Quand un agresseur conjugal n’est-il pas un agresseur?

Par Jean Hatchet, bloggeuse féministe, dans Huffington Post UK

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Dès qu’il prétend le contraire.

Les agresseurs conjugaux passent beaucoup de temps et d’énergie à nier leur violence à l’égard de leur victime/survivante. Il est crucial pour eux de ne jamais admettre ce qu’ils ont fait ou continuent de faire à une femme. C’est en partie important parce qu’ils savent qu’ils ne peuvent pas arrêter de le faire. C’est surtout essentiel de le nier pour ne pas devoir le reconnaître, devoir être arrêté pour cela, devoir en payer le prix toute leur vie. Comme la femme qu’ils ont agressée.

Le « contrôle coercitif »* est devenu une infraction au Royaume-Uni en décembre 2015. L’un des premiers hommes poursuivis sur cette base l’a été en septembre 2016. La phrase cruciale du compte rendu journalistique de cette affaire est « Il nie tout (He denies everything) ».

Ce qu’on appelle le Modèle de Duluth de la Roue de pouvoir et de contrôle situe « le déni, le blâme et la minimisation » au centre de la stratégie de l’agresseur conjugal.

roue-pouvoirConfronté à des preuves de sa violence, l’homme va simplement faire semblant qu’il ne peut pas les voir. Elles peuvent être énumérées dans une liste, il les regardera avec colère et incrédulité. Tout se passe comme si sa mémoire était effacée dès le moment où il s’essuie le poing. Il va voir les meubles brisés autour de lui et va imaginer le passage d’une tornade. Il verra une femme pleurer et se recroqueviller devant lui et tiendra pour acquis qu’elle a une « crise d’hormones » ou qu’elle prend simplement un « moment de pause » pour rassembler ses esprits. Ou bien qu’elle est trop émotive. Ou bien qu’elle a été « laver son linge sale en public » et que c’est revenu la troubler. Ou bien qu’elle a trébuché et est tombée absolument d’elle-même dans cette misère profonde.

Les hommes qui agressent leur conjointe maîtrisent bien les tactiques de minimisation et de déni de leur comportement violent. Cela leur permet de continuer. Les femmes déjà rendues vulnérables et instables par ces tactiques d’agression les croient. Les femmes qui ont quitté des agresseurs conjugaux sourient amèrement face aux mensonges absurdes que ces hommes continuent à se raconter et à propager autour d’eux. Les femmes qui ne sont pas encore arrivées dans la vie de ces hommes les croiront elles aussi, malheureusement. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Le déni de la violence est au cœur du contrôle coercitif. La Dre Kate Cook a récemment écrit un texte à ce sujet pour The Huffington Post. Elle commente également le fait que seulement 65 cas de contrôle coercitif ont mené à une intervention policière au cours des six premiers mois après l’adoption de cette loi et que 11 services de police n’ont enregistré aucun crime dans ces situations. Les hommes continueront à trouver facile de nier cette violence tant que les poursuites seront aussi rares.

Women’s Aid, The Freedom Program, Refuge et la plupart des organisations soutenant les victimes/survivantes reconnaissent « le déni et la minimisation » comme une tactique clé des agresseurs conjugaux.

Concrètement, voici comment ça fonctionne. Voici le genre de choses qu’un homme violent peut souvent dire à quiconque va l’écouter. Ce sont principalement d’autres hommes, mais souvent des femmes aussi. L’agresseur prendra soin de dire ces choses à la prochaine femme qu’il ciblera. Adossé au bar d’un pub quelque part, les hanches bien en avant, il charmera son auditoire légèrement éméché et complètement crédule. Il dira n’avoir vraiment rien fait de mal. Il dira qu’elle a fait de sa vie un supplice. Que ses constants reproches l’attristaient et l’ont poussé au bord de la dépression et du suicide. Qu’elle était paresseuse. Qu’elle flirtait ou couchait tout le temps avec d’autres hommes. Qu’elle n’avait jamais de rapports sexuels avec lui et que cela le dévalorisait. Qu’elle dépensait tout l’argent qu’il gagnait à la sueur de son front pour la doter d’un toit. Qu’elle était une mauvaise mère qui négligeait les enfants. Que les enfants la haïssent. Que ses amies pensent toutes qu’elle est folle et la fuient. Que sa famille même l’a abandonnée. Qu’elle était cruelle envers lui. Qu’elle l’a frappé. Qu’elle l’a insulté. Qu’elle a délibérément fait des choses pour le mettre en colère. Que c’est une menteuse.

Les hommes du bar le croiront. Ils pourront lui payer une bière et sympathiser avec lui. Ils pourront critiquer l’épouse de concert avec lui. Ils pourront l’aider à lui envoyer des messages dégueulasses. Ce sont des imbéciles, dupes du numéro d’un agresseur. Ils entrent en collusion avec lui. L’agresseur n’a pas de difficulté à faire d’autres personnes les complices de sa violence. Les femmes qui entrent dans sa vie voudront être meilleures que cette affreuse mégère. Ils voudront le guérir après la misère et la douleur qu’elle lui a causées. Les nouvelles victimes ne peuvent pas être blâmées pour le comportement d’un homme violent. On ne doit jamais blâmer les femmes qui se retrouvent dans cette situation. Elles sont toutes victimes de l’agresseur.

Permettez-moi de vous proposer une autre interprétation du récit de cet homme au bar. Peut-être lui demandait-elle souvent d’arrêter de cesser certaines choses qui lui faisaient mal physiquement ou affectivement. Ce n’étaient pas de « constants reproches ». Il a peut-être menacé de se suicider pour la convaincre de rester avec lui ou s’est servi de sa dépression comme excuse pour son comportement envers elle. Elle n’a jamais négligé le nettoyage ou la cuisine parce qu’il avait veillé à ce qu’elle sache que c’était son devoir. Les résultats ne le satisfaisaient jamais, et la traiter de paresseuse amenait l’épouse à tenter encore plus fort de répondre aux besoins de l’agresseur. Elle n’a probablement jamais couché avec d’autres hommes et craignait même de leur jeter un regard ou d’avoir des amis masculins.

En réalité, il se peut qu’il ait été jaloux et possessif et constamment en train de l’accuser d’infidélité jusqu’à ce qu’il soit devenu pour elle trop épuisant de négocier du temps hors de sa présence. Elle a cessé de sortir ou de voir des ami.e.s. Elle était fréquemment forcée à des rapports sexuels qu’elle ne désirait pas. Elle peut s’être vue imposer des actes sexuels qu’elle n’aimait pas. Elle a peut-être été violée. Elle peut avoir été obligée de regarder de la pornographie ou encouragée à ressembler aux femmes du porno. Elle pensait avoir un problème du fait de ne pas aimer ces rapports sexuels. Elle pensait rarement que c’était parce qu’il l’amenait à se sentir si déshumanisée que ces rapports intimes lui étaient devenus répugnants. Elle dépendait de lui au plan financier parce qu’il l’avait empêchée de travailler; peut-être la maintenait-il enceinte afin de lui faire renoncer à la perspective d’un emploi. Il lui a peut-être interdit d’acquérir une formation, entravant ainsi ses chances de pouvoir vivre un jour indépendamment de lui. Il l’a fait se sentir coupable de l’argent qu’il apportait. Il l’a fait se sentir comme une domestique ou une prostituée. Il la traitait souvent de ces noms. Elle était incapable de s’occuper correctement de ses enfants parce qu’il affectait sa santé mentale. Ou bien, elle s’en occupait très bien malgré une situation où s’acquitter de cette tâche la mettait en danger. Elle a peut-être envisagé de demander de l’aide, mais il la menaçait d’un retrait de ses enfants par les services sociaux. Il peut avoir eu des rapports sexuels avec elle devant les enfants afin de la déprécier. Il la blâmera pour cela. Les enfants ont pu en vouloir à cette femme de ne pas le quitter plus tôt et de ne pas les protéger. C’est une réaction normale. Les enfants traumatisés par la violence familiale se rangent parfois du côté de l’agresseur. Le comportement de cet homme leur a aussi laissé des problèmes de santé mentale. Ils et elles sont trop anxieux, ont de mauvais résultats à l’école, présentent des troubles de l’alimentation, ont de la difficulté à forger des liens sociaux sains, éprouvent une faible estime de soi. Etc., etc. Les effets traumatiques du comportement de cet homme sur ses propres enfants sont déchirants et dévastateurs. Les personnes proches de sa victime ont été peu à peu exclues de sa vie afin qu’il puisse inventer tout à leur sujet ce qui lui plaît. Il en a été de même pour la famille de cette femme.

Elle a été « cruelle » envers lui : elle l’a quitté ou l’a chassé de la maison. Mais elle s’est fait du bien en le faisant. Elle l’a traité de noms qu’il n’aimait pas. Elle l’a appelé un tyran, un agresseur, un auteur de violence conjugale, un menteur, un manipulateur mental, un violeur et un mauvais père. Il n’aimera pas ces mots. Elle l’a délibérément rendu en colère en le quittant. Elle s’est délibérément rendue plus sûre et plus heureuse.

Maintenant regardez de nouveau l’homme du bar, ou l’homme sur Twitter, ou l’homme qui se joint à un groupe masculiniste pour hurler « Justice pour les hommes ! ». Voyez cet homme avec les yeux de la femme qui l’a quitté. Pesez ses mots à lui pour comprendre l’alternative. Demandez-vous ce que vous savez être vrai.

Une femme a quitté cet homme. Elle peut l’avoir laissé amer et fâché. Mais elle l’a quitté. Je vous suggère de vous demander pourquoi. Je vous suggère à tout le moins de vous éloigner de lui au bar. C’est un agresseur, et si vous lui payez une bière vous vous faites complice de l’agression.

À mon agresseur particulier, qui a fait beaucoup de ces choses mais pas toutes, je dis ceci. Chaque fois que je m’excuse sans raison, cela t’appartient. Chaque fois que j’ai un mouvement de recul quand quelqu’un élève la voix, cela t’appartient. Chaque fois que je m’éveille en sueur d’un cauchemar à propos de ce que tu as fait, cela t’appartient. Chaque fois que je pleure en me souvenant de choses que tu as faites et dites, cela t’appartient. Chaque fois que je verrouille les portes à double tour, puis les vérifie de nouveau, cela t’appartient. Chaque fois que mon enfant lutte pour acquérir plus d’estime de soi, cela t’appartient. Chaque fois que mon enfant souffre d’anxiété auprès d’adultes, cela t’appartient. Chaque fois que mon enfant a un mouvement de recul quand quelqu’un élève la voix, cela t’appartient. Ta violence t’appartient. Assume-la.

La joie profonde que je ressens chaque jour quand je m’éveille et regarde le ciel… c’est un ciel plein de liberté et d’espoir, qui n’a rien à voir avec mon agresseur. J’y suis arrivée avec l’aide de femmes et d’une force intérieure que je ne savais pas que j’avais.

Un problème terrible de tous ces comportements est que certains de ces hommes vont jusqu’à assassiner les femmes qu’ils violentent. Comme nous l’avons vu encore hier, une femme a été poignardée à mort devant ses enfants et l’homme que la police soupçonne de son meurtre s’est ensuite suicidé.

On prétend souvent que « les femmes tuent aussi les hommes »; pourtant, la recherche démontre que, dans une écrasante majorité, ce sont d’autres hommes qui tuent les hommes et, dans une écrasante majorité, ce sont des hommes qui tuent les femmes, souvent dans une situation où ils sont le partenaire intime ou un membre de la famille de cette femme. Un rapport publié récemment par la professeure Sylvia Walby, Chaire UNESCO de recherche sur le genre, la violence et la société, réunit des études démontrant que des 437 000 homicides intentionnels commis par année dans le monde, 95 % sont le fait d’un agresseur masculin. Les deux tiers des victimes sont des femmes. Cinquante pour cent des homicides intentionnels des femmes sont le fait d’un partenaire intime ou d’un membre de leur famille. Ces chiffres effrayants sont basés sur de solides données de recherche. Les chiffres recueillis par l’Office britannique de données statistiques nationales montrent que parmi tous les meurtres, 44 % des victimes féminines ont été tuées par un partenaire intime, contre seulement 6 % dans le cas des victimes masculines.

Donc, pour répondre à la question « quand un agresseur conjugal n’en est-il pas un? », la réponse est : quand il affronte et règle sa propre violence. Ou quand il meurt.

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*Comportement contrôlant ou coercitif

Cela peut comprendre :

Empêcher la victime d’avoir une vie sociale

Limiter son accès à sa famille, à des proches, à l’argent

Surveiller une personne au moyen d’appareils de communication, par exemple une application de géolocalisation sur un portable

Menacer de révéler ou de publier des informations ou images personnelles 

Version originale : http://www.huffingtonpost.co.uk/jean-hatchet/when-is-an-abuser-not-an-_b_14837776.html

Traduction : TRADFEM, avec l’autorisation de l’autrice

Suivez Jean Hatchet sur Twitter : www.twitter.com/JeanHatchet

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