Nous ne pouvons pas avoir un mouvement de femmes si nous ne pouvons nous identifier comme telles

par Sarah DITUM, le 28 décembre 2016 sur son blogue

NatGeo_pink.png

La page frontispice de l’édition kiosques du National Geographic de janvier 2017 (photo de droite) comporte une omission de taille. Au nom d’une « révolution du genre » annoncée, cette photo de groupe est censée dépeindre la gamme des identités de genre aujourd’hui disponibles, par le biais de sept personnes dont chacune porte une étiquette : « intersexe non binaire », « transfemme », une deuxième « transfemme », « bigenre », « transhomme », « androgyne » et « homme ». Cherchez l’erreur… Comme des féministes l’ont aussitôt noté – mais comme le National Geographic ne l’a pas remarqué, ou ne l’a pas tenu pour remarquable – aucune « femme » n’est reconnue ici.

La photo comporte évidemment des personnes de sexe féminin (à vue de nez, je dirais que trois de ces modèles sont nées femmes et trois nés hommes), mais la « femme » n’est pas répertoriée comme identité de genre. Elle est effacée. À l’intérieur du magazine se trouvent des articles qui révèlent qu’en fait, le statut d’être féminin est une caractéristique des plus pertinentes. On peut y lire des comptes rendus de la pauvreté et des violences infligées aux filles dans les pays en développement, des pressions que vivent les jeunes étatsuniennes du fait de l’intimidation et de l’humiliation liée à leur image corporelle. On y apprend comment le marché binaire des jouets d’enfants risque d’entraver les fillettes en leur imposant le carcan du rose. En fait, il s’avère que le statut de femme est une question de vie ou de mort, mais, à en croire la page couverture du magazine, ce statut n’est pas une étiquette sous laquelle des gens ont le droit de se rassembler.

Je suppose que je devrais ici présumer des bonnes intentions de l’équipe du National Geographic. Je tiens pour acquis que cette revue n’a pas délibérément décidé de produire un numéro spécial montrant que les femmes sont exploitées et maltraitées en tant que femmes, tout en annonçant simultanément que la « femme » n’existait pas. Le National Geographic ne fait rien non plus de particulièrement nouveau ou choquant en élidant les femmes en tant que classe : des organisations de défense des droits reproductifs parlent aujourd’hui de « personnes enceintes » plutôt que de femmes afin de se montrer « inclusives », et même des références au vagin peuvent être dénoncées comme « transphobes ». Mais si la motivation explicite de cette couverture avait été de dépolitiser de façon provocatrice tout ce que les pages intérieures ont à dire sur la place des femmes et des filles dans le monde, le patriarcat lui aurait accordé un score parfait pour sa neutralisation d’une menace.

On prétend souvent que toute lecture « binaire » est en soi un outil patriarcal, et que le rôle des féministes devrait être de « perturber le binaire », comme si le simple fait de reconnaître l’existence du dimorphisme sexuel biologique chez l’humain équivalait à justifier l’oppression basée sur le sexe. En fait, ce que cette couverture illustre, c’est que la domination masculine n’a rien à craindre de la fragmentation du « genre » en diverses « identités de genre ». Dans cette image, l’« homme » est habillé avec simplicité et de façon non révélatrice. Il se tient debout, son corps faisant entièrement face à la caméra. Les autres modèles inclinent la tête de manière séduisante, ou posent en profil de trois quarts, une jambe fléchie de façon bienséante. On entrevoit des ventres et des seins clairement définis ; le « transhomme » (une adolescente née femme) porte un élégant nœud papillon. Mais l’« homme » affiche une autorité sans fioritures. Il est posé d’aplomb en regard de l’arrière-plan que composent tous ces autres types. Il est l’un, et le reste du groupe sont tous « autres ».

Une des caractéristiques les plus marquées de la « révolution du genre » est que, tandis que la transsexualité concernait surtout des hommes en quête de transition pour vivre en tant que femmes (les femmes souhaitant devenir des hommes constituant une très faible part des transsexuel·le·s), la plus récente mouture du phénomène transgenre comporte une hausse énorme du nombre de jeunes filles qui demandent ces traitements. Comme l’a écrit Rosamund Urwin du Evening Standard dans un reportage publié en mai 2016 sur la clinique d’identité de genre Tavistock : « L’année dernière, presque deux fois plus de femmes de naissance (929) que d’hommes de naissance (490) ont été recommandées à la clinique, alors que, jusqu’à il y a six ans, les hommes de naissance étaient la majorité des demandeurs. »

Comment pouvons-nous expliquer cette inversion ? D’une certaine manière, la surprise est peut-être qu’il n’y a pas toujours eu plus de femmes que d’hommes qui décident d’échapper à leur genre culturellement sanctionné. Après tout, le statut de « femme » est un rôle marqué par l’infériorité et destiné au service des autres. Comme le souligne l’éditorial du numéro de janvier du National Geographic, être femme, c’est être victime de violences à l’échelle mondiale. Cela signifie être parfois mariée dès l’enfance, saigner dans une hutte en périphérie de son village au moment des règles, être harcelée par des images pornos exhibées par des écoliers sur leurs portables, être payée moins que les hommes, écoper de plus de tâches domestiques, se faire dire que l’on parle trop, que l’on s’exprime mal, que l’on est soit imbaisable soit seulement là pour être baisée.

Dans les circonstances, vouloir échapper à la classe « femme » est éminemment rationnel. Et le statut de femme va carrément devenir plus pénible au pays de Trump. Michelle Goldberg a raison d’écrire, dans sa sombre et éloquente chronique du webmagazine Slate, que la présidence de Trump signifie l’avènement de la réaction. Qu’il s’agisse du droit à l’avortement, des formes de protection contre la discrimination sexiste ou des interventions contre la violence sexuelle, ces choses seront les premières mesures démantelées. Que vous vous « sentiez femme » ou non, vous serez vulnérable du fait d’en être une. Une étiquette n’est pas une défense contre la violence masculine. Vous pouvez renier votre corps, mais il est une marchandise trop précieuse pour être laissé en paix. Il peut faire des bébés. Il peut préparer des repas, nettoyer des planchers. Il peut faire jouir un homme. Vous êtes une ressource à coloniser, et le simple fait de déclarer que vous n’en êtes pas une en refusant le titre de « femme » ne fonctionnera jamais comme écriteau « Défense de passer ».

Pour survivre, pour résister, nous devons nous organiser. Pour s’organiser, nous devons reconnaître ce que nous possédons en commun. Tout au long des vagues et des temps de ressac du féminisme, cette méthode a été la base de chacun de nos succès : identifier les oppressions qui nous sont imposées en tant que femmes et militer contre elles en tant que femmes, ensemble. Nos corps féminins sont le champ de bataille, et nous ne pouvons pas échapper à cette réalité même si nous la nions en revendiquant quelque identité variante, comme celles de « non binaire » ou « bigenre ». Il nous faut un mouvement de femmes. Même celles d’entre nous qui pensent que nous n’en avons pas besoin en auront besoin. Et pour cela nous devons, à titre d’individues, nous reconnaître comme femmes, sans compromis ni qualification.

Version originale : https://sarahditum.com/2016/12/28/we-cant-have-a-womens-movement-if-we-dont-call-ourselves-women/

Traduction : TRADFEM

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s