Deux féministes canadiennes dénoncent l’expulsion de femmes des tribunes

La communauté de Vancouver, en Colombie-Britannique, fait face au scandale de la censure d’une Sino-Canadienne, Madame Yuly Chan, expulsée d’une conférence communautaire à la suite de calomnies d’une organisation qui prétend défendre les droits des trans.

Deux militantes de longue date, Cherry Smiley et Suzanne Baustad, ont pris position depuis deux jours contre cette politique du silence, de plus en plus utilisée pour chasser des féministes des tribunes.

Elles nous ont accordé la permission de traduire leurs textes.

Photo de Cherry Smiley

CHERRY SMILEY:

Lettre ouverte à la gauche à propos du silence

Publié sur Feminist Current, le 5 mai 2018

Le dénigrement, le harcèlement, l’expulsion des tribunes (no-platforming) et le bâillonnement des femmes qui expriment des opinions féministes sur le genre et la prostitution sont inacceptables.

Je ne me souviens pas du texte exact de cette citation, de qui l’a dit ou quand, mais le message général était: le courage n’est pas l’absence de crainte, mais le fait d’agir quand même lorsque vous avez peur. J’écris ceci avec beaucoup de crainte d’un contrecoup qui arrivera presque certainement. Cependant, j’ai atteint le point où je ne peux plus garder le silence et j’ai besoin de rassembler tout mon courage et de faire ce que je pense être équitable, peu importe ce qu’il m’en coûtera.

La semaine dernière, une femme que je suis fière d’appeler une alliée et une sœur, Yuly Chan, a été expulsée d’une tribune par un petit groupe de personnes qui se sont instituées juge et jury des idées et des propos acceptables. Ils ont prétendu que Madame Chan était une femme violente et haineuse dont les opinions politiques étaient trop dangereuses pour être exprimées dans un lieu public et ont exigé qu’elle soit retirée d’un panel inscrit à l’horaire de la conférence Vancouver Crossroads, tenue ce week-end. Yuly Chan avait été invitée par les organisateurs de cette conférence, le Vancouver District Labour Council (VLDC), le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) et Organize BC pour y représenter son organisme, le Chinatown Action Group. Le Groupe d’action de Chinatown fait un travail de mobilisation pour améliorer les conditions de vie des résident-e-s à faible revenu du quartier chinois de Vancouver, dont beaucoup sont des aîné-e-s. Elle devait parler à la conférence du travail incroyablement important accompli par cette organisation.

Mais un groupuscule récemment formé, se qualifiant de Coalition Against Trans Antagonism (CATA), a écrit une lettre aux organisateurs, puis une lettre ouverte qui incluait un lien vers un site Web créé par la CATA pour étaler des soi-disant preuves que Yuly Chan constituait une menace pour la sécurité publique. Même si Madame Chan ne devait pas aborder lors de ce panel les débats portant sur le genre ou la prostitution, des membres d’Organize BC l’ont interrogée au sujet de ses opinions politiques sur ces enjeux et ont finalement refusé d’aller de siéger sur ce panel à moins qu’elle n’en soit chassée. Au lieu de condamner les tactiques et comportements contraires à l’éthique de la CATA pour faire censurer Chan et la calomnier en tant qu’oppresseure haineuse, les organisateurs ont annulé l’ensemble du panel, véhiculant ainsi le message que les organisateurs et leurs supporters n’étaient pas prêts à prendre position sur la nécessité de prêter l’oreille aux besoins des résident-e-s chinois-es à faible revenu. Le Groupe d’action de Chinatown s’est ainsi vu expulsé d’une tribune en même temps que sa porte-parole.

La CATA a également réclamé que les organisateurs de la conférence s’excusent publiquement d’avoir osé inviter Yuly Chan à parler de l’activisme des résident-e-s chinois à faible revenu de Vancouver. Ils ont également exigé l’institution d’une politique, entièrement basée sur les conseils et le droit de regard des « transfemmes et travailleurs du sexe », pour interdire à quiconque « défend toute forme d’idéologie oppressive, suprématiste et fasciste de se voir offrir ou fournir une tribune lors de tout événement futur organisé par le VLDC, le SCFP ou Organize BC ». Mais qui décide de quelles idéologies sont« oppressives, suprématistes et fascistes »? Et pourquoi, dans les cercles militants et universitaires, est-il devenu courant et acceptable de se livrer à des chasses aux sorcières pour débarrasser « la communauté » (comprenant quelles personnes?) de positions politiques particulières qui ne reposent pas sur la haine ou la violence mais sur une analyse féministe radicale (radicale signifiant « allant à la racine des enjeux »)? Yuly Chan est aujourd’hui persécutée, comme tant d’autres qui questionnent et critiquent les systèmes de pouvoir, en raison de leurs politiques féministes ou critiques. Ce ne sont pas des oppresseures violentes, des suprématistes ou des fascistes qui sont réduites au silence et chassées des tribunes dans cette affaire et d’autres du même genre, ce sont des féministes. Bien sûr, il y a des limites à l’idée de « liberté d’expression », mais ce dont je parle est spécifiquement un discours qui sévit entre activistes et universitaires de gauche.

Organize BC s’est excusée en privé et en public auprès de la CATA pour avoir invité Yuly Chan à prendre la parole sur le panel. Quant à moi, je ne m’excuserai jamais d’être solidaire de Madame Chan et du Groupe d’action de Chinatown, ainsi que de toutes les personnes qui ont été chassées des tribunes, menacées, intimidées, harcelées et même agressées physiquement en raison de leurs opinions politiques.

Quel était le crime de Yuly Chan? Celui d’avoir une analyse politique et de l’avoir exprimée. On l’accuse de promouvoir une idéologie prêtée aux « SWERF » et des « TERF ». L’acronyme SWERF désigne les « féministe radicales excluant les travailleurs du sexe » et celui de TERF signifie « féministe radicale excluant les trans ». Ces termes sont utilisés comme insultes à l’endroit des femmes ayant une analyse féministe radicale ou de classe de la prostitution et du genre. Les « SWERF » et les « TERF » sont accusées de haïr, d’opprimer, de causer préjudice et parfois même de tuer des transfemmes et des travailleurs du sexe, malgré le fait qu’aucune féministe ne fasse rien de tel.

J’ai pour opinion politique que la prostitution est une forme de violence masculine qui devrait être abolie. J’ai également pour opinion politique que le genre est un construit social et une hiérarchie qui piège les femmes et leur nuit et devrait également être aboli. De nos jours, ces deux phrases suffisent à me désigner comme un être violent, haineux, suprématiste et fasciste, et elles ont la capacité de détruire ma réputation, mes moyens de subsistance, et mes possibilités d’études ou d’emploi, aujourd’hui et à l’avenir. On m’a déjà privée de quelques occasions en raison de mon analyse politique de la prostitution, on m’a demandé de quitter des conférences, on m’a interdit de parler de prostitution lorsqu’on m’invitait à parler de recherches autochtones et on m’a même menacée d’appeler la police. J’ai été intimidée et harcelée sur la seule base de mes convictions politiques et non de mon comportement. Ce ne sont là que quelques exemples de certains des contrecoups que moi et d’autres femmes avons connus pour avoir exprimé nos opinions. Ces contrecoups n’incluent pas uniquement l’expulsion de tribunes, mais aussi des menaces et des actes de violence. Pour beaucoup de gens, cela peut sembler incroyable, comme si j’exagérais. J’aimerais que ce soit le cas. J’aimerais qu’il s’agisse d’une exagération. Malheureusement, c’est la réalité des cercles militants et universitaires au Canada et ailleurs.

Parlant du milieu universitaire, en 2016, j’ai été publiquement accusée en ligne d’être une « SWERF » et une « TERF » au comportement oppressif par un ancien employé du Centre de lutte contre l’oppression des genres de l’Université Concordia, où je suis étudiante. C’est la première fois que je parle publiquement de cet incident, car j’ai trop peur de le faire depuis que c’est arrivé. Bien que cette personne ne soit plus employée par le Centre, ayant plutôt remporté la présidence de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), cette question n’a pas été résolue. Dans le message rendu public, j’ai été accusée d’avoir opprimé les travailleurs du sexe et d’être « transphobe », les bailleurs de fonds et l’université en ont reçu copie, on m’a attribué des propos que je n’avais jamais tenus et des gens ont cherché à déterrer des preuves de mon prétendu sectarisme. Une personne a tenté de discuter publiquement de ces allégations à mon encontre, ce dont je lui suis reconnaissante, mais elle n’a pas été écoutée. Quelques membres du corps professoral se sont inquiété-e-s de voir un employé d’une organisation de soutien aux étudiant-e-s faire ce genre d’allégations publiques à propos d’une étudiante et ont alerté certains dirigeant-e-s au sein de l’Université, mais ils et elles ont reçu peu ou pas de réponse. Le directeur du Centre de lutte contre les oppressions de genre a été mis au fait de la situation mais je ne suis pas au courant de quoi que ce soit qui ait été fait pour résoudre et rectifier la situation. Personne ne s’est adressé à moi pour me présenter des excuses pour le cyber-harcèlement que j’ai vécue, ou pour me parler de ses préoccupations ou de ses  questions sur mes opinions politiques, ce qui me porte à croire que ce type d’hostilité venait non seulement d’un membre du personnel du Centre de lutte contre l’oppression des genres, mais de cette organisation elle-même. J’ai moi-même exploré différents recours, mais été incapable de trouver un moyen de  responsabilité. J’ai essayé de trouver du soutien à l’Université, mais ceux et celles que j’ai approchés ont refusé de dénoncer le comportement de l’individu et du Centre.

Peu importe vos opinions politiques, de tels comportements sont inacceptables. Il n’est pas correct de propager des mensonges à propos de personnes ou de les soumettre à une persécution politique en raison de désaccords avec elles. Il est important de noter que le Centre héberge l’organisme Missing Justice, un groupe de solidarité autochtone qui organise chaque année à Montréal le défilé en mémoire des femmes et des jeunes filles autochtones assassinées et disparues. En tant que femme autochtone qui travaille sur ces questions, j’avais déjà pris mes distances de Missing Justice quand, il y a quelques années, des organisateurs non autochtones m’ont intimé d’arrêter de parler et ont tenté de m’arracher un mégaphone lorsque j’ai été invitée à faire une déclaration lors de leur rencontre par un autre intervenant autochtone. Mon crime était mon analyse critique décolonisante et féministe de la prostitution et ma dénonciation des hommes qui achètent un accès sexuel à des femmes et des jeunes filles autochtones. En d’autres termes, mon crime était d’avoir une opinion politique différente de celle des organisateurs. Plutôt que de tenter de faire taire une femme autochtone lors d’un événement censément organisé pour les femmes autochtones, une meilleure façon de progresser aurait été de reconnaître publiquement à l’événement que ma déclaration ne reflétait pas la politique de l’organisateur et d’encourager les participant-e-s à se renseigner davantage sur ces enjeux.

Bien que cet incident soit survenu il y plusieurs années et que le cyber-harcèlement commis à Concordia ait eu lieu il y a deux ans, il continue d’avoir, sous diverses formes, de graves répercussions sur ma vie d’étudiante. Le message que m’a communiqué l’inaction de l’Université et du Centre de lutte contre l’oppression des genres est qu’il est tout à fait acceptable de tenter de faire taire les femmes critiques de la prostitution. J’entends encore ce message aujourd’hui. J’éprouve de la peur à l’idée de publier ces expériences. Le fait même que je ressens une peur intense de parler de mes propres expériences en dit long sur le climat des milieux militants et universitaires aujourd’hui.

Ces incidents sont plus importants que la condition de Yuly Chan ou la mienne. Ils ont lieu et se poursuivent à l’encontre de femmes ayant une analyse féministe radicale de la prostitution et du genre. Des campagnes sont lancées contre nous pour nous faire taire, détruire nos réputations, nous peindre comme des fascistes violentes, haineuses et oppressives. Une femme de 61 ans a même été agressée physiquement par un jeune homme s’identifiant comme trans pour avoir osé vouloir assister à une table ronde sur le genre et la législation britannique.

Peu importe votre point de vue sur la prostitution ou le genre, vous avez le droit d’être entendue. Cela signifie que je ne suis peut-être pas d’accord avec vous et que je peux contester vos idées et que vous n’êtes peut-être pas d’accord avec moi et que vous contestez mes idées, mais vous avez droit à votre analyse politique et à l’exprimer publiquement, comme je le fais. Par contre, menacer des femmes, en tweetant, par exemple, que les « TERFS » devraient être violées ou tuées), détruire la réputation de femmes et compromettre leurs revenus est un comportement complètement inacceptable. Ce n’est pas ainsi que nous construisons et entretenons des relations. Nos relations avec nos alliés politiques sont extrêmement importantes, mais les relations entre adversaires politiques le sont également. Ces relations sont beaucoup plus difficiles et complexes à piloter, mais le maintien de bonnes relations exige de nous un certain respect envers des gens avec qui nous pouvons être en désaccord ou que nous pouvons ne pas aimer. Être respectueux peut signifier que vous êtes passionnément en désaccord, que vous contestez des idées et des comportements – même en exprimant de la frustration ou de la colère – mais que vous reconnaissez toujours l’humanité de la personne avec laquelle vous êtes en désaccord. Les appellations SWERF et TERF sont des catégories imaginaires – elles ne décrivent aucunement la pratique politique de quiconque, et certainement pas celle des féministes. Ces termes privent les femmes de se nommer et de décrire nos propres positions politiques – une situation par trop familière pour les femmes autochtones.

Le désaccord n’est pas de la violence, et je m’inquiète des répercussions de redéfinir le mot « violence » pour signifier presque n’importe quoi, le rendant insignifiant. Causer un sentiment d’offense n’est pas la même chose que commettre de la violence. Les mots ne sont pas de la violence. Les mots peuvent appeler à la violence, oui, mais critiquer la prostitution et le genre ne fat appel à aucun type de violence. Il s’agit plutôt d’une analyse critique légitime de systèmes qui nous affectent toutes et tous. Des mots et des images peuvent contribuer à une culture qui dévalorise certaines personnes, et qui, pour plusieurs raisons, encourage, normaliser ou accepter passivement des actes de violence. Mais prétendre que des mots que d’autres personnes trouvent offensants ou qui contestent leur analyse politique équivaut à une violence réelle est inexact, et c’est une façon de réduire au silence celles d’entre nous qui ont des opinions féministes critiques. Cette nouvelle définition de la « violence » affecte également les femmes qui subissent réellement des violences masculines, comme le viol, l’agression physique, le meurtre ou la violence psychologique, pour ne citer que quelques exemples.

Avec sa notion de « croisée des chemins », le titre même de cette conférence, « Vancouver Crossroads », est pertinent à notre culture actuelle, qui bâillonne les femmes jugées dangereuses. Nous sommes réellement à une croisée de chemins: nous pouvons choisir d’ouvrir le dialogue et d’encourager les désaccords respectueux et de vraiment travailler à entendre le plus grand nombre possible de personnes touchées par un problème – même si c’est une position politique impopulaire – ou nous pouvons choisir de laisser une poignée d’individus décider que les opinions politiques radicales sont dangereuses, et leur permettre de dicter les termes de leur engagement public et de celui d’autres personnes avec ces idées, pour ensuite faire taire, menacer, intimider et tenter de nuire à quiconque n’est pas d’accord avec leur politique.

Ne rien faire n’est plus une option : garder le silence ne fait que donner plus de pouvoir à ceux qui veulent faire taire les femmes dont la politique diffère de la leur.

Je suis solidaire de Yuly Chan, du Groupe d’action de Chinatown, et de toutes les femmes qui ont eu le courage de s’exprimer et de partager leurs points de vue critiques de la prostitution et du genre. Je suis fière d’être considérée comme une femme dangereuse, puisque j’essaie d’être aussi dangereuse pour le patriarcat que je le peux. En tant que femmes, nous sommes entraînées à tolérer, accepter et accommoder le patriarcat, le racisme, le capitalisme et la colonisation.

On voit trop souvent les activistes et les universitaires qui prétendent travailler pour la justice choisir de se ranger du côté des individus qui utilisent des tactiques d’intimidation pour bâillonner les femmes avec lesquelles ils ne sont pas d’accord. Il n’y a rien de nouveau, de progressiste, d’inclusif ou de diversifié à dire aux femmes féministes de se taire. Une stratégie fondée sur la reconnaissance de l’humanité d’autrui comprendrait le fait de s’engager, de débattre et d’affirmer son désaccord avec passion et respect lors d’événements publics ou le fait d’organiser un événement pour témoigner de sa propre analyse politique et de s’engager à une discussion publique et à des activités de plaidoyer autour de l’enjeu en cause. Faire taire les femmes considérées comme dangereuses parce qu’elles ont des idées et qu’elles les expriment n’est pas la façon de nous traiter réciproquement quand nous nous reconnaissons comme égaux et égales.

J’encourage toutes les femmes dangereuses et leurs allié-e-s à dénoncer l’expulsion des tribunes et l’agression des femmes qui expriment des opinions féministes radicales ou des idées critiques sur la prostitution et le genre.

Mise à jour 05/06/2018: Je tiens à exprimer ma gratitude envers celles et ceux qui soutiennent le droit d’une femme de parler et d’être en désaccord, mais je tiens également à exprimer ma gratitude aux femmes qui se sont exprimées avant moi et à celles qui me soutiennent ainsi que le droit à la liberté académique à Concordia et dans les milieux universitaires et militants en général.

Cherry Smiley

Cherry Smiley est une féministe des nations Nlaka’pamux et Diné qui refuse de se taire.

photo de Suzanne Baustad

SUZANNE BAUSTAD:

Lettre ouverte adressée au Vancouver District Labour Council (VDLC) et à Organize BC

Je m’appelle Suzanne Baustad. Je fais à Vancouver un travail de mobilisation populaire depuis la fin des années 1980 avec des groupes féministes et de gauche, notamment la Bus Riders Union et l’organisme Grassroots Women. J’ai œuvré dans divers autres groupes, coalitions et comités spéciaux. Au cours de la dernière décennie, j’ai été travailleuse juridique dans le domaine de la défense pénale, de l’immigration et du droit des réfugié-e-s. Je vis également depuis 16 ans dans une coopérative d’habitation de Chinatown.

Je vous écris pour exprimer ma colère et ma déception devant votre décision d’annuler le panel inaugural de la conférence Vancouver Crossroads, le 4 mai.

VOUS AVEZ ENCOURAGÉ LA PIRE VERSION D’UNE REDDITION DE COMPTES À LA COLLECTIVITÉ :

Premièrement, diverses formes de processus de reddition de comptes ont émergé au sein de la gauche au sens large au cours des dernières années. Je suis consternée que les actions de vos organisations ces dernières semaines aient encouragé les versions les plus préjudiciables et clivantes d’une « responsabilité communautaire ».

En particulier, la tactique de la Coalition Against Trans Antagonism (CATA) consistant à monter un dossier-charge sur le Web, à sélectionner les « crimes idéologiques » d’une individue et à instrumentaliser des pressions politiques et organisationnelles, est incroyablement régressive pour la gauche de Vancouver. Cette tactique n’a rien à voir avec l’encouragement de la conscience politique et de l’unité dont nous devons nous doter pour les vraies batailles auxquelles nous faisons face. Elle reflète et renforce une mentalité fondamentaliste impitoyable qui n’accepte que la pureté et exploite des peurs de contagion et une culpabilisation moralisatrice.

Je mettrais au défi n’importe lequel d’entre vous de soumettre vos propres itinéraires politiques à l’audit idéologique de la CATA. Je sais que mon propre dossier d’erreurs serait long. Je vous mettrais au défi de fouiller le passé de vos propres affiliations organisationnelles et de vos bailleurs de fonds — ne mériteraient-ils pas un examen de leur propre dossier-charge ? Le mien, oui. Et si c’est la norme à laquelle nous devons être évalués politiquement, j’ajouterais que, pour que l’affrontement soit équitable, les membres de la CATA devraient devoir divulguer leurs propres feuilles de route et alliances politiques, en ligne et hors ligne, pour être elles aussi scrutées au microscope.

Si vous acceptez cette tactique, je m’attendrais à ce que le VDLC et Organize BC organisent dès aujourd’hui un minutieux audit idéologique de leurs employés, bailleurs de fonds, stagiaires, contacts, alliés, conférenciers et membres. J’ai hâte de voir un tel site Web mis en ligne.

Si vous disconvenez de cette tactique, vous avez la responsabilité de : 1) condamner publiquement la tactique de la CATA ; et 2) exiger immédiatement de la CATA qu’elle supprime de son site Web la page attaquant Yuly Chan et le Groupe d’action de Chinatown.

VOUS AVEZ EU L’EFFET D’AGGRAVER LE CYNICISME CONCERNANT L’EXPLOITATION DE GROUPES OPPRIMÉS PAR LA GAUCHE :

Deuxièmement, vos actions renforcent le cynisme à l’égard de la politique sans scrupules du mouvement syndical de Vancouver et de la gauche en général, où l’on exploite depuis longtemps les problèmes des groupes opprimés en opposant ceux-ci les uns aux autres à des fins opportunistes. J’ai travaillé avec Yuly Chan pendant de nombreuses années. Comme beaucoup de féministes de gauche, elle a travaillé dans un certain nombre de collectivités et d’organisations différentes. Je l’ai toujours vue manifester ouverture et curiosité, en faisant preuve de principes et d’humilité dans les communautés du mouvement des femmes, de la justice pour les migrants et de la classe ouvrière.

J’ai également travaillé dans des groupes où Tami Cameron, une membre de la CATA, était impliquée [le Conseil du quartier Downtown Eastside (DNC), vers les années 2014-2015]. À l’époque, Tami savait que j’étais une ex-membre du collectif Vancouver Rape Relief et que j’avais une analyse abolitionniste de l’industrie du sexe, ancrée dans le féminisme socialiste anti-impérialiste*. Tami n’a pas refusé de travailler avec moi ou lancé de campagne pour me dénigrer. Elle et moi avons discuté un peu de nos différences et nous sommes concentrées sur les tâches à accomplir. Je l’ai soutenue dans la course au leadership du Conseil de quartier, et elle a appuyé mes idées sur des façons de mieux inclure des femmes dans l’organisation.

Je vous raconte cela pour dénoncer la nature sélective et arbitraire du ciblage actuel de Yuly. Beaucoup de femmes ayant des expériences et trajectoires politiques semblables** à celles de Yuly et aux miennes travaillons dans le mouvement syndical, en tant que membres et employées. Beaucoup d’entre nous travaillons et faisons un travail de mobilisation au sein de la gauche au sens large. Pourtant, au nom de Dieu sait quel calcul politique, vous avez activement participé à ce ciblage de Yuly, une femme de couleur et de classe ouvrière engagée à un travail exclusif de mobilisation de membres chinois dans un quartier qui est la cible numéro un du néolibéralisme régnant à l’hôtel de ville. Au nom de Dieu sait quel calcul politique, vous avez déterminé que, parmi nous toutes, elle et son organisation constituent en ce moment des dommages collatéraux acceptables. (Et pour être claire, Yuly souffrira de dommages à long terme en conséquence directe de vos actions.) Ce calcul est malheureusement tout à fait compatible avec le traitement historique de la communauté chinoise (et surtout des femmes chinoises) par le mouvement syndical et la gauche dans notre ville. Et il est tout à fait cohérent avec l’absence historique de toute analyse réelle de leur oppression et avec l’absence de tous principes de la part de la gauche et du mouvement syndical.

Aucun groupe opprimé, y compris les activistes trans, ne devrait être rassuré par votre performance comme « alliés ».

VOUS AVEZ SAPÉ LES CONDITIONS DE LUTTE QUI PERMETTENT UNE VÉRITABLE UNITÉ :

Troisièmement, il y a une certaine vérité dans la maxime « Pas d’unité véritable sans lutte ». Chasser des gens des tribunes (et annuler des événements) est dangereux non parce que cela sape une notion abstraite de la liberté d’expression. C’est dangereux pour la gauche au sens large parce que cela nous prive des conditions matérielles de la lutte : un contexte et des rapports de travail partagés, une expérience et une langue communes, les subtilités d’interactions en temps réel et une prise en charge individuelle et collective de ce qui est entendu et de ce qui est dit.

En contrepartie, les tactiques d’expulsion des tribunes renforcent les alliances fondées sur la peur, créent des formes anémiques d’unité et renforcent des dirigeants (généralement non redevables à leur base) qui ont peur de laisser les gens penser par eux-mêmes et croient que le leadership équivaut au contrôle de l’information et des gens.

Toute forme d’unité de la gauche qui émerge de cette culture couarde fondée sur la peur ne mérite pas de devenir une force politique dans la vie des gens de la classe ouvrière et n’aura sûrement aucune chance contre les forces de classe qui contrôlent aujourd’hui Vancouver.

VOS ACTIONS ONT BATTU EN BRÈCHE LA SÉCURITÉ DE TOUS LES GROUPES OPPRIMÉS DANS LE CONTEXTE ACTUEL :

Enfin, il est fallacieux et naïf de minimiser votre mauvaise gestion de cette affaire en la présentant comme une excellente occasion de faire avancer les discussions sur la libération des trans ou les droits des travailleurs du sexe. Ce n’est en est pas une. En fait, nourrir les divisions entre les groupes opprimés dans le climat politique actuel affaiblit tous ces groupes et les laisse dangereusement exposés face à nos véritables ennemis.

Comme vous le savez sans doute, des débats similaires se déroulent actuellement au Royaume-Uni, où le Parti travailliste est tenu responsable de la façon dont il divise les groupes opprimés à un moment critique. Dans son article « En tant que transfemme, voici l’unité que je veux voir », Kristina Jayne Harrison écrit : « Les vautours des feuilles de chou de droite tournoient au-dessus de nous, tentant de se faire passer pour des défenseurs des femmes, des enfants, de la liberté d’expression et de la rationalité, pour mieux cibler les trans. Un rapide coup d’œil sur la situation en Europe où l’extrême-droite gagne du terrain démontre le danger très réel de cette conjoncture. Nous avons un besoin urgent que la direction du parti travailliste résolve complètement ce problème en prenant le taureau par les cornes : il doit revenir sur ses décisions politiques prématurées concernant l’identité de genre et prendre fermement le contrôle de cette situation pour faciliter un processus national ouvert et respectueux. Il doit créer une conversation qui pose la question fondamentale suivante : comment, tout en respectant l’autonomie des différents groupes, améliorer la vie, les droits et les services rendus aux personnes trans, aux femmes et à tous les gens non conformes aux stéréotypes du genre, et jeter les bases d’une solidarité future entre ces groupes, plutôt qu’une inimitié amère ? »

Il est clair que la gauche de Vancouver devra faire face à des réalités complexes pour surmonter cet état troublant d’« inimitié amère » et forger une sorte d’unité réelle. À cette fin, j’attends vos prochaines déclarations publiques, y compris une évaluation complète de vos erreurs et des leçons apprises.

Solidaire dans la lutte,

Suzanne Baustad

* Une position à laquelle j’en suis venue après des recherches doctorales dans des zones de tourisme sexuel autour d’anciennes bases militaires aux Philippines et un long travail de dix ans avec les organismes Philippine Women Centre et Grassroots Women (ouvert à toutes les femmes auto-identifiées).

** Pour être très claire, Yuly n’a jamais été membre du collectif Vancouver Rape Relief.

 

Traduction: TRADFEM

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Avec amour et solidarité,
Les femmes de Feminist Current

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Une réflexion sur “Deux féministes canadiennes dénoncent l’expulsion de femmes des tribunes

  1. Merci pour vos traductions et votre courage. Je vous propose ce texte de Priscille Touraille qui explique de manière très approfondie d’ou viennent ces impossibilitées de dialogue entre RadFem et TransFem :

    L’indistinction sexe et genre, ou l’erreur constructiviste
    Priscille Touraille
    https://journals.openedition.org/jda/5267
    C’est long, technique et compliqué mais vraiment c’est une lecture très utile.
    Bonne lecture

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