Elle de Verhoeven ou la violée complice

par Octavio Salazar, publié initialement le 7 octobre 2016 sur le site Tribuna Feminista

Je peux imaginer que les quatre petits mâles accusés d’avoir abusé sexuellement d’une jeune femme dans un village proche de Pozoblanco (province de Cordoue), et qui ont récidivé aux fêtes de San Fermín[1], vont adorer le dernier film de Paul Verhoeven. Le polémique réalisateur avait déjà annoncé dans quelques interviews le côté “novateur” de sa proposition : “L’idée d’une femme qui est violée mais qui se refuse à assumer un rôle de victime est quelque chose de nouveau au cinéma”.

verhoeven

Paul Verhoeven

Cette même affirmation renferme l’erreur sur laquelle se base le réalisateur de Elle : l’histoire du cinéma est remplie de films où on nous montre des agressions sexuelles et des viols, des films dans lesquels les femmes sont réduites à des objets silencieux, voire même complices des agissements dégradants commis sur leur corps et contre leur sexualité. Il y a par exemple les viols multiples que nous a même montrés sur un ton badin Pedro Almodóvar, ou l’épisode du film récent Kiki, de Paco León, dans lequel un homme drogue sa compagne pour la posséder pendant qu’elle dort. C’est-à-dire que, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, le récit prédominant est celui qui a été mis en place par l’œil d’un créateur masculin qui pense que les désirs de la moitié de l’Humanité à laquelle il appartient doivent se traduire en une sorte de droit qui finit par instrumentaliser l’autre moitié.

Un discours qui trouve actuellement dans le contexte néolibéral le meilleur cadre pour avoir recours à la justification archiconnue du libre choix féminin et, de cette manière, protéger un libre marché, des corps et de la sexualité entre autres, dans lequel il y a beaucoup de gens qui ont l’air de ne pas se soucier de qui est le côté fort et qui est le côté faible.

Le film pervers de Verhoeven – et il l’est parce qu’il est tourné avec brio et il est capable d’envelopper le spectateur dans un certain contexte d’amoralité où il est facile que les convictions soient balayées par les images – commence avec le terrible viol de la protagoniste, qui décide de ne pas dénoncer l’agression. Au contraire de ce qu’on pourrait espérer, Elle entre dans un cercle vicieux – librement choisi, bien sûr – où elle a même l’air d’apprécier les coups, la violence et le mépris. Tout est en plus situé dans le contexte d’un monde bourgeois décadent et superficiel dans lequel il semble courageux d’enfreindre certaines règles et se laisser emporter par ses pulsions.

Ce qui est le plus déconcertant est que Michèle, l’héroïne interprétée avec un brio absolu par Isabelle Huppert – qui a obtenu le rôle après que de nombreuses collègues aient refusé de l’interpréter – est visiblement une femme puissante, autonome, lucide et avec des outils dont ne dispose pas la plupart de ses camarades de genre dévalué. Avec une pirouette trompeuse et maladroite selon moi, qui essaie de justifier ses comportements par sa position de victime d’un fait terrible dont elle a souffert quand elle était petite, on voit comment Michèle assume comme propre une émotion radicalement masculine, la rage, et c’est depuis ce sentiment qu’elle se positionne dans un moment vital où le fait d’être agressée physiquement et sexuellement ressemblerait à un aiguillon pour récupérer sa place dans le monde. On la voit convertie en une femme d’affaires impitoyable qui demande que l’on inclue toujours plus de violence dans les jeux-vidéos qui lui font gagner tant d’argent; une femme qui n’hésite pas à se montrer comme la plus misogyne dans des disputes de famille, comme celle qu’elle a avec la compagne de son fils (« c’est une psychopathe », dit-elle littéralement à propos d’elle), ou qui voit comme un risque le fait que son ex soit tombé amoureux d’une femme qui lit Simone de Beauvoir.

Selon moi, la fragilité éthique du postulat de Verhoeven – qui, cinématographiquement, est impeccable bien que son film soit plein de pièges – réside dans le fait de nous montrer un personnage féminin qui pourrait bien nous servir de prototype de ce que le néolibéralisme sexuel et la société pornifiée que nous vivons ont converti en une des alliances les plus brutales pour les femmes. Des films comme Elle – le seul titre nous renvoie au manque d’individualité de femmes dépeintes comme identiques – nous démontrent à la perfection que la révolution sexuelle tant célébrée est en fait une libération conçue dans des termes patriarcaux.

En son sein, les femmes sont des objets commercialisés ou, dans le cas de Michèle, des complices d’un système qui continue à valoriser des aspects hégémoniques masculins – le pouvoir, l’ambition, la violence, les désirs illimités – au détriment de l’autre moitié du monde qui, comme on peut le voir avec les différents personnages féminins du film, reste subordonnée et aliénée. A tel point que les individus néomachistes du XXIe siècle peuvent trouver un argument parfait dans les portraits de femmes qui nous sont montrés à l’écran pour justifier le fait qu’elles deviennent « le pire d’eux-mêmes ». N’oublions pas que, dans le film, l’épouse du violeur justifie ses actes en disant que « c’était un homme bien mais qui avait l’âme tourmentée ».

Le même raisonnement que l’on voit dans ce film pourrait par exemple avoir conduit Michèle à se prostituer et, de cette manière, résoudre non seulement ses traumas infantiles mais aussi son manque affectif et de pouvoir. Dans ce sens, il y a une continuité manifeste avec un autre film français d’il y a quelques années, Jeune et Jolie, de François Ozon, dans lequel on nous montrait comment une belle jeune femme résolvait sa dérive adolescente en vendant son corps à de vieux messieurs. Peut-être pour nous rappeler que, comme le dit un des personnages du film Jamón jamón[2], toutes les femmes ont en elles une pute, ou qu’il n’y a rien de plus libérateur que de se sentir comme l’héroïne de 50 nuances de Grey.

Bien sûr, chaque créateur est libre de nous montrer son regard sur la réalité et de nous proposer le jeu émotionnel qu’il veut. Ce qui est terrible, et particulièrement dans le récit cinématographique, c’est que ce qui domine ce sont les discours (néo)machistes et l’imaginaire créé à l’image des privilèges masculins. C’est pour cela, et on ne se lassera pas de le répéter, qu’il faut beaucoup plus de femmes réalisatrices qui nous livrent leur manière de comprendre la réalité, et qu’il faut aussi des voix éthiques qui nous aident à voir des films en spectatrices et spectateurs critiques et insoumis.

Sans cette pédagogie de l’inconfort, je crains que le patriarcat continuera à tourner des films tout en continuant à faire des victimes dont on peut dire, dans beaucoup de cas, que ce n’est pas qu’elles ne veulent pas dénoncer, comme Michèle, mais c’est qu’elles n’ont pas la « puissance » dont parle Marcela Lagarde[3] pour le faire.

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Version originale de l’article : http://tribunafeminista.org/2016/10/elle-de-verhoeven-o-la-violada-complice/

Octavio Salazar Benítez est un proféministe espagnol, professeur de Droit constitutionnel à l’Université de Cordoue. Vous pouvez consulter son blog ici : http://lashoras-octavio.blogspot.com.es/

Traduction : TRADFEM

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[1] L’auteur de l’article se réfère aux quatre présumés coupables d’agressions sexuelles sur une jeune femme de 21 ans près de Cordoue et sur une autre de 19 ans aux fêtes de San Fermín à Pamplone, en mai et juillet 2016 respectivement (NdT).

[2] Film de Bigas Lunas sorti en 1992 : http://www.imdb.com/title/tt0104545/ (NdT).

[3] Marcela Lagarde est une universitaire, chercheuse, anthropologue et féministe mexicaine (https://es.wikipedia.org/wiki/Marcela_Lagarde) (NdT).

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3 réflexions sur “Elle de Verhoeven ou la violée complice

  1. Très intéressante réflexion, qui montre qu’en confondant victime et violent·e, les plus puissant·e·s gardent la domination sur les esprits, et arrivent facilement à conserver le statut quo et les places privilégiées;
    et cela est particulièrement exprimé par la tournure très usitée:  » Il/elle, je me suis/ s’est fait tuer, voler, violer… », où les auteurs et les victimes sont mélangé·e·s par le fait que le sujet du verbe est aussi celles/ceux qui ont subi l’action exprimée par ce verbe…
    Les victimes seraient donc aussi partie participante… Qui a fait quoi…?
    Claire.

  2. On lira aussi avec intérêt la critique de Ginette Vincendeau sur l’excellent site « Le genre et l’écran » (http://www.genre-ecran.net/?Elle), qui écrit, entre autres,: « (…)ELLE souscrit à la culture du viol selon laquelle les femmes au fond ne demandent que ça et montre que « le patriarcat reste un système malin, sournois, et encore très performant en 2016, qui permet à la misogynie la plus crasse d’être intériorisée par les femmes ». »

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