La revue de philosophie féministe HYPATIA évacue la réflexion critique… au nom de la philosophie féministe.

Un article de Rebecca Tuvel, intitulé « En défense du transracialisme », pose des questions importantes et ne fait de tort à personne. Le comité de rédaction d’Hypatia doit des excuses à l’autrice.
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par MEGHAN MURPHY, sur Feminist Current, le 3 mai 2017
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Une foule de gens – des féministes, des journalistes, des universitaires, des enseignantes et des enseignants, des autrices et des auteurs, des spécialistes du domaine de l’identité de genre, et bien sûr, l’usagère ou usager lambda des médias sociaux – ont déjà fait l’expérience de la censure et des attaques qui accompagnent inévitablement tout défaut de s’en tenir rigoureusement à la ligne de parti sur la question du transgenrisme. Par contre, une nouvelle controverse dans le domaine de la philosophie jette sur cette tendance un éclairage inquiétant. La réaction à un article intitulé « In Defense of Transracialism » (À la défense du transracialisme), publié dans le numéro de printemps 2017 d’Hypatia, une revue de philosophie féministe, permet de mieux comprendre à quel point le transactivisme est devenu totalitaire.
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A-t-on le droit de comparer ‘Caitlyn’ Jenner à Rachel Dolezal?

Compte tenu de la masse de dénonciations adressées à l’autrice, Rebecca Tuvel, où celle-ci va jusqu’à être accusée de « transmisogynie », on pourrait penser qu’elle adopte pour le moins une position controversée au sujet du transgenrisme. En fait, Tuvel n’argumente aucunement contre ce phénomène, mais demande plutôt pour quelle raison, puisque nous sommes disposé.e.s à accepter l’« identité de genre » de quelqu’un comme Caitlyn Jenner, nous n’accepterions pas la revendication d’« identité raciale » de quelqu’un comme Rachel Dolezal. En d’autres termes, Tuvel ne vise pas à contester l’existence de personnes trans ou leur droit à la transition, mais à remettre en question la logique de celles et ceux qui disent qu’une personne blanche ne peut pas « se sentir noire » tandis qu’un homme peut « se sentir femme ».

« D’une manière générale, nous traitons les gens de manière inéquitable et à tort lorsque nous les empêchons d’assumer l’identité personnelle qu’ils ou elles souhaitent assumer », écrit-elle. Tuvel poursuit en expliquant que, par le passé, les identités des personnes trans étaient souvent traitées avec manque de respect par leur entourage. « Heureusement, [aujourd’hui] on reconnaît de plus en plus qu’être justes envers les personnes trans consiste à respecter leur auto-identification en leur accordant l’appartenance à leur catégorie sexuelle ressentie. »
Tuvel ne ménage aucun effort pour reconnaître que la société devrait accepter les personnes transgenres et le phénomène du transgenrisme indépendamment de notre capacité ou non à démontrer « une base biologique ou sociale à l’identité sexuelle ou de genre ». Elle conteste également l’idée qu’il existe une expérience partagée de la féminité, liée à la biologie. Il est donc étrange que son article ait été dépeint comme en quelque sorte opposé ou préjudiciable aux personnes trans.
La principale revendication des transactivistes est leur recherche de droits, de respect et de sécurité pour les personnes qui s’identifient comme transgenres. Ce qui est clair pour beaucoup d’entre nous qui avons interrogé la validité et les impacts de l’idée qu’une personne née masculine est littéralement une femme, simplement parce qu’elle le dit, c’est qu’il ne s’agit pas seulement de droits et de respect. La réaction à l’article de Tuvel démontre en effet que le transactivisme est principalement investi dans le contrôle du discours. On trouve inacceptable qu’une universitaire conteste la logique de celles et ceux qui s’opposent avec véhémence au concept de « transracialisme », mais qui soutiennent sans équivoque le concept de « transgenrisme ». C’est en effet inviter les tenants de cette position à se poser des questions et à avoir une réflexion critique, attitudes non autorisées au sein de l’église de l’identité de genre. Pour « soutenir les droits des trans », éviter d’être qualifié.e de « TERF » (c’est-à-dire d’intolérance haineuse), et généralement accepté.e comme une personne progressiste, « inclusive », vous devez répéter les mantras approuvés, ne poser aucune question et dénoncer quiconque défie le discours à la mode en soulevant des questions gênantes. L’attaque menée contre Tuvel démontre avant tout que ce n’est pas quelque opposition déclarée aux droits des trans qui exigeait une répudiation, mais bien l’application de toute pensée critique à l’idée d’une « identité de genre ».
Peu de temps après la publication de l’article de Tuvel dans Hypatia, une lettre ouverte a été diffusée, réclamant la rétractation de cet article. Cette lettre prétendait que l’article de Tuvel avait causé un « préjudice » et qu’il n’avait été publié qu’en raison d’un « privilège blanc et cis » incontrôlé. Les crimes énumérés dans cette lettre incluent l’utilisation du terme « transgenrisme », que les autrices et auteurs qualifient de mot « non reconnu, accepté ou adopté par les conventions des sous-domaines pertinents » (aucun élément de preuve n’est cité à l’appui de cette assertion), et le fait d’avoir mentionné le « deadname » (nom prétransition) d’une transfemme (Caitlyn Jenner). Ces affirmations ont été répétées par de nombreux collègues de Tuvel sur les réseaux sociaux. Dans un message affiché sur sa page Facebook, Nora Berenstain, professeure adjointe de philosophie à l’Université du Tennessee, a déclaré que Tuvel avait commis quatre formes de « violence » : le « deadnaming » de Jenner, l’utilisation du concept de « transgenrisme », la référence au « sexe biologique » et sa reconnaissance « que les transfemmes ont (déjà possédé à un moment donné) des privilèges masculins ».
Si les transactivistes s’opposent à l’utilisation du mot « transgenrisme », c’est apparemment parce qu’il implique une idée plutôt qu’un fait. En d’autres termes, il permet de discuter du concept d’identité de genre plutôt que de l’accepter aveuglément comme légitime au-delà de toute discussion. L’écrivaine et transactiviste Julia Serano, par exemple, explique que ce terme était neutre jusqu’à ce que les féministes « se l’approprient à tort d’une manière qui confond la condition de transgenre avec une idéologie politique potentiellement dangereuse ». Évidemment, c’est en fait le genre lui-même qui n’est qu’une idée (une idée appliquée avec force, de manière dangereuse, bien sûr, mais toujours une idée plutôt qu’un fait inhérent), une idée sans laquelle le transgenrisme n’existerait pas. En l’absence de stéréotypes de genre (c’est-à-dire la masculinité et la féminité), il n’y aurait aucune raison de revendiquer l’identité du « genre opposé » : cela n’aurait aucun sens. L’idée que l’on puisse même avoir une identité de genre interne est indémontrable et très contestée. Donc, autant les transactivistes préféreraient prétendre qu’aucune question n’entoure la légitimité de l’identité de genre, à tel point qu’ils et elles exigent le bannissement des mots servant à discuter de ces idées, ce n’est tout simplement pas vrai. Les féministes contestent l’idée d’un genre inné depuis les débuts du mouvement de libération des femmes – en fait, nous y voyons la racine même du patriarcat.
L’accusation de « deadnaming » est, de la même façon, une tentative manifeste de contrôler le discours. Dans le cas de l’article de Tuvel, elle a reconnu que Caitlyn Jenner a déjà été Bruce Jenner (il l’a même été durant 65 ans). Si cette phrase est décrite comme un crime aux proportions épiques, c’est uniquement parce qu’elle reconnaît que les transfemmes sont en fait des hommes et qu’elles ont vécu munies du privilège masculin. Qualifier d’inacceptable toute reconnaissance de cette réalité (celle que les personnes trans vivent bel et bien une transition d’un état à un autre et donc n’ont pas toujours été ce qu’elles ou ils prétendent être aujourd’hui), témoigne de la manière dont les transactivistes s’efforcent de nier la réalité et de limiter la parole publique. Comprendre que Jenner a vécu comme un homme blanc et riche ne nuit à personne. C’est un fait. Nier cette réalité, en revanche, est bel et bien nocif, car cela nous oblige à nier l’existence d’un privilège systémique basé sur des appartenances de classe. Cela nous demande de nier que l’oppression sous le patriarcat repose sur le sexe et que Jenner a bénéficié du privilège masculin indépendamment de ses sentiments intérieurs.
Le reste des attaques dirigées contre Tuvel dans cette lettre ouverte sont également triviales ou indémontrables. Mylan Engel, professeur de philosophie à l’Université Northern Illinois, souligne, par exemple, qu’« en fait [l’article de Tuvel] est méticuleusement documenté » et que celle-ci « cite 27 livres et articles dans la présentation et le soutien de sa thèse ». Justin Weinberg, professeur associé de philosophie à l’Université de Caroline du Sud, démontre également le caractère factice de l’affirmation selon laquelle Tuvel aurait mal cité et mal interprété diverses théories et comptes rendus.
Au-delà de toutes ces considérations, il demeure que cet article a été accepté par le comité de rédaction d’Hypatia après être passé par sa procédure d’examen standard et qu’il a été relu par deux relecteurs ou relectrices anonymes à la satisfaction d’au moins deux arbitres. Cela signifie que le texte de Tuvel a répondu aux normes, tant celles de la revue que celles du domaine philosophique.
Quant à la lettre ouverte elle-même, tout en étant diffamatoire et irrationnelle, elle n’aurait pas nécessairement abouti au dommage (réel) qu’elle a causé, si le comité de rédaction d’Hypatia n’avait pas cédé à ces pressions. Toutefois, lundi dernier, un communiqué publié sur la page Facebook de la revue a exprimé « de profondes excuses […] pour les préjudices causés par la publication de l’article sur le transracialisme ». Le comité a dit regretter d’avoir publié cet article et a accepté les nombreuses accusations énumérées dans la lettre ouverte, y compris le reproche de « deadnaming », en ajoutant :
« Problème qui est peut-être le plus fondamental, le fait d’avoir comparé éthiquement l’expérience vécue des personnes trans (d’une perspective distinctement extérieure) principalement à un seul exemple d’une personne blanche qui prétend avoir adopté une identité noire crée une équivalence qui échoue à reconnaître l’histoire de l’appropriation raciale, tout en associant les personnes trans à l’appropriation raciale. »
Bien que Tuvel effectue la distinction entre le sexe et la race, elle souligne clairement que, même si beaucoup de gens affirment que les hommes qui s’identifient comme femmes perdent leur privilège masculin en le faisant, et nient qu’une expérience partagée de grandir en tant que femmes dans un patriarcat ait quelque chose à voir avec la féminité, ces gens n’appliquent pas la même logique à quelqu’un comme Rachel Dolezal :
« Même si l’on reconnaît aux seules fins de la discussion que l’expérience du racisme est ce qui relie tous les Noir.e.s, il n’est pas clair en quoi une expérience préalable du racisme est nécessaire à un statut actuel de Noir.e. Racisée comme Noire dans sa vie actuelle, Dolezal est vraisemblablement traitée de manière similaire à toute femme noire qui a la peau claire. Dolezal en suggère autant lorsqu’elle décrit l’expérience humiliante de voir sa chevelure fouillée dans les aéroports par des agents de la Transit Security Authority et d’être soumise à du harcèlement policier en tant que Noire (Nashrulla, Griffin et Dalrymple, 2015). Alors, pourquoi dire qu’elle ne peut prétendre être Noire à moins d’avoir été racisée toute sa vie ? Si elle a été soumise au racisme depuis plus de dix ans (McGreal, 2015), n’est-ce pas suffisant pour l’exposer à un élément important de ce que signifie être Noire dans une société raciste ? De plus, si cette objection était justifiée, elle s’appliquerait également aux transfemmes qui ont fait leur transition assez tard, mais n’ont pas grandi en sachant ce que c’était que de subir le sexisme. Même si elles n’ont pas grandi avec cette expérience, nous ne proposons pas, à juste titre, qu’une personne trans ne puisse pas, pour cette raison, s’identifier aujourd’hui comme femme. » (Rebecca Tuzel)
En d’autres mots, les universitaires en philosophie qui ont dénoncé son article et ont publiquement accusé Tuvel d’avoir causé un « préjudice » ont refusé de discuter des questions posées par celle-ci (un examen critique que les spécialistes de la philosophie devraient être les tout premiers et toutes premières à faire, et de façon rigoureuse). Elles et ils ont préféré jeter aux loups une jeune professeure adjointe, non titularisée, au risque de détruire toute sa carrière, afin d’apaiser une foule d’intimidateurs malhonnêtes et inconscients. Tuvel elle-même a été menacée de mort et a reçu des courriels haineux à la suite de la lettre et de la déclaration d’Hypatia, ce que le comité de rédaction n’a pas dénoncé, qualifiant plutôt ce ressac de « prévisible et justifiable ». Leur décision a non seulement porté gravement atteinte à une femme dont la seule faute a été de réfléchir, mais elle aura sans aucun doute l’effet de censurer une quantité innombrable d’autres femmes déjà insécurisées dans le milieu universitaire. Le fait qu’une revue de philosophie féministe étouffe de cette manière une réflexion critique est non seulement choquant, mais incroyablement dangereux.
Parlant du milieu universitaire, Chloe Taylor, professeure de philosophie à l’Université de l’Alberta, a expliqué sur le site du Daily Nous les dommages réels causés par la censure des questions posées par Tuvel :
« Ce n’est pas un environnement propice au changement politique et à l’apprentissage. Tout ce qu’on nous enseigne, c’est d’avoir peur et de garder le silence, de ne pas travailler sur des sujets difficiles ou controversés parce que nous pourrions subir ce genre d’attaque. Je me demande déjà si je devrais éviter d’écrire ou d’enseigner sur certains sujets qui me rendent vulnérable aux attaques, et je connais d’autres philosophes féministes qui pensent maintenant la même chose. Cette dynamique nourrit une culture académique de crainte et de censure plutôt que de réflexion et d’engagement. Nous devons discuter soigneusement de ces questions importantes, mais nous devons le faire autrement qu’au détriment d’une chercheuse junior dans le domaine de la justice sociale, travaillant dans une discipline dominée par les hommes, qui a peut-être commis des erreurs, mais des erreurs que beaucoup d’entre nous aurions pu faire ou avons faites sans devoir subir une telle agression. »
La réaction du comité de rédaction d’Hypatia soulève plusieurs préoccupations éthiques, dont la diffamation, la promotion de l’anti-intellectualisme et un soutien implicite à une censure misogyne et à des attaques contre des voix féministes dissidentes. Il est également intéressant de signaler que Cressida Heyes, professeure de philosophie à l’Université de l’Alberta et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en philosophie du genre et de la sexualité, est la membre du comité de rédaction de Hypatia qui a écrit la lettre d’excuse de la revue (et a dénoncé publiquement l’article sur sa page Facebook personnelle). Or il se trouve qu’elle est citée par Tuvel, qui critique dans son article le travail de Heyes sur le transracialisme et le transgenrisme.
La philosophie féministe existe pour discuter d’idées féministes et pour appliquer un cadre féministe aux textes et aux questions philosophiques. Que ces idées et cette analyse puissent être controversées est une donnée de départ. Si le comité de rédaction de Hypatia n’est pas équipé pour gérer des controverses d’une manière équitable, honnête et éthique, il devrait démissionner, puisque cela signifie son incapacité ou son refus de s’acquitter des fonctions dévolues aux membres du comité. Si quelqu’un mérite des excuses dans ce foutoir, c’est Tuvel elle-même, ainsi que les femmes de partout qui ont été à nouveau censurées, mais cette fois au nom du féminisme.
Meghan Murphy
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Autres commentaires à ce sujet:

Hypatia est une mathématicienne et philosophe d’Alexandrie qui a été torturée et mise à mort pour ses propos controversés en 415 après J.-C.

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