Sarah Ditum trouve révélatrice la quasi-absence de débat public sur ce qui fait un « vrai homme »

À notre époque si révolutionnaire du genre, les gens semblent encore trouver plus facile d’accepter l’existence d’un « pénis féminin » que celle de petits garçons qui aiment les princesses et la couleur rose.

PAR SARAH DITUM, The New Statesman, le 29 mars 2017

Je n’ai jamais tenté d’être un homme, mais la journaliste américaine Norah Vincent en a fait l’expérience durant un an pour son livre Dans la peau d’un homme (Plon, 2007). Elle a découvert deux choses. Tout d’abord, que les gens étaient étonnamment disposés à l’accepter en tant qu’homme sur la base d’une poitrine bandée, d’une coupe de cheveux en brosse, de vêtements masculins et d’une fausse barbe de quelques jours.

Deuxièmement, elle a constaté que s’il était facile de passer pour un homme, habiter cette catégorie signifiait être soumise à un examen constant : « Quelqu’un évalue toujours votre virilité […] tout le monde est constamment à l’affût de votre faiblesse ou de votre incompétence ». En fin de compte, Vincent a « craqué », issue qu’elle a attribuée aux pressions de son alter ego restrictif.

La meilleure façon de penser au genre est de le voir comme une sorte d’enfer. Les hommes en occupent le centre, étroit, alors que différents degrés de « non-hommes » s’échelonnent vers l’extérieur en des cercles concentriques, tous peuplés de démons prêts à repousser les déviants dans les rangs ou à exiler les récalcitrants jusqu’à la pénombre des marges. Un homme qui chute hors de la virilité ne peut tomber très loin. Mais, comme l’écrit la chroniqueuse Glosswitch, une femme qui échoue à la féminité vit une double défaite selon cette logique infernale du genre. Elle échoue d’abord à être un homme et, ensuite, à être une femme, condition déjà dépréciée intrinsèquement avant même que l’on se retrouve bannie aux marges extérieures de cet enfer.

Au cours des dernières semaines, quelques propos de l’animatrice radio Jenni Murray (« Soyez trans, soyez fiers – mais ne vous appelez pas une vraie femme ») et de la romancière Chimamanda Ngozi Adichie (« Les transfemmes sont des transfemmes ») ont suscité des débats furibonds sur ce qu’est réellement une « vraie femme ». Mais ce dont on ne discute pas, c’est ce qu’est un « vrai homme » et pour quoi certains hommes peuvent échouer à ces critères. Ce phénomène frustrant est tout à fait évident une fois qu’on l’a remarqué, et pourtant il passe souvent inaperçu, parce que c’est ainsi que fonctionne le genre : un homme est cet être qui n’a jamais à demander ce qu’il est, parce que tout est défini en fonction de lui dans l’obscurité émasculée qui l’entoure.

Pour un exemple extraordinairement flagrant de ce schéma, on peut lire un billet de Saira Khan qui répond à Murray dans The Mirror. Khan a une amie transfemme, écrit-elle. Celle-ci « a maintenant trouvé l’amour avec un homme fantastique qui veut l’épouser et qui ne se soucie pas de son passé. Si lui l’accepte comme une vraie femme, de quel droit Dame Jenni peut-elle lui dire qu’elle n’en est pas une ? » Cet appel explicite à l’autorité du pénis a en outre l’étrange effet de définir comme « femme » « tout ce avec quoi un homme accepte d’avoir des rapports sexuels ». Il est le sujet, elle est l’objet. Et à en croire cet argument, tout homme suffisamment objetisé devient par définition une femme.

Il y a plusieurs façons dont un homme peut faillir en termes de masculinité et chuter hors des rangs du contingent viril. Les Grecs anciens pensaient qu’un petit pénis impliquait la qualité souhaitable d’une retenue masculine, d’où les adorables mini-quéquettes de leurs statues idéalisées des hommes. (Le stéréotype correspondant d’une hypersexualité animale demeure bien vivant dans le porno raciste contemporain qui exploite le thème de la « grosse bite de Black ».) L’antisémitisme du vingtième siècle représentait les hommes juifs comme dangereux, précisément parce qu’il les disait non virils : le mythe du meurtre rituel de non-Juifs est lié à la croyance que les hommes juifs étaient si féminins qu’ils avaient des règles et devaient boire du sang pour se reconstituer. Byron et d’autres critiques littéraires de la classe supérieure ont rejeté le poète Williams Keats en le qualifiant de « cockney », un mot qui suggérait d’humbles origines et un caractère efféminé.

C’est dire que les règles sur ce qu’est un vrai homme sont arbitraires, racialisées et entrelacées de valeurs de classe. Et les hommes défendent ces règles, même quand elles sont utilisées contre eux. Être taquiné sur sa masculinité n’a rien fait pour rendre Keats mieux disposé envers les femmes : dans une lettre écrite en 1817, il se décrit comme « vexé et taquiné par un ensemble de diables, que je déteste au point où je rêve presque d’être promu en enfer à un poste de bourreau ». Ces « diables » étaient des écrivaines. Le centre de l’enfer est achalandé et surchauffé, avec peu d’espace de mouvement ; mais il vaut mieux être l’Un masculin que l’Autre non viril. Satan est peut-être le plus damné de tous, mais il conserve le pouvoir.

La masculinité est rigide et impénétrable, exilant de façon obsessive ses éléments impurs. Les critiques de Murray et d’Adichie les ont accusées d’« essentialisme biologique » et d’une tentative de « restreindre la féminité ». Cependant, aucune accusation réciproque n’est adressée aux hommes pour leur exclusion violente des hommes féminins hors du domaine de la virilité ; celle-ci est en effet censée être exclusive, alors que la féminité a pour mission de rester (selon l’expression mémorable de Maggie Nelson dans son essai The Argonauts) « la Chose qui a avalé Detroit », capable d’absorber tout ce que la masculinité rejette. À notre époque si révolutionnaire du genre, les gens semblent encore trouver plus facile d’accepter l’existence d’un « pénis féminin » que celle de petits garçons qui aiment les princesses et la couleur rose.

Si nous comprenions qu’un « vrai homme » peut être n’importe quel être humain de sexe mâle, et que la condition masculine englobe toute une gamme de personnalités, d’aptitudes et de préférences – si nous pouvions faire cela, alors les hommes se retrouveraient dégagés de leur cercle étroit au cœur de l’enfer du genre. Mais si cela arrivait, le genre s’effondrerait complètement, et les hommes perdraient leur position dominante. L’exigence que la féminité n’ait pas de frontières est en réalité une exigence que l’autorité masculine demeure incontestée. Alors, posez la bonne question : pas qu’est-ce qu’une femme, mais qu’est-ce qu’un homme ? Qui a l’autorité d’en décider ? Et pourquoi est-il si important que tout ce qui est « non viril » soit amalgamé et repoussé ailleurs ?

Ditum paintingSarah Ditum est journaliste et écrit régulièrement pour The Guardian, The New Statesman et d’autres publications. Son propre site Web se trouve au https://sarahditum.com.

Version originale : http://www.newstatesman.com/politics/feminism/2017/03/its-revealing-there-so-little-public-debate-over-what-makes-you-real-man

Traduction : TRADFEM

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