La femme invisible, ou l’identité de genre à l’ère du néo-libéralisme

par JULIAN VIGO, le 10 mars 2017

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Image : Julian Vigo

À parcourir les médias libéraux ces derniers mois, on croirait que quiconque a le moindre problème avec la présence d’une personne transgenre dans sa salle de bain est nécessairement un fondamentaliste intolérant issu du Deep South américain. Cette perception résulte non seulement de vastes simplifications excessives, mais c’est une fausse représentation délibérée de faits vérifiables. Si la loi HB2 (adoptée en Caroline du Nord au début de mars) est un instrument haineux et discriminatoire qui sert d’écran de fumée pour effacer d’autres droits économiques, il reste que la position subséquente du ministère américain de la Justice est tout aussi erronée. Si nous ne savions pas déjà que les femmes constituent des citoyens de troisième classe, nous devrions certainement le comprendre maintenant.

Jusqu’à la fin de sa présidence, l’administration Obama n’a pas soufflé mot du renversement progressif du droit à l’avortement, État après État. Pas le moindre mot non plus de la part de Bruce Springsteen ou de PayPal (hérauts de la résistance à HB2) concernant les droits des femmes. Cela n’est vraiment pas étonnant… Pas pour les femmes, du moins. Nous sommes habituées à ce que nos voix soient pratiquement étouffées, même sur des enjeux qui nous affectent directement. Cette attitude est habituelle et bien connue au sein de la gauche masculiniste (brocialism). Il est tout à fait prévisible que la réalité que constitue la violence masculine ne disparaisse pas magiquement en raison du type de politique identitaire qui nous demande de suspendre notre scepticisme et d’embrasser le principe que « l’identité de genre » doit primer l’identité sexuelle. Le problème du discours tenu par le ministère de la Justice sous Obama est qu’il suggère que « l’identité de genre » est le sexe, et que, même si la définition du genre est entièrement laissée à l’impression qu’en a le sujet, toute reconnaissance du sexe biologique est, elle, tenue a priori pour « transphobe ».

Ce discours, où le genre est médicalisé afin de réduire au silence la moitié de la population et où l’on traite maintenant comme des fictions les différences biologiques (et la façon dont ces différences s’inscrivent dans le système patriarcal), est un véritable cadeau pour les militants masculinistes. Le résultat des efforts visant à « élargir la définition de la femme » est qu’aujourd’hui, n’importe qui peut se qualifier de femme, mais les femmes réelles n’ont plus le droit de parler de leur oppression ou de leurs corps.

Les « identitariens » (c.-à-d. ceux qui attellent leur subjectivité à une politique identitaire) ont tenté de remédier à ce qu’ils appellent leur sentiment d’« exclusion » en subvertissant les mouvements politiques des femmes et le langage qui permet à celles-ci de décrire leurs réalités. Une des tentatives récentes de redéfinition de la femme est la plate-forme politique étasunienne de la Grève des femmes, où les transgenres HàF supplantent les femmes de couleur dans sa dénonciation de la violence faite aux femmes. Elle promeut également des droits reproductifs « pour l’ensemble des femmes, cis et trans ». Étant manifestement de sexe masculin, les transgenres HàF n’ont bien sûr aucune inquiétude en matière de droits reproductifs. Cette façon de prioriser des hommes sur des femmes au nom des droits des femmes n’a absolument rien de subversif. C’est plutôt l’écho d’une misogynie de longue date.

Personne n’en est plus consciente que Jenni Murray, une animatrice de la station de radio BBC 4. Un tollé d’injures a accueilli son article signé le weekend dernier dans The Sunday Times sous le titre « Be trans, be proud – but don’t call yourself a ‘real woman’ » (Soyez trans, soyez fiers – mais ne vous qualifiez pas de ‘vraie femme’). Murray a été tancée par la BBC. Son « crime » ? Aux dires de la BBC, elle aurait négligé d’être « impartiale » sur un « thème controversé ». Critiquant diverses interprétations erronées dans le discours de l’idéologie transgenre, Murray a en effet démystifié la pseudoscience des cerveaux « masculin » et « féminin », a mentionné le climat politique tumultueux qui empêche les médecins de parler franchement de cette question, et a décrit l’effacement graduel par les institutions du concept même de « femme » dans la praxis médicale.

Murray s’en prend également à l’interprétation extraordinairement malhonnête de la sulfureuse citation de Simone de Beauvoir qui résume son ouvrage-clé, Le Deuxième sexe : « On ne naît pas femme, on le devient ». En écrivant cela, Beauvoir ne voulait pas dire que du maquillage et des robes pouvaient transformer un homme en femme, mais plutôt que l’empreinte des attentes sociales, politiques et économiques dirigées contre le corps et le psychisme des femmes tout au long de leur vie est telle que celles-ci se voient encastrées dans un moule. Bref, la « faute » de Murray a été de montrer que les transgenres HàF ne sont pas des femmes, mais des hommes arc-boutés sur une vie entière de privilèges.

Il y a une certaine mauvaise foi à ce que la BBC exige de Murray qu’elle taise son opinion sur un sujet qui l’affecte directement comme femme ayant connu un cancer du sein, comme mère ayant allaité, et comme journaliste dont le travail se fait à une émission de radio intitulée « Woman’s Hour ». C’est surtout considérant que ce radiodiffuseur est célèbre pour avoir longtemps protégé un violeur. De toute évidence, une femme qui anime une émission sur ce thème précis va nécessairement apporter son savoir subjectif à la question. Ce que démontre cette récente « sanction disciplinaire » de Murray est plutôt le climat démagogique entourant le sujet de l’identité transgenre, climat où l’on attend des femmes qu’elles s’en tiennent à ce pour quoi elles sont programmées : se la boucler et demeurer nourricières.

Il est certain que toute personne ayant un minimum d’humanité compatit au sort des transgenres et à leurs combats contre la dysphorie sexuelle. Je ne peux prétendre comprendre ce que vivent ces personnes – et je ne prétends pas le faire. Pourtant, l’enjeu de l’accès aux salles de bain a soulevé une question cruciale quant à la vulnérabilité de deux catégories de gens : les transgenres et les femmes. Je trouve problématique que le discours entourant aujourd’hui cette question rejette entièrement les droits des personnes de sexe féminin (malgré des assurances incessantes de respect pour les droits des femmes). À droite, on voit persister des explications sur le caractère sacré de la famille, tandis qu’à gauche, on nous martèle que toute femme qui s’oppose à la présence d’hommes dans des toilettes de femmes est une sorte de puritaine paranoïaque. (Étrangement, cela n’empêche pas de produire des vidéos montrant combien il est facile pour tout genre d’homme d’uriner dans une salle de bain avec d’autres hommes). Dans tout ce débat, les médias refusent de traiter honnêtement la question, en passant complètement sous silence les arguments des féministes.

Comme l’explique Andrea Dworkin dans son ouvrage Les femmes de droite (traduit en 2012), les hommes de droite considèrent les femmes comme leur propriété privée, alors que les hommes de gauche tiennent pour acquis que les femmes sont des biens publics. Mais cette alternative laisse encore les femmes dans la situation délicate d’être appropriées et dépouillées de leurs propres pensées et de leur voix simplement parce que prendre position sur ce sujet épineux déclenche le châtiment public réservé à celles qui osent énoncer l’évidence. Ce châtiment peut s’échelonner d’attaques personnelles à des citations mensongères et des exagérations hyperboliques, et aller jusqu’à la censure de leurs interventions publiques, leur congédiement et leur diffamation, comme on le constate aujourd’hui maintes et maintes fois.

Dans un article publié chez Counterpunch en mai dernier, Elizabeth West présente la peur qu’ont les femmes des agressions sexuelles comme non seulement irrationnelle, mais totalement infondée. Elle affirme, à tort, qu’il n’existe aucune preuve en appui aux préoccupations des femmes quant à des agressions masculines dans leurs salles de bains et leurs vestiaires.

En appui à cette prétention, West cite un rapport bâclé et dépassé de Media Matters qui soutient avoir « démystifié le mythe de droite que des prédateurs sexuels exploiteront les lois contre la discrimination des transgenres pour se glisser dans des toilettes de femmes ». Ce rapport est déficient à plusieurs titres. D’abord, il tient pour acquis que l’agression sexuelle est la forme la plus répandue de violence sexuelle commise contre les femmes. En fait, les crimes sexuels les plus courants à leur égard sont le voyeurisme, la masturbation et l’exhibitionnisme, des actes qui ont lieu à une fréquence bien documentée, aussi bien dans les toilettes publiques que dans les transports en commun. Deuxièmement, les États ayant adopté des lois sur l’identité de genre maintiennent les mêmes protections juridiques du droit à la ségrégation sexuelle inscrites dans ces lois que les autres États qui n’ont pas de lois sur l’identité de genre. L’assimilation du sexe au genre n’existe que dans l’interprétation de la loi proposée en 2016 par le ministère fédéral de la Justice. Les protections basées sur le sexe auraient été subordonnées à celles de l’identité de genre en vertu des changements proposés par Obama au Titre IX, mais ce n’était pas encore le cas. Donc, le fait que ces États ne signalent aucune agression sexuelle dans les toilettes depuis l’adoption de lois sur l’identité de genre ne témoigne aucunement de l’efficacité de ces lois, comme le soutient le rapport de Media Matters, mais bien plutôt de celle des lois protégeant la ségrégation sexuelle.

Il faut préciser que demander la sauvegarde de ces espaces n’équivaut pas à un préjugé que quiconque s’identifie comme transgenre HàF est un prédateur. Nous ne présumons pas non plus que tous les hommes sont des prédateurs. Mais il demeure indéniable que le taux de criminalité violente des transgenres HàF est non seulement plusieurs fois supérieur à celui des femmes, mais aussi identique à celui des autres hommes. C’est en effet ce que démontre la réalité documentée des violences perpétrées contre des femmes, à l’intérieur et à l’extérieur de toilettes, par des hommes qui s’identifient comme trans. Pensons aux cas de Kayleigh Woods, qui a brutalement assassiné Bethany Hill ; de Lisa Hauxwell, coupable de viols en série ; et de Davina Ayrton, qui a agressé sexuellement une jeune fille de 15 ans. Et il existe beaucoup d’autres cas semblables.

Bien que West affirme s’appuyer sur quelques statistiques à propos de la violence faite aux femmes, elle minimise complètement cet enjeu, écrivant : « Des personnes à l’esprit habituellement équilibré lâchent entièrement les brides à leur intelligence pour plonger tête baissée dans les bras de ceux qui attisent délibérément cette tornade particulière de panique ». En d’autres termes, nous ne devons pas nous laisser envahir par des craintes paranoïaques et irrationnelles basées sur, euh, la réalité ?

Mais la triste réalité contemporaine des femmes de partout au monde est que nous sommes vulnérables à des violences de toutes sortes, très majoritairement commises par des hommes, et ce exclusivement à cause de notre sexe.

Qu’elle soit réellement mal informée ou qu’elle choisisse simplement de falsifier l’analyse féministe, West démontre encore plus son peu de crédibilité lorsqu’elle tente de faire passer la critique du genre comme inhérente non au féminisme, mais au transgenrisme. Elle écrit : « Les personnes transgenres, par leur existence même, doivent terrifier celles dont les identités reposent sur une structure externe. » Pourtant, la structure externe qui informe le genre est exactement ce que les féministes dénoncent. Quel que soit notre mode d’identification ou le nombre de fois où nous entrechoquons nos pantoufles de rubis et répétons des mantras magiques identitaires, cela ne change rien aux violences que l’on nous inflige. Mais au lieu de prendre au sérieux la violence anti-femmes, West nous exhorte à ne pas fatiguer nos petites cervelles avec ces problèmes puisque l’important est le désastre écologique qui s’annonce.

Paradoxalement, certaines des personnes qui appuient le concept d’« identité de genre » cherchent elles-mêmes à renforcer la ségrégation sexuelle de locaux en refusant la création d’une troisième catégorie d’installations, qui seraient unisexes (gender-neutral). (Tout cela en dépit du fait qu’il n’existe à ce jour pas un seul exemple d’attaques contre des transgenres HàF dans des toilettes pour hommes.) Non, la seule solution proposée est celle où les femmes sont censées être le sexe qui se sacrifie pour compenser la violence masculine. Il s’agit d’un stratagème politique où, dans un dossier épineux, les femmes sont appelées à tirer les marrons du feu et (comme toujours) se montrer nourricières envers ces transgenres à la recherche d’une patrie.

La séparation de l’espace pour des pratiques intimes liées au corps est une tradition de longue date, aussi enracinée dans l’ordre sensuel que dans des impératifs de sécurité. Toute femme qui a vécu dans le monde arabe a probablement été témoin de la scène où la mère d’un jeune garçon qu’elle amenait au hammam (bain de vapeur) est informée que ce garçon est maintenant trop âgé pour entrer dans cet espace féminin en raison du regard qu’il jette sur les femmes. Il existe dans plusieurs cultures un respect des espaces féminins qu’il est bizarre de voir contesté dans certaines sociétés occidentales en dépit de l’absence de critique envers la myriade d’espaces exclusivement masculins.

Phénomène encore plus troublant, je n’ai vu dans les médias traditionnels pas la moindre discussion du véritable problème en cause : celui de la violence masculine. Pourquoi aucun comité gouvernemental ou le ministère de la Justice n’a-t-il mandaté de commission d’enquête pour répondre à une question bien simple : comment se fait-il que les hommes ne peuvent s’empêcher d’être violents envers les hommes et les femmes non conformes aux règles du genre ?

West implore les personnes qui ont des désaccords rationnels avec les exigences politiques des transgenres de « lâcher prise », suggérant ainsi que la question est résolue a priori et que le « débat » ne concerne que des individus entêtés qui seraient simplement incapables de « tourner la page ». J’imagine qu’elle croit que nous devrions simplement « tourner la page » sur la réalité des attaques contre les femmes, dans des proportions beaucoup plus élevées que les quelque 300 000 cas documentés chaque année aux États-Unis, puisque seulement 68 pour cent des agressions sexuelles sont signalées à la police. Dans son texte de réaction, West répète ce que beaucoup de médias nous disent constamment : que les femmes ne devraient pas se fatiguer la cervelle au sujet de la présence d’hommes dans leurs toilettes et dans leurs vestiaires, puisque 80 pour cent des agressions sexuelles sont commises par une connaissance de la victime. Une telle posture est profondément troublante puisque l’objectif de préserver des toilettes et des vestiaires distincts est que les femmes puissent utiliser ces installations sans crainte des 20 pour cent d’agresseurs restants… Lorsque vous êtes violée, vous vous foutez pas mal des probabilités. Et quand vous vivez dans une culture du viol, ces statistiques pèsent autant pour n’importe quelle femme que le fait de dire à un Noir de Ferguson, au Missouri, que Darren Wilson n’était qu’un policier parmi beaucoup d’autres.

La réalité du sexisme, comme celle du racisme, est que ces structures systémiques sont créées et renforcées par des actes de violence d’apparence « aléatoire », mais qui n’ont en fait rien d’aléatoire : ils sont plutôt complètement intégrés au système de qui est vu et entendu, et qui ne l’est pas. Le pouvoir se loge dans les structures hégémoniques qui informent les personnes opprimées que le problème « est purement dans leur tête ».

À l’instar de tant d’autres, West s’appuie sur un compendium de « faits » avantageusement maquillés qui abondent sur les sites Web de revendication transgenres : il s’agit de statistiques généralement trafiquées sur divers sujets, dont l’assertion de 41 % de tentatives de suicide, qui a été largement démentie, le mythe que les transgenres HàF n’agressent jamais les femmes, et les chiffres très troublants de meurtres de transgenres HàF, dont West néglige cependant de préciser le sens. Par exemple, le facteur significatif de ces meurtres n’est pas que ces personnes étaient transgenres, mais que presque chaque transgenre HàF tué en 2015 aux États-Unis était de couleur et qu’au moins cinq d’entre eux étaient en situation de prostitution. Ces catégories démographiques (personnes prostituées et hommes de couleur) connaissent toutes les deux des taux extrêmement élevés de discrimination et de violence. Cela ne rend pas le meurtre des transgenres moins horrible ou réel, mais cela situe en perspective les arguments exigeant l’inclusion des transgenres HàF dans les espaces réservés aux femmes, compte tenu de l’occultation médiatique des crimes commis contre les personnes de couleur et les prostitué-e-s.

Vu les représentations médiatiques biaisées de la violence à l’égard des transgenres HàF, on pourrait facilement les croire victimes de meurtres à un taux plus élevé que les hommes en général. Or, rien n’est plus éloigné de la vérité. Aux États-Unis, les statistiques du FBI et celles du site Transgender Day Of Resistance montrent qu’en 2014, le taux de meurtres pour l’ensemble de la population a été de 1/26 658 ; pour les personnes transgenres, il a été de 1/95 657 ; pour les femmes (non trans), de 1/60 418 et pour les hommes (non trans), de 1/16 967. C’est dire que le taux de violence létale envers les personnes transgenres est significativement plus faible que ceux constatés envers tous les autres groupes : la population générale, celle des femmes et celle des hommes. Ces chiffres sont basés sur l’évaluation plus prudente de l’Institut Williams (2011), qui situe à 0,3 pour cent la proportion des trans dans la population générale. Si nous utilisions le chiffre de 0,5 pour cent adopté par de nombreuses organisations transgenres (et publié dans un sondage sur la santé mené dans tout l’État du Massachusetts en 2012), le taux de meurtres de personnes transgenres tomberait à 1/159 429, chiffre nettement inférieur à celui de la population générale, ainsi qu’à ceux des meurtres de femmes et d’hommes. De plus, il existe de bonnes raisons de croire que le pourcentage des gens qui se disent aujourd’hui transgenres ou non binaires est plus élevé que 0,3 % ou 0,5 %, comme le montre une estimation récente menée par la Lloyds Bank, qui a appris que 10 375 % de son personnel britannique « s’identifiait » ainsi. De la même façon, le plus récent rapport de l’Institut Williams (2016) évalue que 0,6 % des adultes étasuniens se considèrent transgenres, avec certains secteurs géographiques, comme le District de Columbia (2,8 %), et la catégorie des 18-24 ans ayant beaucoup plus tendance à manifester une identité transgenre que d’autres cohortes plus âgées.

On note de fausses représentations semblables chez certains lobbyistes transgenres qui placent la vulnérabilité des personnes transgenres au-dessus de celle du reste de la population. Contrairement à ce qu’affirment beaucoup d’entre eux, les taux de suicide des transgenres ne diffèrent pas significativement de ceux d’autres secteurs de la population générale. Quant aux taux d’intimidation vécus par les transgenres, ils sont même inférieurs à ceux d’autres populations plus vulnérables. Même si certains défenseurs des transgenres sont plus honnêtes quant au manque de preuves pour le taux souvent allégué de 40 pour cent de tentatives de suicide, il est manifestement faux d’écrire que les personnes transgenres intimidées courent un plus grand risque de suicide que les autres, en regard du niveau extrêmement élevé des tentatives de suicide chez les adolescents intimidés, en général.

Un facteur non négligeable est la proportion générale de détresse chez les jeunes, où l’on note un taux incroyablement élevé d’automutilation et de troubles de l’alimentation. Cette détresse amène, en Grande-Bretagne, 47 % des jeunes à souhaiter radicalement changer leur apparence par divers types de chirurgie. L’obsession actuelle des médias au sujet des jeunes transgenres présente de plus en plus le risque de déplacer notre préoccupation face à l’automutilation et au suicide vers une catégorie démographique restreinte et sujette à une attention hautement politisée, alors qu’en fait, il existe beaucoup d’autres groupes qui vivent des niveaux très élevés d’automutilation et de suicide, par exemple 25 pour cent des enfants autistes. En 2015, la Fédération des guides britanniques, Girlguiding UK, a reconnu les conduites d’autodestruction comme l’un des principaux problèmes de santé affectant les filles âgées de 11 à 21 ans ; suivaient la maladie mentale, le cyberharcèlement et la dépression. Cette étude montre aussi que 46 % des filles de 17 à 21 ans avaient vécu des problèmes de santé mentale. Comme près des deux tiers des jeunes lesbiennes, gais et bisexuel-le-s ont connu de l’intimidation homophobe à l’école, il faut se demander pourquoi les médias se concentrent presque exclusivement sur le sort des jeunes transgenres. Des statistiques recueillies au Royaume-Uni montrent que 45 % des jeunes (de 13 à 25 ans) ont déjà, à 18 ans, subi de l’intimidation, les jeunes femmes étant intimidées à peu près au même niveau que les jeunes transgenres. Les jeunes gais, lesbiennes et bisexuel-le-s vivent encore plus d’intimidation que les jeunes transgenres. Quant à celles et ceux qui sont pauvres ou handicapé-e-s, on les intimide également à des taux plus élevés que les jeunes transgenres. En outre, l’Anti-Bullying Alliance du Royaume-Uni indique que plus de 90 pour cent des parents d’enfants atteints du syndrome d’Asperger « ont signalé que leur enfant avait été intimidé au cours des 12 mois précédents » et que « 83 % des jeunes ayant des difficultés d’apprentissage ont également connu de l’intimidation ».

Je ne cite pas ces statistiques pour contrer les importantes discussions sur l’intimidation des personnes transgenres, mais parce qu’il est essentiel de montrer comment l’attention démesurée des médias aux enjeux transgenres reflète un sous-ensemble d’un grave problème, plus généralisé, celui de l’intimidation de l’ensemble des adolescentes et adolescents dans des pays comme le Royaume-Uni et les États-Unis. Le traitement sélectif des statistiques sur la santé mentale, qui vise à rejeter les voix des femmes exprimant des préoccupations sécuritaires légitimes, surtout à une époque où être transgenre n’implique plus une transition médicale mais simplement un « sentiment », semble être une nouvelle façon de renvoyer au silence la réalité de la violence faite aux femmes.

L’hystérie médiatique et sociale actuelle entourant les personnes transgenres a pour effet de créer un épouvantail, selon lequel leurs vies seraient plus précieuses que les vies et les droits des femmes et des filles. Il suffit de lire les commentaires affichés sous les articles de la presse libérale pour constater le nivellement monolithique des voix de femmes et les sarcasmes concertés adressés à quiconque ose dire que l’effacement du corps physique par la politique d’identité de genre constitue un problème pour la réalité matérielle des femmes.

La question plus poussée à envisager ici – et je me demande vraiment pourquoi West et d’autres essayistes libéraux, ainsi que beaucoup de plumes d’extrême gauche, n’évoquent même pas cette possibilité – est la suivante : pourquoi le débat sur l’accès des transgenres HàF aux salles de bains ne porte-t-il jamais sur des initiatives pour rendre les toilettes masculines sécuritaires pour les hommes non conformes aux règles du genre ? Plutôt que d’imposer des hommes dans les espaces féminins, pourquoi ne pas exiger que les espaces masculins soient rendus sécuritaires pour les autres hommes ? Je sais bien sûr ce que vous allez me répondre : « Ces transfemmes ne sont pas des hommes ! » Mais l’argument fondamental de la politique identitaire n’est-il pas que l’identité est intérieure et non extérieure ? Pourtant, nous voilà ici encore embourbés dans des arguments contradictoires où ce « sentiment intérieur » de l’identité de genre doit maintenant être apparié à une représentation extérieure, voire vestimentaire, de la « vraie femme ». On fait comme si les femmes étaient magiquement censées savoir si un homme qui entre dans leur espace est sincèrement transgenre ou tout simplement un prédateur. Et je ne veux pas dire que l’habit fait l’abbesse (même si c’est en grande partie le récit que performent les lobbyistes transgenres malgré un discours qui tente de dire l’inverse). Mais si les signaux de l’identité féminine ne sont communiqués que par la coiffure et les vêtements, les femmes n’ont aucun espoir de jauger leur propre vulnérabilité en se fiant à d’autres termes que les marqueurs physiques que leur présentent un visage et un corps anatomiquement masculins.

Texte original : http://www.feministcurrent.com/2017/03/10/invisible-woman-gender-identity-age-neoliberalism/

Traduction : TRADFEM

Une version plus longue de l’article original a paru sur medium.com, au https://medium.com/@julian.vigo/the-invisible-woman-gender-identity-in-the-age-of-neoliberalism-33f9e1203b0a#.lmo2d4ybu

 Julian Vigo est chercheure, cinéaste et consultante en droits de la personne. Son plus récent livre s’intitule Earthquake in Haiti : The Pornography of Poverty and the Politics of Development (2015). On peut communiquer avec elle à : julian.vigo@gmail.com.

 

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2 réflexions sur “La femme invisible, ou l’identité de genre à l’ère du néo-libéralisme

  1. Les femmes transgenres sont des femmes et non des hommes puisque le genre est une conception sociale et non une réalité biologique. Le sexe aussi est une conception sociale car c’est à partir de ça qu’on considère si un bébé est un garçon ou une fille.

    Si on part du principe que les rôles féminins et masculins ordonnés par le patriarcat sont faux, alors pourquoi se plaindre que des personnes nées avec un pénis disent être des femmes? Peut-être qu’en se décrivant ainsi, ces personnes se sentent mieux dans leur corps car cette société est binaire et très oppressive pour elles.

    Je comprends les féministes radicales mais ce n’est pas une raison pour tenir de tels propos contre les personnes transgenres qui font de leur mieux pour détruire le patriarcat.

  2. Nous ne croyons pas que Julian Vigo ou les autres critiques de l’idéologie transgenre s’en prennent aux personnes transgenres elles-mêmes mais bien à une certaine idéologie extrême, dont plusieurs transgenres MàF sont également critiques, refusant tout enrôlement dans une guerre contre les personnes nées femmes.
    Dans le troisième essai de Claire Heuchen, que nous venons de mettre en ligne, elle démontre avec d’autres autrices ce en quoi la suppression actuelle de toute distinction entre « transfemmes » et « femmes » contribue à rendre impossible une libération du sexisme. Nous espérons que vous le lirez.

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