Au Royaume-Uni, des femmes de gauche refusent de taire leurs critiques de la nouvelle notion d’« identité de genre »

Des femmes de la classe ouvrière et des membres du parti travailliste sont furieuses de se voir harcelées et réduites au silence dans leurs tentatives de discuter de cette notion. Et elles ripostent.

par MEGHAN MURPHY, sur Feminist Current, le 23 mars 2018

photo No selfrespecting women

Le ressac opposé aux droits des femmes se poursuit sans relâche sous diverses formes. Vingt ans seulement après que des listes réservées aux femmes aient été adoptées par le Parti travailliste britannique, pour remédier au faible nombre de femmes élues à la Chambre des communes, ces listes sont déjà menacées.

Mardi dernier, on s’attendait à ce que le Parti travailliste adopte officiellement une nouvelle politique permettant aux hommes qui disent s’identifier comme « transgenres » d’avoir accès aux listes réservées aux femmes (LRF). (Cette décision a été retardée.)

Un objectif paritaire

Cette formule de listes réservées aux femmes a été adoptée comme pratique d’action positive à la suite de pressions exercées par le Labour Women’s Network (Réseau des femmes travaillistes), fondé en 1988 après l’élection de seulement 21 candidates travaillistes au scrutin général de 1987. Dans les années 90, où les femmes représentaient moins de 10% des députés parlementaires, les listes réservées aux femmes ont obligé le parti travailliste à sélectionner des candidates dans certaines circonscriptions. En 1997, le Parti travailliste qui voulait faire élire 100 femmes au Parlement, a utilisé ces listes réservées aux femmes pour sélectionner des candidates dans la moitié des sièges gagnables aux élections générales. Ce fut un succès, et 101 candidates travaillistes furent élues députées, en comparaison de seulement 37 travaillistes élues aux élections de 1992.
Cette formule n’a pas échappé à la controverse : de nombreux hommes ont prétendu qu’elle était antidémocratique, entravait l’égalité des chances et constituait essentiellement un « sexisme inversé ». En 1996, un tribunal du travail britannique a même décidé que ces listes réservées aux femmes étaient illégales en vertu de la Loi sur la discrimination sexuelle de 1975.

Au lieu de faire appel de cette décision, le parti travailliste a déposé en 2002 une nouvelle Loi sur la discrimination sexuelle (candidatures électorales), qui permettait aux partis de faire preuve de « discrimination positive » dans la sélection de candidat·e·s, et les listes réservées ont été rétablies. En conséquence, lors des élections générales de 2005, le nombre de femmes élues au Parlement a été porté à 128, dont 98 femmes du parti travailliste, soit 77% du total des femmes élues.

L’impact des listes réservées à des candidatures féminines a été remarquable et continue de garantir la représentation des femmes et des intérêts des femmes au Parlement.

Néanmoins, en janvier dernier, le parti travailliste a annoncé que les hommes n’avaient maintenant qu’à s’auto-déclarer femmes pour pouvoir figurer à ces listes réservées. Cette décision accompagnait l’annonce du soutien travailliste aux récentes propositions de modifications à la Loi sur la reconnaissance du sexe (GRA pour Gender Recognition Act) qui, si elles étaient adoptées, transformeraient la caractéristique de « changement de sexe », protégée contre toute discrimination, pour en faire une caractéristique d’« identité de genre ». Cela signifie que les certificats de reconnaissance de sexe (CRS), qui permettent aux gens de changer légalement de sexe, pourraient être accordés sans conditions, au terme d’un simple processus d’auto-déclaration. « Si les conservateurs ne le font pas, les travaillistes rendront cette mesure légale une fois que nous serons au gouvernement », a déclaré un porte-parole du Parti travailliste à la publication PinkNews, au sujet des changements proposés.

Troublée par le risque de disparition des listes réservées aux femmes, Jennifer James, membre du Parti travailliste et socialiste engagée, a lancé une campagne de financement communautaire pour intenter un recours juridique contre le parti à ce sujet. Onze jours après le début de cette initiative, elle fut suspendue par le parti, apparemment, en partie, « pour avoir dit que les femmes n’avaient pas de pénis ».

Jennifer James m’a expliqué qu’à son avis, « les hommes et les femmes sont traités différemment du fait d’être catégorisés par la biologie de la reproduction ». Elle soutient, en outre, que le genre n’est pas inné, que ce n’est qu’un « ensemble toxique de stéréotypes » imposés aux femmes afin de les maintenir en sujétion.

« Il n’y a rien de progressiste dans ‘l’identité de genre’, dit-elle. C’est un concept réactionnaire et une pure insulte envers les femmes de suggérer que nous nous ‘identifions’ à notre propre oppression. »

La politique clarifiant que les hommes auto-déclarés « trans » peuvent avoir accès aux listes réservées aux femmes devait être révélée cette semaine, mais elle a été retardée, alors que plus de 200 femmes travaillistes ont menacé de démissionner du Parti.

À ce jour, il n’y a eu aucun processus de consultation sur cette politique et, à l’émission « BBC Sunday Politics », l’ancien porte-parole de Jeremy Corbyn, Matt Zarb-Cousin, a rejeté sommairement les travaillistes dissidentes comme étant seulement « [2000] ou 3000 personnes dans un parti qui en compte 650 000 – une minorité restreinte de femmes qui ne croient pas aux droits des trans ».

Bien sûr, 3000 femmes constituent tout de même une population assez imposante, et il n’est pas vrai que les gens qui contestent la position du parti travailliste sur les hommes identifiés trans sont opposés aux « droits des trans ». Mme James fait remarquer qu’il n’y a vraiment aucun moyen de savoir ce que pensent les femmes du parti de ces idées et de ces politiques, « tant le débat a été étouffé par ceux qui crient à la ‘transphobie’. »

Quoi qu’il en soit, ce genre de fausses représentations et de rejets sommaires en dit long sur la valeur qu’accordent des hommes de gauche comme Zarb-Cousin aux opinions des femmes aujourd’hui, quelques décennies seulement après que plusieurs de ces militants se sont battus contre la formule des listes réservées aux femmes. (De fait, Zarb-Cousin emploie lui-même le terme péjoratif de « TERF » (Trans Exclusive Radical Feminist) pour dénigrer les femmes qui remettent en question le concept d ‘« identité de genre », révélant ainsi sa volonté de dénaturer les propos des femmes avec qui il est en désaccord et de les soumettre à de la propagande haineuse. Jen Izaakson, un membre de Momentum (faction pro-Corbyn au sein du parti travailliste) et de Mayday4Women, un groupe féministe radical faisant campagne contre le GRA, a déclaré : « Le Parti travailliste semble penser que les femmes ne comptent pas, en dépit du fait que nous pouvons voter et que nous formons même la majorité des membres du parti. Les leaders actuels sont totalement déconnectés de ce que les femmes moyennes pensent de la question transgenre. »

L’intérêt des femmes dans ce débat serait peut-être plus explicite si la gauche leur permettait de s’exprimer (et écoutait ce qu’elles ont à dire). Au lieu de cela, les efforts visant à discuter de la législation proposée et de la notion même de « l’identité de genre » sont bloqués de façons incroyablement hostiles.

Jennifer James dit qu’un certain nombre de femmes travaillistes ont été placées sur une « liste noire » par un groupe d’employés et de députés essentiellement masculins, et ajoute :

« On m’a traitée de ‘salope’, de ‘conne’, de ‘TERF haineuse’, d’ ‘intolérante’, de ‘transphobe’ et de ‘dérangée’ pour avoir simplement tenté de soulever ces enjeux … D’avoir cherché à faire respecter les exemptions fondées sur le sexe auxquelles ont droit les femmes dans la Loi sur l’égalité de 2010 (Equalities Act 2010). »

D’autres exemples de ces types d’attaques semblent sans fin. Une femme du nom d’Anne Ruzylo – alors répondante aux droits des femmes (woman’s officer) au Parti travailliste – a dû subir plusieurs mois d’intimidation de la part de Lily Madigan, un membre du parti qui l’a diffamée comme « transphobe ». Mme Ruzylo a été contrainte de démissionner en novembre dernier, mais tous les membres du comité exécutif de sa section ont également remis leur démission en solidarité avec elle. Quant à Madigan, il a été élu répondant aux femmes dans sa propre section du parti peu de temps après.

Le 8 mars (Journée internationale de lutte pour les droits des femmes), une dirigeante syndicale, Paula Lamont, a été chassée d’une ligne de piquetage de son propre syndicat par un groupe de transactivistes. Selon Mme Lamont, citée par le quotidien de gauche The Morning Star, cette attaque s’est produite parce qu’elle avait assisté à une réunion organisée le 27 février par le groupe A Woman’s Place UK (WPUK) à propos des modifications proposées au GRA. Elle a déclaré au Morning Star :

« En tant que femme syndicaliste, je crois qu’il est de ma responsabilité de comprendre autant que possible l’impact des changements proposés à la Loi sur la reconnaissance du sexe et comment la nouvelle législation peut affecter les femmes à leur lieu de travail et compromettre leurs droits. J’ai senti que la réunion du WPUK, à laquelle participaient également beaucoup d’autres femmes syndicalistes de premier plan, serait le meilleur endroit où entendre les préoccupations des femmes. »

Venice Allan, une ancienne membre du Parti travailliste, a eu du mal à trouver des lieux où accueillir la tournée « We Need to Talk UK », une série de meetings qu’elle organise dans différentes villes du Royaume-Uni pour discuter de l’idéologie et de la législation sur l’identité de genre. Surprise que Momentum, faction du parti travailliste dont elle était membre active, ait refusé d’accueillir sa réunion en septembre, elle a alors réservé une salle à la librairie communautaire New Cross Learning, à Londres. Lorsque Sisters Uncut, un groupe d’action directe préconisant des services de lutte contre la violence conjugale, a eu vent de ce projet, la librairie a été soumise à un harcèlement intense, et a dû annuler l’événement. Le meeting de Mme Allan s’est déroulé dans un nouveau lieu, mais non sans difficulté : une femme qui souhaitait s’y rendre, Maria MacLachlan, a été frappée par un manifestant.

Quand Mme Allan a essayé de tenir une deuxième réunion, six mois plus tard, le lieu qu’elle a réservé a été harcelé de la même façon et a aussi annulé son engagement. Mme Allan a dit que la femme auprès de qui elle avait fait cette réservation lui a témoigné n’avoir jamais rien vu de tel : « elle a été submergée d’appels téléphoniques, de courriels et de messages affichés dans les médias sociaux l’accusant de transphobie ». Sans se laisser décourager, Venice Allan a amené son meeting à la Chambre des communes, où tout membre du public peut réserver des salles, si la réunion soit parrainée par un·e député·e.

Cet événement, qui s’est tenu le 14 mars, a réuni 130 personnes. La couverture médiatique s’est résumée à des articles affirmant que l’une des conférencières, Sheila Jeffreys, féministe radicale et écrivaine, avait traité les personnes trans de « parasites ». En vérité, bien sûr, Mme Jeffreys n’a jamais soutenu que les personnes s’identifiant come trans étaient des insectes (le bulletin Pink News a contribué à cette fausse représentation en juxtaposant une photo de Jeffreys et un gros plan d’une tique en page frontispice). Plutôt, comme elle m’a expliqué au téléphone, elle pense que « le travestissement des hommes, quand il prend la forme d’hommes se substituant à des femmes et parlant en notre nom, peut être interprété comme une forme de parasitisme. » Dans son discours à la réunion, elle a expliqué :

Quand les hommes parasitent les femmes, ils nous empêchent de nous nommer et de parler de nous et ils parlent à notre place. Ils prennent la place de femmes dans les groupes consultatifs, s’expriment lors de conférences féministes, dans les consultations sur la violence contre les femmes, etc. Des hommes – même adolescents – sont maintenant nommés répondants aux femmes dans des sections locales du parti travailliste, et des hommes qui se travestissent s’imposent maintenant dans les listes de candidatures réservées aux femmes… une formule pour laquelle les féministes ont lutté durant des décennies afin de permettre aux femmes de surmonter les énormes préjugés à leur égard et d’avoir une chance d’être sélectionnées comme candidates.  Les femmes peuvent ainsi se retrouver représentées par des hommes qui ont occupé des corps de femmes et qui parlent en notre nom. »

Venice Allan a démissionné du parti travailliste le 8 mars, après avoir été suspendue, puis soumise à une enquête en raison d’allégations d’« intimidation et de harcèlement » dans les médias sociaux et en personne. « Je n’ai pas pris ma carte du parti travailliste pour me voir interrogée pour des crimes de pensée », m’a-t-elle dit.

Au  cours de la première interview de ce processus d’enquête, qui a eu lieu le 19 février 2018, Dan Hogan, employé au service des conflits et du contentieux du parti travailliste, a posé à Mme Allen une série de questions sur sa position à propos des personnes s’identifiant comme trans et sur certains de ses messages à ce sujet dans les médias sociaux. À un moment donné, Hogan l’a interrogée au sujet de Heather Peto, un agent d’inclusion des trans au parti travailliste qui milite depuis longtemps pour que les hommes s’identifiant comme trans aient accès aux listes réservées aux femmes. Mme Allan a répondu :

« Heather Peto utilise les listes réservées aux femmes pour promouvoir sa carrière en politique et se faire élire député. Pour autant que je sache, il a échoué en tant que candidat à la députation, en tant qu’homme, et je crois qu’il tente de profiter des listes réservées aux femmes pour … eh bien, il n’a pas été élu … Je ne trouve pas équitable que des hommes s’emparent de ces places qui sont conçues pour remédier au déséquilibre entre les hommes et les femmes au Parlement. Mais je n’ai absolument aucun problème avec le fait que des transgenres se présentent comme députés ou comme conseillers. »
Mme Allan dit qu’elle n’a jamais contesté le transgenrisme ou les personnes s’identifiant comme trans jusqu’à ce que des changements soient envisagés à la loi.

Ce ne sont là que quelques-unes parmi les nombreuses femmes en colère au sein de la gauche qui se sentent abandonnées par leur parti et qui ont peur de perdre des droits chèrement acquis.

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Lucy Mcdonagh a grandi dans la classe ouvrière, élevée par une mère célibataire. Sa vie de jeune femme a été marquée par des problèmes de dépendance, d’agressions, de pauvreté et de santé mentale. Elle a réussi à échapper à une relation de couple avec un homme extrêmement violent à 32 ans, après avoir été avec lui pendant 10 ans. « Mon expérience de la classe ouvrière et du niveau de traumatisme qu’ont vécu beaucoup de gens de la classe ouvrière a été ma force motrice depuis mon enfance », m’a dit Mcdonagh.

« Tout ce que j’ai toujours voulu faire, c’est essayer de donner à mes camarades de la classe ouvrière les moyens de subvenir à nos besoins et, ce faisant, d’habiliter notre communauté. Être de la classe ouvrière ne se limite pas à la pauvreté. C’est une question de résilience et de compréhension tacite de la violence. Nous ne parlons pas de nos luttes parce que cela nous met encore plus à risque. »

Cette réalité est soudainement d’un grand intérêt pour ceux qui souhaitent récupérer (ou « parasiter », si vous voulez …) les luttes des groupes opprimés comme façon d’acquérir plus de capital social, culturel ou politique.

Mme Mcdonagh a dû fermer le centre de bien-être holistique qu’elle dirigeait à Deptford après avoir quitté son partenaire de l’époque, en raison du traumatisme et de la dépression subséquente vécue pendant le processus d’intervention de la police. Une fois rétablie, elle a cofondé le projet Deptford People, qui non seulement nourrit les gens, mais, comme elle dit, « a créé une famille pour les exclus de la communauté ». «Nous mangions ensemble, nous jouions de la musique, riions et parlions … Nous n’offrions pas un service, nous offrions une occasion de réintégrer une communauté. Il n’y avait pas ‘d’aide aux pauvres’ – nous sommes tous pauvres et avons dirigé le projet ensemble. C’était incroyable. »

Peu de temps après le démarrage de ce projet, Deptford s’est embourgeoisée et les gens de la classe ouvrière comme Lucy Mcdonagh ont cessé d’y être les bienvenus. « Les gens de la classe ouvrière peuvent être assez effrayants pour les gens de la classe moyenne blanche qui ne viennent pas de la région », a-t-elle expliqué.

« Nous crions et jurons et nous provoquons les uns les autres. Nous parlons une langue différente. Une langue qui est souvent interprétée comme de l’agression. Nous ne sommes pas [politiquement corrects] parce que la plupart d’entre nous n’ont jamais vraiment cru que la politique est quelque chose de plus qu’un jeu d’hommes riches pour s’enrichir encore plus. Mais nous ne sommes pas inintelligentes – nous ne sommes tout simplement pas des universitaires. »

L’embourgeoisement de la ville a provoqué une hausse soudaine de groupes et de mouvements « de justice sociale, très bourgeois, et blancs ». Les organismes locaux qui prétendaient soutenir les personnes les plus marginalisées semblaient maintenant, selon Mme Mcdonagh, n’être rien de plus qu’un « aimant social pour des étudiants privilégiés, qui se servaient de la communauté pour se donner une identité à la mode. »

« Ils utilisaient des pronoms étranges comme ‘ze’ et ‘they’. » Comme Mme Mcdonagh ne pensait pas que cette « mode de jeunes riches » allait affecter son travail, elle ne s’en est pas trop souciée. « Nous étions trop occupées à essayer de garder les gens nourris, logés et hors  de prison. »

Après avoir participé à un débat sur le logement avec ces étudiants, le groupe de Mcdonagh a fait l’objet d’un article dans une publication anarchiste radicale appelée STRIKE! Magazine. En parcourant la publication, Mcdonagh a été choquée d’y trouver un article promouvant la pornographie ainsi que divers « conseils sexuels » liés à l’industrie du sexe, comme le fait d’enseigner aux femmes comment faire des « fellations profondes », par exemple.

« Comment aurais-je pu partager cette publication avec les femmes de notre projet communautaire? » m’a-t-elle dit. Mcdonagh m’a expliqué que beaucoup de femmes et de filles avec lesquelles elle travaillait étaient quotidiennement aux prises avec des souteneurs. « Une jeune fille – elle n’avait que 17 ans – s’était récemment fait casser la gueule par un prostitueur et son visage tenait ensemble grâce à 16 épingles en métal. » Mme Mcdonagh a piqué une belle colère.

« Nous sommes loin d’être un groupe de femmes prudes. Beaucoup d’entre nous ont vécu directement l’impact très réel de l’industrie du porno / du sexe sur les femmes et les filles de la classe ouvrière. Comment ces anarchistes pouvaient-ils ignorer le caractère pathétique de promouvoir cette idée auprès de jeunes femmes? Sans parler du fait de juxtaposer ce texte à la transcription d’un échange sur le sans-abrisme entre personnes du quartier! »

Même s’ils prétendaient soutenir les opprimés, Lucy Mcdonagh trouvait que ces étudiants n’avaient aucun concept ou empathie envers les expériences réelles des femmes vraiment marginalisées. « En réalité [ils] s’alimentaient d’une nouvelle idéologie complexe et d’un langage qu’ils étaient seuls à parler. ».

Mcdonagh a aussi été déconcertée après avoir rencontré une nouvelle organisation anti-violence conjugale, également dirigée par de jeunes étudiantes de la classe moyenne. Le langage utilisé par ce groupe lui a semblé absurde et inutile aux femmes qui souffrent réellement en raison de la violence masculine. « Leur liste d’‘avertissements de propos déclencheurs’ (trigger warnings) déclenchement et leurs politiques d’‘espaces sécurisés’ (safe spaces) étaient encombrées de tout un jargon d’expressions sur le genre dont je n’avais jamais entendu parler. » Elle ajoute : « Je ne sais pas ce qu’est un ‘espace sécurisé’, mais j’aimerais savoir où il y a un pour les gens de la classe ouvrière dans notre secteur. »

Elle se dit particulièrement intriguée par toute l’attention portée à « l’identité de genre ». « Pourquoi les organisations pro-justice sociale les plus médiatisées centraient-elles soudainement [leur travail] sur un groupe de personnes avec lesquelles je n’avais jamais été en contact? »

look kitten I am a manC’est à cette étape que Mme Mcdonagh a découvert les changements proposés au Gender Recognition Act. Comme elle avait de proches amies qui étaient « transsexuelles », elle connaissait la formule des certificats de reconnaissance du sexe.

« Je n’avais jamais été préoccupée par l’entrée d’une personne ayant médicalement changé de sexe dans un espace réservé aux femmes. À ma connaissance, ce n’était rien de grave. Il n’y a qu’environ 5000 personnes qui possèdent un certificat de reconnaissance de sexe au Royaume-Uni. Donc vous pouvez imaginer que cela ne cause pas vraiment de problèmes majeurs. »

Mais au cours d’une discussion avec des étudiants du Collège Goldsmiths au sujet d’un projet de logement communautaire, les choses ont explosé. Mme Mcdonagh a été agressée verbalement par des étudiants après avoir rejeté le nouveau jargon que l’on voulait imposer à sa communauté On l’a traitée de « femme blanche cis », puis de « chienne » et de « connasse ». Un jeune étudiant l’a interpellée dans un message sur Internet en soutenant que la Marche des femmes ne devrait pas permettre aux femmes de mettre l’accent sur « le vagin » parce que cette pratique était « transphobe ». Lorsque Mcdonagh lui a demandé a demandé comment il définissait le mot « femme », l’homme lui a répondu: « Quiconque dit en être une. »

C’est à ce moment-là, dit-elle, tout est devenu clair. « Voilà ce que veut dire ‘l’auto-déclaration : n’importe qui peut prétendre être n’importe qui… De sorte que des gens riches et privilégiés peuvent prétendre être marginalisés. » Et elle ajoute : « Comment pouvons-nous maintenir en sécurité les femmes de la classe ouvrière si n’importe qui peut se dire légalement une femme?

Mme Mcdonagh est devenue plus troublée quand « un adolescent de classe moyenne qui s’identifiait comme femme s’est vu accorder un poste de répondant aux femmes au sein du parti travailliste » et quand elle a vu une femme qu’elle connaissait suspendue de ce parti pour « avoir refusé de dire qu’un homme doté d’un pénis est une femme ».

Alors qu’elle avait été travailliste toute sa vie, Mme Mcdonagh affirme qu’elle ne votera plus jamais pour ce parti en raison de sa décision d’adopter des politiques d’identité de genre sans consultation.

Elle me parle d’un « très réel manque de compréhension des femmes violentées, de leur besoin d’espaces non mixtes et de leur besoin d’être protégées des prédateurs ». Mais il est devenu impossible de discuter ou même de mentionner ces problèmes. « On a soudainement vu une majorité d’étudiant·e·s de classe moyenne à la peau blanche engueuler et agresser des femmes de la classe ouvrière pour avoir exprimé leur inquiétude », dit-elle. « Ces gens intimidaient de véritables victimes pour [forcer à se soumettre à] leur idéologie des femmes qui ont toute leur vie été forcées à accepter des situations dont elles ne voulaient pas. »

Mme Mcdonagh et son groupe s’inquiètent de la façon dont les changements proposés au GRA pourraient affecter les services offerts aux femmes comme elle et celles avec qui elle a travaillé.

Mcdonagh dit qu’elle ne croit pas qu’un « garçon blanc riche » puisse « comprendre les besoins d’un ex-système d’une femme de la classe ouvrière, élevée en famille d’accueil, violée et agressée durant des décennies par une foule d’hommes – une femme vivant dans un monde qui ne lui semblera jamais sûr et qui élève des enfants dans une communauté qui souffre [en raison] de la pauvreté, de la violence et de traumatismes. »

« Je n’ai pas pu me contenter d’assister impuissante à ce dernier épisode de « L’embourgeoisement de Deptford », soit l’envahissement de la seule chose qui reste aux femmes de la classe ouvrière : leur expérience vécue. »

Mme Mcdonagh et son groupe s’inquiètent de la façon dont les changements proposés au GRA pourraient affecter les services offerts aux femmes comme elle et celles avec qui elle a travaillé. Pourtant, elles n’obtiennent aucune réponse à leurs questions. Elles se demandent comment elles pourront protéger les femmes avec lesquelles elles travaillent, face à des hommes qui auront seulement besoin de s’identifier comme « femmes » pour accéder aux espaces des femmes. Elles sont inquiètes de savoir si « un petit organisme populaire non subventionné [pourra] contester cette législation au nom du bien commun au besoin ». Elles veulent également savoir si le fait de contester une telle loi pourrait compromettre leur futur accès à un budget.

« Les femmes de la classe ouvrière savent à quel point des agresseurs s’efforceront d’avoir accès à leurs victimes », m’a-t-elle dit. « Nous le savons parce que nous l’avons vécu. »

« Je crains que seule la seule possibilité pour un homme d’accéder à un service réservé aux femmes [qu’il s’agisse d’un client ou d’un membre du personnel] suffise, par exemple, à convaincre notre communauté de femmes musulmanes d’éviter ces espaces. Nous tentons constamment de rejoindre des catégories de femmes difficiles d’accès, et cela nous compliquerait certainement la tâche. »

Même si elle ne croit pas que les « trans » sont intrinsèquement une menace, Mme Mcdonagh croit fermement que les victimes de violences masculines ont besoin de services réservés aux femmes et que les femmes devraient également avoir la priorité en ce qui concerne la dotation de ces services. « Nous avons déjà constaté que des hommes s’identifiant comme ‘trans’ ont tendance à postuler des positions réservées aux femmes et des postes vacants comme façon de valider leur identité de genre », dit-elle.

« La première chose qu’a faite Lily Madigan après avoir reçu son CRS a été de réclamer un poste de bénévole dans un refuge de femmes. Il s’agit d’un homme de 20 ans, de race blanche, de la classe moyenne, qui n’a pas subi de transition médicale, et qui a intenté une poursuite contre son école pour avoir le droit de porter une jupe. Lily ne demandait pas à faire du bénévolat au nom de l’impression d’avoir quelque chose à offrir aux victimes de violence conjugale. Lily utilisait le refuge des femmes pour valider son identité et pour imposer les droits des transgenres, quels qu’en soient les effets pour les femmes victimes. »

« Quand nous sommes agressées verbalement et traitées de fascistes parce que nous sommes préoccupées par les effets de changements de politiques sur des personnes marginalisées, cela constitue une attaque directe contre les femmes de la classe ouvrière et les organisations de base. »

Mme Mcdonagh a assisté à la réunion organisée par Venice Allan à la Chambre des communes. Au-delà de toutes les questions que se posait son groupe, elle estimait qu’après avoir vu des femmes perdre leur emploi, leur réputation et leurs appartenances politiques « juste pour avoir communiqué à des gens comme moi des informations importantes au sujet de modifications qui allaient affecter nos vies et celles des gens avec lesquels nous travaillons », son groupe devait prendre la parole et démontrer son soutien.

Elle dit que cette réunion a été « extraordinaire » et « une source d’énergie ». Son groupe n’avait jamais visité la Chambre des communes auparavant. « La salle était splendide et remplie de tant de femmes – venues de partout au pays. » Avant la réunion, elle et ses collègues de la collectivité ont publié une déclaration où l’on pouvait lire :

« Quand nous sommes agressées verbalement et traitées de fascistes parce que nous sommes préoccupées par les effets de changements de politiques sur des personnes marginalisées, cela constitue une attaque directe contre les femmes de la classe ouvrière et les organisations de base. »

« Il est déjà assez déplorable que des femmes soient congédiées, ostracisées, intimidées et menacées pour avoir tenté de parler d’un problème qui touche de plusieurs façons leurs vies, leurs droits, leurs espaces et leurs mouvements. Mais que ce soit en grande partie des jeunes, des blancs, issus des classes moyenne et supérieure, qui intimident des femmes marginalisées, qui travaillent dans ces mouvements depuis des décennies, rend la situation d’autant plus choquante et hypocrite. »

Mme Mcdonagh conclut :

« Je veux dire à ces gens qui ont embourgeoisé toute notre existence que nos espaces sécurisés ne sont pas à vendre. Qu’il ne leur appartient pas de redéfinir notre expérience. Je veux faire savoir à ces gens qu’ils et elles sont complices de la victimisation de personnes déjà victimisées. Surtout, je veux entamer une conversation sur le privilège social et sur la façon dont le mouvement politique et social transgenre est piloté à partir du monde universitaire et supprime les droits des femmes de la classe ouvrière. »

 

Version originale : http://www.feministcurrent.com/2018/03/23/leftist-women-uk-refuse-accept-labours-attempts-silence-critiques-gender-identity/
Traduction : TRADFEM

meghan-murphy-photo récenteMeghan Murphy est écrivaine et journaliste indépendante, et fondatrice et directrice du site Feminist Current. Elle a obtenu une maîtrise au département d’Études sur les femmes, le genre et la sexualité de l’Université Simon Fraser en 2012. Elle travaille actuellement à un livre qui invite à un retour vers un féminisme plus radical, rappelant la deuxième vague et ancré dans la sororité.

Meghan blogue sur le féminisme depuis 2010. Elle n’hésite pas à penser à contre-courant et a été la première à publier une critique des défilés Slutwalk, en 2011. C’est l’une des rares blogueuses populaires à développer en public une critique à la fois féministe radicale et socialiste de l’industrie du sexe. Les critiques adressées par Meghan au#twitterfeminism, à la mode du burlesque, à l’auto-objectivation des selfies, et au féminisme du libre choix lui ont valu une foule d’éloges et d’attaques, mais surtout une reconnaissance comme écrivaine qui n’a pas peur de dire quelque chose de différent, en dépit de ce que le féminisme populaire et les grands médias décrètent comme ligne du parti.

En plus de sur TRADFEM, vous pouvez trouver ses écrits en version originale dans les médias TruthdigThe Globe and Mail, Georgia StraightAl Jazeera, Ms. MagazineAlterNetHerizonsThe TyeeMegaphone Magazine, GoodNational PostVerily Magazine, Ravishlyrabble.ca, xoJaneViceThe Vancouver Observer et New Statesman. Meghan a également participé à l’anthologie Freedom Fallacy : The Limits of Liberal Feminism.

Elle a entre autres été interviewée par Radio-Canada, Sun News, The Big Picture avec Thom Hartmann, BBC Radio 5, et Al Jazeera, ainsi que dans de nombreux autres médias. Isabelle Alonso a publié une interview d’elle sur son blog. Vous pouvez également la suivre sur son fil Twitter à @MeghanEMurphy.

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2 réflexions sur “Au Royaume-Uni, des femmes de gauche refusent de taire leurs critiques de la nouvelle notion d’« identité de genre »

  1. C’est un article très intéressant, mais quelle longueur!

    À l’ère de l’expression rapide et courte dans les réseaux sociaux, peu de personnes liront cet article jusqu’à la fin. Je vais sans doute en publier une partie et renvoyer à la lecture intégrale sur TRADFEM.

    Bon congé de Pâques.

  2. C’est vrai qu’il est long mais je trouve enrichissant qu’une journaliste ait pris la peine de ne pas s’en tenir à une courte citation, pour remonter plutôt aux racines de cet enjeu des listes de candidatures réservées aux femmes, et surtout qu’elle ait pris la peine de faire ressortir les enjeux de lutte de classes qui sous-tendent cette tentative d’expropriation des femmes du parti travailliste.
    Merci d’y faire écho sur SISYPHE.

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