PROSTITUTION, PROXÉNÈTES… POUR EN FINIR AVEC LE MYTHE DE LA « PUTE HEUREUSE »

par ORLANDO CROWCROFT, Magazine Newsweek, le 30 novembre 1017

L’écrivaine et activiste féministe britannique Julie Bindel devait prendre la parole à l’Université St Edward au Texas en octobre, dans le cadre d’une tournée de promotion de son nouveau livre aux États-Unis. Le jour de la conférence, elle a reçu un appel de cette université catholique d’Austin l’informant que l’événement avait été annulé, sous prétexte qu’il « risquait d’offenser des étudiants sur le campus ».

Ce n’était pas la première fois que Bindel se voyait ainsi chassée d’une tribune – et s’il faut en juger par son nouvel ouvrage, The Pimping of Prostitution : Abolishing the Myth of Sex Work (Les entremetteurs de la prostitution : abolir le mythe du travail du sexe) – ce ne sera probablement pas la dernière. Elle témoigne à Newsweek avoir été empêchée de prendre la parole au moins une douzaine de fois au Royaume-Uni, y compris en 2015, alors qu’elle avait été invitée à un débat l’opposant au militant antiféministe extrême Milo Yiannopoulos, à Manchester.

Comme cela est souvent arrivé dans la carrière de Julie Bindel en tant qu’écrivaine, journaliste et activiste féministe, ce n’était pas son travail récent qui a été critiqué à St Edward. La controverse portait plutôt sur une chronique d’humeur rédigée en 2004, pour le journal The Guardian à propos de la communauté transgenre qui était intitulée « Gender benders beware ». (Bindel souligne qu’elle s’est excusée à trois reprises fois pour le ton qu’elle avait adopté et son recours inapproprié à l’humour dans ce texte.)

Dans une déclaration faite à Newsweek, Kris Sloan, professeur d’éducation et directeur de la Social Justice Living Learning Community (Communauté d’apprentissage et d’actualisation de la justice sociale) à l’Université St Edward, a confirmé que cette annulation était due à « une controverse et une confusion parmi les étudiants (en particulier notre population transgenre et non conformiste de genre ») concernant l’article de 2004 de Bindel qui, selon lui, « a troublé l’intention initiale d’inviter cette autrice sur notre campus ».

Si ses remarques sur la communauté transgenre ont suscité une controverse au sein d’une partie de la gauche féministe et libérale, son nouveau livre ne fera rien pour l’apaiser. Le récent lancement de cet ouvrage au Royaume-Uni a dû être protégé par des gardes de sécurité et a fait l’objet d’un piquetage par quelques activistes pro-prostitution. Pendant ce temps, les mentions du nom de Bindel sur le réseau Twitter jettent un éclairage inquiétant sur la haine souvent fanatique que ses idées suscitent chez ses détracteurs.

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Des activistes pro-prostitution manifestent avec quelques personnes prostituées contre un projet de loi abolitionniste à Lyon le 6 juillet 2012. La ministre française des droits des femmes annonçait alors son intention d’abolir l’exploitation des prostituées en France et de nouvelles mesures en ce sens. REUTERS / Photo : EMMANUEL FOUDROT

« Ils se sont donné pour mission de me harceler et m’empêcher de faire mon travail », a déclaré Bindel à Newsweek. « Et ils ont échoué. »

Bindel écrit dans la préface de son ouvrage qu’il n’existe pas de problème aussi controversé que la prostitution parmi les féministes, les libéraux et les militants des droits de la personne. La vision libérale conventionnelle de cette industrie veut que toute tentative de la condamner ou d’en restreindre l’impact équivaut à refuser leur agence aux femmes (et aux hommes, bien que les prostitués soient beaucoup moins nombreux) qui choisissent de vendre du sexe. Même le terme prostitution est considéré comme désuet, le lobby pro-légalisation lui préférant l’euphémisme « travail du sexe ».

Mais de Gujarat à Dubaï, de Vancouver à New York, Bindel continue à démonter ce que l’une de ses interlocutrices qualifie de vision romantique de la « pute heureuse ». Son principal argument est que dans tous les pays où une normalisation a été testée – en Hollande, mais aussi en Nouvelle-Zélande, en Australie, en Allemagne et dans certaines régions du Royaume-Uni et des États-Unis – ce modèle n’est un triomphe que pour les acheteurs de sexe. Pour les femmes qui assurent ce « travail », cela n’a été rien de moins qu’une tragédie.

« Pour moi, dit-elle, la prostitution est une violation des droits fondamentaux des femmes et des filles. Selon les libéraux, le seul abus des droits de l’homme en prostitution a lieu […] au moment où des hommes sont dissuadés d’acheter du sexe, et non quand ils louent les orifices du corps d’une femme pour se soulager sexuellement. Selon cette logique, les femmes qui vendent du sexe seraient les victimes de moralistes bourgeoises qui veulent leur enlever le droit à gagner leur vie », écrit-elle.

Un combat qui a 150 ans

Bindel retrace l’histoire du mouvement abolitionniste en remontant jusqu’en 1860 et à Josephine Butler, une réformatrice sociale et activiste féministe qui a fait pression sur l’industrie de la prostitution aux États-Unis et en Europe. Elle nous conduit jusqu’au militantisme contemporain mené par des groupes tels que Women Hurt in Systems of Prostitution Engaged in Revolt (WHISPER), fondé en 1985 par Evelina Giobbe. Vendue à un proxénète à 14 ans, Giobbe lutte depuis trente ans contre cette industrie.

Bindel décrit ensuite les diverses tentatives menées au cours des dernières décennies pour normaliser le commerce du sexe, en illustrant leurs échecs par les témoignages de survivantes et de militantes interviewées dans 35 pays. On est atterré à la lecture de leurs nombreux récits incluant d’horribles sévices de la part des proxénètes, des policiers et des acheteurs de sexe – tout comme par son chapitre sur les hommes qui paient pour du sexe et leurs attitudes, non seulement à l’égard des prostituées mais des femmes en général.

Comme le dit un chercheur cité dans le livre, parlant d’une attitude commune à ceux qu’on appelle les « johns », ou prostitueurs : « La plupart de ces hommes voient cela comme une transaction commerciale. [Ils] ne voient pas la femme comme un être humain. »

Le Modèle nordique

L’objectif des abolitionnistes comme Bindel et ses interlocutrices a pour nom le « Modèle nordique » : un ensemble de lois et de politiques qui pénalise la demande pour le sexe tarifé, mais en dépénalise la vente. D’abord instauré en Suède, ce modèle a depuis été adopté par la Norvège, l’Islande, le Canada, la Corée du Sud, l’Irlande du Nord et la France, tandis que la république d’Irlande, Israël, la Lettonie et la Lituanie envisagent à leur tour son adoption, explique Bindel.

Une bonne partie du livre est consacré à un portrait révélateur de l’autre camp de cette controverse, le lobby pro-prostitution, que Bindel décrit comme étant bien financé et extrêmement bien organisé. Une grande partie de la gauche libérale – y compris plusieurs gouvernements et de grandes ONG des droits de l’homme – tend à être partisane d’une complète légalisation, alors que les abolitionnistes libéraux se sont retrouvés parmi d’étranges alliances, notamment avec des groupes conservateurs et chrétiens.

Du début à la fin de The Pimping of Prostitution, Bindel compare le combat anti-prostitution à la lutte contre le tabac, où les grandes entreprises ont utilisé la désinformation, des propos faussement scientifiques et leurs vastes réserves d’argent pour propager le mensonge que fumer n’était pas nocif, et ce longtemps après que le contraire ait été démontré. Tout comme allumer une cigarette dans un bureau ou un restaurant est devenu impensable en 2017 dans la plupart des pays d’Europe et les États-Unis, les abolitionnistes espèrent qu’un jour prochain, les bordels du quartier red-light d’Amsterdam seront vus comme une relique d’un autre âge.

julie-bindel Il faut porter au crédit de Julie Bindel que lorsqu’elle croit en quelque chose qui va à l’encontre de clichés acceptés, elle n’hésite pas à le dire, ou même à se tenir debout et à le crier dans un porte-voix. Contrairement à beaucoup de ses détracteurs, elle n’a pas façonné ses arguments derrière un écran à Londres ou à New York, mais dans des bordels et sur des coins de rue, dans des refuges et dans des hôpitaux, à parler à des femmes ayant une expérience de première main de l’industrie du sexe. En cela, son livre est une œuvre de journalisme et non une simple polémique. Et pour cela, elle doit être applaudie. Quel que soit le point de vue de ses lectrices et lecteurs sur l’industrie du sexe, The Pimping Of Prostitution est à la fois un ajout important à un débat crucial et une plate-forme pour les récits de femmes qui n’auraient peut-être pas été entendues autrement. Peut-être que ceux qui emploient des arguments féministes ou libéraux sur le « travail du sexe » pour marginaliser ou boycotter Bindel devraient se demander à quelles autres femmes ils refusent une tribune en agissant de la sorte.

The Pimping Of Prostitution: Abolishing the Sex Work Myth est en librairie, publié par Palgrave Macmillan. 

Version originale:

Traduction: TRADFEM

On trouvera plusieurs autres articles et entrevues de Madame Bindel sur d’autres pages des portails TRADFEM et RESSOURCES PROSTITUTION, notamment:
Les hommes doivent être exclus du féminisme pour empecher celui-ci de ne plus qu’être à propos d’eux

Féminisme et « putophobie »

Appel à don – L’homme qui se cache au grand jour

Pourquoi la gauche refuse-t-elle de reconnaître que la prostitution repose sur un racisme brutal? 

La grande arnaque du travail du sexe: comment des lobbyistes du sida se sont joints au combat en tant que proxénètes de la prostitution

À propos du pacte unissant les trans-activistes et le lobby de l’industrie du sexe 

Ce pourquoi la prostitution ne doit jamais être légalisée

 

 

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