On n’a plus besoin de Marches des Salopes ; ce qu’il nous faut, c’est une Marche des Prudes.

par Penny White

J’ai profondément honte de l’admettre, mais je suis une prude. Je suis pudibonde. En tous cas, ce sont les termes que les « féministes sexuellement positives » ont utilisés pour décrire les gens comme moi.

Je suis si pudibonde que je ne soutiens pas la campagne « Libérez le Téton ». J’ai allaité ma fille pendant trois ans et demi dans beaucoup d’endroits publics (des centres commerciaux, des parcs, des cafés, les transports en commun), mais dès la tétée finie, je rangeais mes seins dans ma chemise. Si j’avais vraiment été une femme « devenue autonome », je les aurais brandis pour défier l’entourage, peut-être même aurais-je envoyé une giclée de lait en direction d’un regard désapprobateur. Mais comme je l’ai déjà admis, j’ai les mains liées par la pruderie. Je n’ai même jamais été tentée de m’exhiber soudainement la poitrine devant un Musulman, un prêtre, une nonne ou une femme portant le hijab. Pas une seule fois.

Je suis si pudibonde que je n’éprouve aucun plaisir à regarder les scènes sexuelles explicites au cinéma. C’est bizarre, je sais, mais je me sens gênée pour les vedettes. Je ne peux pas m’empêcher d’être inquiète, en me disant que ça doit être vraiment gênant de tourner de telles scènes. Je m’inquiète aussi de ce que doivent ressentir leurs familles en les voyant à poil et faisant semblant de copuler avec un.e inconnu.e. Le porno c’est encore pire : ça me rend triste,­­ tout simplement. Je n’en regarde pas. Heureusement, nous les prudes nous avons l’imagination fertile, et nous nous fantasmons des scènes érotiques saisissantes. Bien entendu, si beaucoup de gens faisaient cela, l’industrie du porno perdrait des milliards. C’est une chance que nous les prudes soyons aussi rares. Mais comment faisaient tous ces gens qui consomment aujourd’hui du porno  pour se masturber ou avoir une sexualité avant la pornographie ? A les entendre, on pourrait croire que c’était impossible.

Je dois aussi reconnaître que je n’aime pas non plus les accessoires sado-maso. Désolée, mais je n’aime pas ça. Cela semble exiger vraiment trop de travail et je suis une personne très paresseuse. De plus, qui est assez riche pour se payer tout cet « attirail » ? Des anneaux péniens, des bouchons anaux, des balançoires sexuelles, des extenseurs de couilles, des raquettes, des tapettes, des cravaches, des badines, des fouets, des cannes, des godemichets à lanières, des baillons, des masques, des harnais, et toutes sortes de choses qui semblent super-macho et grossièrement antiromantiques. Eh oh, les gens, faites l’amour, pas la guerre ! Et pourquoi pas une section « matériel sado-maso » dans les magasins de surplus militaire, tant qu’à y être ? Je sais que je suis vieux-jeu, mais je n’ai pas envie d’avoir l’air d’être déguisée pour Halloween quand je m’habille pour une soirée romantique. Et je n’ai pas envie non plus que ma chambre ressemble à la cellule de quelque donjon.

Voilà. Alors maintenant, je vous dois un aveu : j’adore les vibro-masseurs. Les vibro-masseurs sont une preuve irréfutable que Dieu existe et qu’elle est une femme. J’ai bel et bien essayé de me servir d’un godemichet à lanières, une fois, lors d’une aventure lesbienne. Mon ex-copine et moi avions décidé de pimenter notre vie sexuelle, et dans cet esprit j’avais décidé de me sangler de cet accessoire. Tragiquement, je n’ai jamais réussi à guider ce satané machin, et je n’arrêtais pas de lui piquer la cuisse (je n’arrive pas non plus à me garer en créneau). Et comme le truc n’arrêtait pas de se décrocher, j’ai finalement abandonné et, dans ma frustration, je l’ai envoyé valser à l’autre bout de la pièce. Ma copine m’a dit qu’elle allait essayer de se le sangler, mais je lui ai dit de laisser tomber : je trouvais ça à peu près aussi érotique qu’un ouvre-boîte. On a fini par manger des glaces directement dans la boite en regardant « Sex and the City » (ce qui nous a procuré beaucoup plus de satisfaction à toutes les deux).

Donc oui, je suis terriblement prude. Je n’aime pas exhiber mes seins en public. Je n’aime pas le porno et je suis une ratée du sado-maso. Je n’ai jamais non plus trompé quiconque, car je trouve que tricher est mesquin pour les autres.

Mais le pire est que je ne crois pas que le « travail sexuel » soit du travail ; je trouve plutôt dangereux d’affirmer que cela pourrait en devenir un. La marchandisation de la sexualité, de la grossesse et de la naissance comporte de graves risques pour les femmes et les filles, surtout les femmes et les filles pauvres. Les corps des femmes pauvres sont loués comme incubateurs pour la progéniture de personnes privilégiées, tout comme les corps des femmes pauvres sont loués comme réceptacles de sperme pour hommes privilégiés. La marchandisation du corps féminin est basée sur l’idée qu’une femme peut être louée comme une voiture. Mais où peut se réfugier une femme dont le corps est devenu un simple objet de location ? Où va-t-elle ? Elle ne peut pas laisser simplement son corps « au travail ».

Louer nos corps est déshumanisant. Voilà. Je l’ai dit. Je suis rétrograde, régressive, trop sensible, et je n’arrive pas à séparer la chair des sentiments. Je suis une prude. Et je réclame une Marche des Prudes.

Les Marches des Salopes prétendent s’opposer à la culture du viol en encourageant les jeunes femmes à procéder elles-mêmes à leur objectification. Mais en tant que prude, je ne trouve aucun confort à faire de moi-même un objet. Je n’y trouve pas non plus d’autonomie ou d’impression de libération. Alors pourquoi ne puis-je dénoncer la culture du viol par une Marche des Prudes ? Nous les prudes, nous méritons aussi notre marche.

Vous joindrez-vous à moi ? Ce serait tellement marrant ! Nous porterons des survêts de gym, des jeans maternels et des chaussures CONFORTABLES. Et nos pancartes auront pour slogans des phrases comme « Pas de tendresse ? Magne tes fesses ! », « Le sexy n’a rien de sexuel », « Le fouet c’est pour la crème ! », « Nos lèvres sont délicieuses », « Déçues de vos plans cul », « Riches toisons en pâmoison » et surtout, « Mon visage n’est pas un urinoir ! »

Je me réapproprie le mot « prude » et me déclare prude et fière de l’être. À nous de remettre l’amour au cœur de « faire l’amour ». Accordons-nous une Journée de la Fierté Prude, ouverte à tous les genres et orientations sexuelles. La seule exigence est de laisser votre pruderie émerger du placard et de déployer votre fanion de la fidélité !

Bien sûr, notre marche n’aura jamais le succès média de celle des Salopes. Mais tenir tête à la culture du porno et de la misogynie n’est jamais très vendeur.

Penny White est une autrice féministe radicale qui est pigiste à San Francisco. Elle possède un Master en psychologie avec spécialisation en traumatismes sexuels dans l’enfance et a travaillé durant plus de 10 ans comme gestionnaire de cas et paire aidante auprès de personnes pauvres souffrant de difficultés mentales. Elle est présentement bénévole au Gubbio Project de San Francisco, qui dessert des personnes sans logis de tous âges et de tous niveaux de capacité. On peut la suivre sur Twitter à @kindsoftheart.

Traduction : TRADFEM

Original: http://www.feministcurrent.com/2015/10/21/we-dont-need-any-more-slutwalks-what-we-need-is-a-prudewalk/

Beaucoup d’autres textes publiés par Feminist Current et d’autres autrices féministes radicales sont affichés en traduction sur le site TRADFEM. Si vous avez trouvé ce texte intéressant, aidez-nous en le signalant dans votre réseau SVP.

 

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Une réflexion sur “On n’a plus besoin de Marches des Salopes ; ce qu’il nous faut, c’est une Marche des Prudes.

  1. Merci… J’aime beaucoup « déçues de vos plans cul » car … Je suis intimement persuadée qu’ils n’apportent pas autant aux gens qu’ils le prétendent…. 😉

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