentisfree/2018/may/21/british-sex-trade-women?

Traduction : TRADFEM

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