Un reportage du NYTimes sur la prostitution déroge à l’éthique la plus élémentaire

 

Par Meghan Murphy, le 12 mai 2016

Il y a quelques semaines, Emily Bazelon, une journaliste attachée au New York Times, y a publié un article intitulé « Should Prostitution Be a Crime ? » (Est-il normal que la prostitution soit un crime ?) Elle a cependant omis de dire était qu’elle avait déjà répondu à sa propre question, et choisi de fausser (ou carrément passer sous silence) des faits cruciaux et des résultats d’interviews. Elle l’a fait pour promouvoir un discours qui préconise une décriminalisation de toutes les activités liées à cette industrie et pour déguiser ce discours en information objective.

Son parti pris est clair dès le début pour quiconque reconnaît l’expression politiquement orientée de « travail du sexe », qu’elle adopte sans considération critique, en prétendant que « c’est celle que préfèrent les activistes ». Même si Madame Bazelon admet que la plupart des personnes qui s’expriment publiquement à titre de « travailleurs et travailleuses du sexe » sont blanches et très privilégiées par rapport à la plupart des femmes dans cette industrie, elle évite de contester leur choix de vocabulaire.

Son article est centré sur la décision récente d’Amnesty International d’adopter une politique de soutien à la dépénalisation des proxénètes et des acheteurs-clients. Vu la décision d’organisations comme Human Rights Watch (HRW), l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ONUSIDA et Amnesty International de plaider en faveur d’une légalisation complète de la prostitution, Mme Bazelon est en mesure de présenter cette optique législative comme relevant des « droits de la personne ». Toutefois, elle ne dit rien des processus peu éthiques qui ont amené ces organisations à endosser cette politique. Elle ne mentionne pas l’hypocrisie de cette position et ne représente pas équitablement les opposant.e.s à ces réformes. En fait, définir la décriminalisation complète comme « l’argument des droits de la personne » est en soi une tactique de distorsion, puisqu’elle positionne implicitement les opposant.e.s à la légalisation complète comme hostiles aux droits de la personne. Pourtant, la prostitution elle-même est définie par l’ONU comme « incompatible avec la dignité et la valeur de la personne humaine », ce qui signifie que des organisations comme Amnesty International et HRW défient leurs propres énoncés de mission, leurs valeurs fondamentales et leurs responsabilités en prenant parti pour un système qui endosse et normalise la prostitution.

Emily Bazelon affirme que les militant.e.s du « travail du sexe combattent le statu quo juridique, les mœurs sociales, et aussi le féminisme conventionnel (mainstream) ». Cela m’amène à me demander à qui et à quoi elle fait référence en parlant de féminisme « conventionnel »…

Le féminisme est un mouvement radical qui combat un système d’oppression, le patriarcat; il est déjà étrange de le qualifier de « conventionnel ». Mais j’avoue avoir moi-même utilisé de temps à autre ce qualificatif pour désigner des publications libérales visant le grand public, dont la version du « féminisme » s’avère pro-capitalisme, pro-objectification, pro-industrie du sexe, et qui refusent de remettre en cause les racines du pouvoir masculin. C’est dire que lorsque je parlais du « féminisme conventionnel » (entre autres expressions comme « féminisme à la Playboy », « féminisme libéral » et « féminisme corporatif »), je ne parlais pas réellement du féminisme. Mon point de vue est que le féminisme n’est pas, comme le prétendent certaines vedettes masculines ou les magazines commerciaux de beauté comme Cosmo et Glamour, quelque chose qui survient chaque fois qu’une femme fait un choix quelconque, ni quelque chose qui concerne « l’égalité des sexes » en général, plutôt que la libération des femmes.

Ce n’est pas non plus un mouvement qui doit nécessairement inclure des hommes. Le féminisme est plutôt un projet qui vise à mettre fin à l’oppression des femmes sous le patriarcat et à la violence masculine infligée aux femmes dans ce système.

En prétextant que les adeptes du droit des hommes à acheter et à vendre légalement des femmes « combattent le féminisme conventionnel », Mme Bazelon confirme soit son ignorance de la nature réelle du mouvement féministe, soit un parti pris marqué.

Toutefois, non seulement ne se reconnaît-elle aucun préjugé de ce genre, mais elle le nie, affirmant dans une conversation vidéo affichée sur Facebook peu de temps après la publication de son papier : « Il y a six mois, je ne savais vraiment presque rien à ce sujet. »

Cette affirmation est peu crédible, même si l’on ne tient pas compte du point de vue affiché dans son article, où elle fait disparaître les témoignages de survivantes et déforme des citations d’abolitionnistes, en présentant celles-ci comme des conservatrices déconnectées, des idéologues irrationnelles et des misogynes. Elle véhicule également des faussetés à propos du modèle nordique et de la décriminalisation.

Par exemple, Mme Bazelon écrit : « Melissa Farley, une psychologue qui a reçu des subventions de l’administration Bush, a prétendu en 2000 dans la revue Women and Criminal Justice que ‘toute femme qui prétendait avoir choisi la prostitution agissait de manière pathologique’, et que ‘la jouissance d’être dominée et violée était dans sa nature’. » L’argument avancé dans l’étude citée, Prostitution : a critical review of the medical and social sciences literature, est en fait le suivant :

La pornographie est une des formes de la propagande culturelle qui réifie l’idée que les femmes sont naturellement prostituées. Un prostitueur dit : « Je suis fermement convaincu que toutes les femmes… sont des prostituées à un moment ou à un autre. » (Shere Hite, Le Rapport Hite sur les hommes, 1981, p. 760). Dans la mesure où l’on présume qu’une femme a librement choisi la prostitution, il en découle que la jouissance de la domination et le viol sont dans sa nature, c’est-à-dire qu’elle est une prostituée. (Andrea Dworkin, Pornography: Men Possessing Women, 1981)

La déduction citée ici est donc celle de Dworkin, qui fait valoir que la normalisation de la prostitution – ou le fait d’affirmer que les femmes choisissent librement de travailler dans l’industrie du sexe parce qu’elles « aiment ça » – conduirait à la conclusion que les femmes aiment bel et bien être dominées et violées, comme on nous l’affirme dans le porno et la prostitution.

Farley ne croit donc pas que les femmes jouissent du viol et de la domination ; elle dit que les acheteurs de sexe adhèrent à cette contre-vérité. Elle dit aussi que les hommes qui achètent du sexe ont des notions archaïques et sexistes en matière de genre et qu’ils acceptent l’agression sexuelle et les prérogatives masculines comme « naturelles ».

Le fait que Mme Bazelon ait lu ce texte et reformulé les propos de Melissa Farley pour lui faire dire que « toute femme qui prétend avoir choisi la prostitution agit de manière pathologique » et que « la jouissance d’être dominée et violée sont dans sa nature » est donc profondément troublant et manifestement malhonnête.

En outre, alors que Bazelon a centré son article sur les perspectives des supporters d’une industrie du sexe légalisée, elle a délibérément exclu de sa recherche les récits de survivantes qui auraient perturbé le discours ainsi sélectionné. Sabrinna Valisce, qui a été longuement impliquée à diverses reprises dans l’industrie du sexe de Nouvelle-Zélande, à la fois avant et après l’adoption de la décriminalisation, m’a dit avoir été interviewée par Bazelon pour son article. Mais ses propos n’y figurent pas. Mme Valisce a été bénévole à la New Zealand Prostitutes Collective (NZPC) jusqu’à il y a environ deux ans et avait elle-même préconisé la décriminalisation intégrale jusqu’à ce qu’elle en constate les résultats de première main.

En effet, alors que le Prostitution Reform Act devait rendre l’industrie néo-zélandaise plus sûre pour les femmes et y imposer des pratiques sexuelles moins risquées, cette loi a eu exactement l’effet contraire, dit Valisce. On s’est immédiatement attendu à ce que les femmes consentent à des baisers « passionnés » et à des fellations sans préservatif (dites « NBJ » pour « Natural Blow Job »). Ces pratiques avaient jusqu’alors été considérées comme « trahissant la solidarité féminine » et combattues à l’interne par les femmes prostituées elles-mêmes. « Toutes ces précautions ont été abandonnées en raison de la concurrence accrue et de la baisse des tarifs », explique-t-elle. « On a également exigé des femmes qu’elles laissent les hommes éjaculer autant de fois qu’ils le pouvaient durant la période réservée. Il n’en avait jamais été ainsi auparavant. Les hommes payaient une fois et avaient droit à un seul service. » De plus, dans le nouveau régime décriminalisé, Mme Valisce a vu rejetées toutes ses propositions de programmes d’aide à quitter le milieu de la prostitution.

En plus de cela, elle témoigne que des actes de violence sont maintenant devenus routiniers de la part des prostitueurs. « Je ne parle pas de coups de poing et de raclées, dit-elle, bien que cela se produise encore, mais d’expériences quotidiennes d’étouffements, d’étranglements, de fessées, de cheveux arrachés, de manipulations brutales et de pénétrations violentes. » Valisce témoigne que l’on observe une augmentation marquée du sentiment masculin d’impunité et une normalisation de ces agressions depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle loi.

De plus, elle m’a relaté que presqu’immédiatement après la décriminalisation, à peu près tous les bordels du pays ont instauré ce qu’ils appellent des « forfaits tout compris ». Cela signifiait, m’a-t-elle dit, que « les femmes ne pouvaient plus négocier leurs propres frais ou services ; elles ne pouvaient pas décider non plus des limites de leurs prestations. » Elle avait appuyé la décriminalisation parce qu’elle tenait à ce que « le pouvoir soit remis aux femmes dans la prostitution » et voulait qu’elles ne se fassent plus arrêter ou doter d’un dossier d’inculpation. On l’avait convaincue que la décriminalisation était la seule façon d’y arriver.

Ses objectifs sont restés les mêmes, mais elle a réalisé que la seule façon de résoudre les problèmes qu’elle constatait dans le nouveau régime était d’instaurer le modèle nordique.

En dépit de ces effets réels de la décriminalisation et des témoignages de survivantes qui en contredisent les promesses, Mme Bazelon s’en tient à répéter l’assertion d’Amnesty voulant que la législation adoptée en Nouvelle-Zélande et dans certains États australiens « offre aux travailleuses du sexe plus de pouvoir pour fonctionner de façon autonome, s’auto-organiser en coopératives informelles et contrôler leurs milieux de travail ».

Lorsque je lui ai parlé par vidéoconférence, Mme Valisce m’a dit avoir expliqué à Bazelon qu’elle avait travaillé aux côtés des femmes victimes de la traite dans le contexte post-décriminalisation. La traite à des fins sexuelles était devenue difficile à contrôler, ayant été rebaptisée « recrutement de travailleuses du sexe », mais ses ravages continuaient. Néanmoins, Mme Bazelon a écrit que « le gouvernement néo-zélandais n’avait trouvé aucune indication que des travailleuses du sexe étaient victimes de la traite » et s’en est tenue là. Une volonté de peindre un tableau idyllique de la décriminalisation en Nouvelle-Zélande semble avoir conduit la journaliste à expurger de son dossier le témoignage de Mme Valisce, en dépit (ou peut-être à cause) du fait qu’elle était la seule personne interviewée qui avait travaillé sous le régime décriminalisé de la Nouvelle-Zélande.

« Les choses qu’elle a écrites à propos de la décriminalisation en Nouvelle-Zélande sont complètement fausses », m’a dit Valisce.

Tout ce que Valisce m’a confié, elle l’avait également dit à Bazelon, ce qui rend d’autant plus choquantes les assertions de cette dernière au sujet de la Nouvelle-Zélande et des bienfaits de la décriminalisation, tout comme est révélateur son choix d’exclure de son reportage le témoignage de Valisce.

Quant à l’allégation de Mme Bazelon à l’effet qu’elle n’aurait rien su de ce dossier ou de ce débat avant le début de sa recherche, elle me semble encore plus étrange depuis que j’ai découvert ses liens avec George Soros, un milliardaire dont les Open Society Foundations (OSF) sont non seulement un donateur important d’Amnesty International, Human Rights Watch (HWR) et ONUSIDA, mais aussi de plusieurs organisations de lobbying pro-travail du sexe dans le monde. Soros et les OSF ont ainsi financé le Réseau mondial des Sex Work Projects (NSWP), qui s’est révélé être une façade pour une opération de proxénétisme l’an dernier, lorsque leur vice-présidente, Gil Alejandra, qui avait siégé comme coprésidente du Groupe consultatif d’ONUSIDA sur le VIH et le travail du sexe et du Groupe de travail mondial sur le VIH et la politique de travail de sexe, a été arrêtée au Mexique pour traite à des fins sexuelles. (Bazelon a parlé au président du NSWP pour son article, mais n’a pas fait mention de cette condamnation pour traite, même si elle en avait été informée par une autre personne interviewée, Rachel Moran.) L’homme qui semble être le principal bailleur de fonds du lobby prolégalisation dans le monde, celui dont l’organisation ouvertement prolégalisation a subventionné des rapports sur lesquels Amnesty International a appuyé sa position, a également des liens de longue date avec Bazelon et sa famille. Emily Bazelon a elle-même été primée comme Soros Media Fellow en 2004. Une fondation créée par son grand-père, le David L. Bazelon Centre for Mental Health Law (au conseil duquel siègent la sœur et la mère d’Emily), reçoit plus d’un 1 million $ par année en financement de la part des OSF.

Bazelon affirme que le seul facteur l’ayant amenée à appuyer la légalisation de la prostitution est le vote récent d’Amnesty International en faveur d’un soutien à l’industrie du sexe. Mais cette allégation est peu crédible quand on considère le parti pris que véhicule son texte, ses connexions à Soros, et son silence sur le fait qu’Amnesty International, Human Rights Watch, et l’OMS n’ont pas simplement « découvert » par leurs propres moyens un mouvement populaire de « travailleurs du sexe », qui les aurait amenés à prendre parti pour la légalisation. On constate au contraire que ces organisations, aux côtés des OSF de Soros, collaborent depuis quelque temps à élaborer des politiques de concert avec des proxénètes, des trafiquants et des lobbyistes de cette industrie.

Le compte rendu de Kat Banyard, qui souligne que le NSWP a été nommé coprésident du « Groupe consultatif d’ONUSIDA sur le VIH et le travail du sexe » en 2009, explique ce qui suit : « ONUSIDA est l’organisme international chargé de diriger les efforts mondiaux visant à contrer la propagation du VIH, et ce groupe consultatif a été créé pour ‘examiner et participer à l’élaboration des politiques d’ONUSIDA, de documents de programme ou de plaidoyer, et d’énoncés’. Alejandra Gil est aussi personnellement identifiée dans un rapport sur l’industrie du sexe publié en 2012 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme l’une des ‘spécialistes’ qui ont consacré ‘son temps et son expertise’ à en élaborer les recommandations. Le logo du NSWP apparaît sur la couverture de ce rapport, aux côtés de ceux de l’OMS, d’ONUSIDA et du Fonds des Nations Unies pour la population. »

On se demande comment des rapports et des politiques financés par un milliardaire qui est spécifiquement investi dans la légalisation de la prostitution et élaborés en consultation avec des proxénètes et des trafiquants peuvent être soit impartiaux, soit traités comme émanant de « mouvements populaires » ? Les « mouvements » que cite Bazelon comme ayant inspiré Amnesty International, HRW et l’OMS dans la rédaction de ces politiques et positions sont, en fait, des organisations financées par Soros lui-même.

Le rejet sommaire par Mme Bazelon du modèle nordique est une autre erreur commise dans ses efforts pour se prétendre neutre. Interviewée à l’émission de la journaliste Diane Rehm, elle répète des allégations mensongères selon lesquelles, même si la prostitution de rue semblait avoir diminué en Suède après la mise en œuvre d’une pénalisation des acheteurs, l’achat du sexe s’y était maintenu, à en juger par le nombre accru d’annonces publiées en ligne. Mais des rapports publiés en Suède précisent que ces annonces ne sont pas représentatives, puisque beaucoup d’entre elles sont des doublons et/ou affichées par la même personne. D’après ce rapport :

« Les autorités qui ont étudié des annonces d’escortes par le passé ont noté que plusieurs d’entre elles conduisent au même vendeur de services sexuels. Cette constatation se vérifie également dans le cas des études de l’activité Internet, principalement parce qu’un même numéro de téléphone figure sur plusieurs sites publicitaires. Ces deux enquêtes font état d’un chevauchement entre le nombre d’annonces et de sites d’escorte et la duplication de nombreuses annonces. Ce facteur est également confirmé par d’autres autorités travaillant sur le terrain. Dans ce contexte, rien n’indique que le nombre réel de personnes se livrant à la prostitution a augmenté. »

Même si Bazelon admet que les abolitionnistes sont « opposées à l’arrestation » des femmes prostituées, elle écrit néanmoins : « Mais ces personnes veulent continuer à utiliser le droit pénal comme arme de désapprobation morale en poursuivant les clients masculins, ainsi que les proxénètes et trafiquants – bien que cette approche tende encore à piéger les travailleuses du sexe dans un filet juridique ». Elle renonce à expliquer ce qu’elle entend par là et se dépêche de parodier l’appui au modèle nordique comme un discours confus de la part de célébrités et d’idéologues étatsuniens. Nous sommes censés en retenir l’image d’une dichotomie entre « des gros et des petits joueurs »… les « gros » étant des gens comme Gloria Steinem et Meryl Streep et les « petits » étant, bien sûr, celles qu’elle qualifie de « travailleuses du sexe ».

Bazelon lance négligemment l’expression de « féminisme carcéral », en citant Elizabeth Bernstein, une sociologue qui étudie le « travail du sexe » et explique que les abolitionnistes « ont misé sur des stratégies d’incarcération comme outil principal de la ‘justice’ ». Elle suggère également que l’histoire du mouvement abolitionniste est liée à des groupes « confessionnels » et « évangéliques » qui ont collaboré avec George W. Bush pour attaquer des bordels en direct devant des téléspectateurs américains. Elle ne cesse dans tout son article d’alléguer des liens entre les abolitionnistes, le président Bush et le mouvement évangélique, en refusant de reconnaître que les féministes qui soutiennent le modèle nordique aujourd’hui le font dans le cadre d’une analyse socialiste et qu’elles ont toujours appartenu à un mouvement féministe réel, indépendant, radical et ancré dans la population.

Un des choix les plus suspects de Mme Bazelon est sans doute celui-là : fermer les yeux sur un mouvement populaire de femmes vieux de plusieurs décennies et sur le travail infatigable des femmes de classe ouvrière et de couleur, sous-financées, qui se battent depuis des années contre le système prostitutionnel. Elle présente avantageusement des organismes soutenus par les Fondations Open Society et la Fondation Gates, dont beaucoup ont sans conteste des liens avec des proxénètes et des trafiquants, mais efface ou dénature le travail de militantes qui n’ont rien d’autre à gagner dans leur lutte contre la prostitution qu’une vie meilleure pour les femmes et les filles et un monde plus équitable à l’avenir.

L’assertion de Bazelon que la décriminalisation rendra « la vie des gens meilleure et plus sûre » est non seulement fausse, mais elle semble plus basée sur de l’argent que sur des faits… Les sommes versées à l’appui des efforts de légalisation de l’industrie du sexe sont en effet énormes et elles circulent parmi les groupes de pression de l’industrie, des organisations de défense des libertés civiles et des droits de la personne, et, apparemment, certain.e.s journalistes. L’incitation à soutenir la décriminalisation est manifestement financière : la prostitution est une des industries mondiales multimilliardaires. Il est inadmissible d’ignorer cette réalité quand on présente les acteurs clés de ce lobby. Le soutien à la décriminalisation est également ancré dans un désir profond de croire qu’une situation qui n’est manifestement pas équitable peut en quelque façon le devenir, en dépit des nombreuses preuves qui démontrent que ce ne sera jamais le cas.

Comme la photo illustrant son article, qui vise à convaincre le lecteur que la « diversité » était une priorité du reportage de Bazelon (même si cette image ne représente que des gens qui s’identifient comme « travailleurs du sexe » et habitent trois villes américaines : New York, San Francisco et Seattle), tout cet essai efface délibérément ou déforme les perspectives des abolitionnistes et des survivantes, en présentant des défenseurs de la prostitution comme autant de voix diverses de spécialistes qui prêtent de la légitimité à son article.

Alors que Mme Bazelon prétend que le point de vue qu’elle présente (une opinion qui, pour parler clairement, est la sienne propre) « jette un défi de taille au féminisme occidental traditionnel », il est paradoxal qu’elle passe sous silence le fait que des femmes et des groupes de pression autochtones disent que la prostitution n’a jamais existé dans leurs cultures avant leur colonisation par l’Occident. Par ailleurs, la quasi-totalité des publications américaines libérales (dont beaucoup prétendent être féministes) appuient la légalisation de la prostitution, comme le font, bien sûr, les hommes privilégiés. Voilà quelles sont les voix et les publications qui dominent le discours occidental et qui reçoivent du financement pour promouvoir leurs points de vue. Les hommes sont les personnes qui, au final, tirent profit de la prostitution : leur pouvoir est renforcé par son existence.

Emily Bazelon est elle-même indéniablement représentative du privilège occidental et du libéralisme, vu son diplôme d’une grande université, sa carrière, ses connexions et l’idéologie qu’elle soutient. Après tout, existe-t-il quelque chose de plus « tendance » que la réification et la sexualisation du corps des femmes ? Et il n’y a certainement rien de plus « traditionnel » que le patriarcat lui-même.

Traduction: TRADFEM, avec autorisation de l’autrice.

Version originale : http://www.feministcurrent.com/2016/05/12/unethical-practices-produce-new-york-times-sex-work-story/

Lire aussi: https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2016/09/26/largument-que-les-travailleuses-du-sexe-seraient-ignorees-des-medias-est-une-vaste-blague/ et plusieurs autres textes sur ce site.

bazelon-illustration

 

Beaucoup d’autres textes publiés par Feminist Current et d’autres autrices féministes radicales sont affichés en traduction sur le site TRADFEM. Si vous avez trouvé ce texte intéressant, aidez-nous en le signalant dans votre réseau SVP.

 

 

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