Robert Jensen : Peut-on débattre de l’idéologie du mouvement transgenre ?

par Robert Jensen, publié le 27 juin 2016, sur Feminist Current.

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Quelques semaines après avoir publié en ligne une critique de l’idéologie du mouvement transgenre, je déjeunais avec une amie qui a longtemps fait partie de divers mouvements pour la justice raciale, économique et sexuelle et qui travaille comme coordonnatrice des enjeux de diversité dans une université voisine.

Notre rencontre survenait peu après que j’aie été pris à partie par une librairie de militants locaux dans un courriel adressé à leur liste de diffusion, envoi qui avait conduit à des conversations tendues avec quelques camarades. À la fin du déjeuner, mon amie a fait prudemment allusion à cette controverse, et je me suis préparé à écouter sa critique de mon texte. Au lieu de cela, elle s’est penchée vers moi et a dit : « Je n’ose le dire en public, mais je suis d’accord avec toi. »

J’ai trouvé rassurant d’apprendre que quelqu’un dont je respectais le travail partageait mon analyse. Mais il était décourageant de se voir rappeler que la doxa progressiste / libérale sur les enjeux transgenre laissait beaucoup de gens avec la peur de parler.

La plupart des personnes impliquées dans les mouvements féministes savent à quel point le débat sur les enjeux transgenre est devenu fielleux, et celles et ceux d’entre nous qui s’identifient aux principes féministes radicaux sont désormais habitué.e.s à être qualifié.e.s de « transphobes » et de TERFs (Trans Exclusionary Radical Feminists), et parfois même accusés de nourrir un climat de violence contre les personnes transgenre. Je n’ai pas pour but ici de pointer des responsables pour la rupture du dialogue, mais de souligner l’une des conséquences de cet état de faits : beaucoup de gens ont peur non seulement d’être en désaccord avec les positions politiques du mouvement transgenre, mais même de poser des questions au sujet des assertions sous-jacentes à ces positions.

Pour ma part, j’ai alors condensé en une question, un défi, et une préoccupation ce que je crois être les points les plus importants du débat entourant le transgenre.

La question

Si l’assertion de base des personnes trans est qu’elles sont nées dans une catégorie de sexe biologique, celle des hommes, par exemple, mais qu’elles sont en fait de sexe féminin, qu’est-ce que cela signifie ? Affirme-t-on que les catégories de sexe basées sur la procréation sont une illusion ? Que l’on peut avoir un cerveau féminin (quoi que cela veuille dire) dans un corps ayant des organes génitaux masculins ? Qu’il existe une âme immatérielle qui peut être d’un sexe, mais logée dans un corps de l’autre sexe ? Je m’efforce de comprendre ce que signifie ces phrases et je n’ai lu à ce jour aucun compte rendu cohérent et ne connais aucune théorie consistante pour les expliquer. (Nota : Les préoccupations des personnes nées avec un statut intersexe sont distinctes, soulevant des questions différentes de celles du mouvement trans.)

Le défi

Si la revendication des personnes trans est qu’elles ont été socialisées dans une catégorie de genre, comme celle des hommes et de la masculinité, mais se sentent contraintes par cette catégorie ou plus à l’aise dans les normes de l’autre catégorie, je peux comprendre cela, en partie à cause de mes propres expériences négatives avec les normes de genre rigides, répressives et réactionnaires de notre culture. Mais ces normes sont le produit du patriarcat, ce qui signifie que nous avons besoin de critiques féministes du patriarcat pour échapper au piège du genre. Alors que certaines personnes du mouvement transgenre s’identifient comme féministes, d’autres embrassent les normes traditionnelles de genre et, à mon sens, ce mouvement dans son ensemble n’adhère pas à une critique féministe de la domination masculine institutionnalisée.

La préoccupation

Comme l’a écrit un auteur pro-trans après avoir analysé les interventions draconiennes sur le corps qui se produisent dans la chirurgie de réassignation sexuelle – lesquelles impliquent la destruction des tissus sains – « Cela peut avoir l’apparence et donner l’impression d’une guerre menée contre son propre corps. » Cette procédure, ainsi que le recours à des hormones – dont des agents bloquants de la puberté chez des enfants – concorde-t-elle avec une vision écologique du monde qui prend au sérieux les conséquences d’interventions humaines dramatiques dans des organismes et des écosystèmes ? Alors qu’on en connaît si peu sur l’étiologie du  transgenre, l’approche chirurgicale ou chimique est-elle justifiée ?

J’ai développé ces idées plus en détail dans des textes publiés et des réflexions en ligne, dont j’espère que les gens vont les lire et les prendre en compte, et je travaille à un livre qui situe ces questions dans le contexte d’une critique plus large du patriarcat et de la politique entourant le viol, la violence sexualisée, la prostitution, la pornographie et le transgenre.

L’enjeu de la pornographie est l’endroit où j’ai d’abord constaté les divergences entre le féminisme radical et les féminismes libéraux / postmodernes. Toute critique radicale de l’industrie du sexe, dans laquelle des hommes achètent ou louent des corps féminins objectivés à des fins de plaisir sexuel, suffisait souvent à me faire traiter de SWERF (Sex Worker Exclusionary Radical Feminist), comme si une critique de la domination masculine institutionnalisée n’était rien de plus qu’une attaque contre des femmes vulnérables.

Pourtant, je continue à trouver essentiel de mettre l’accent sur les systèmes d’oppression. Depuis ma première rencontre avec le féminisme radical dans les années 1980, je suis maintenant convaincu que de tels projets féministes intellectuels et politiques jouent un rôle crucial, non seulement dans la lutte pour la justice de genre, mais pour tout type d’avenir humain digne de ce nom.

Est-il possible de débattre d’arguments rationnels, de principes et de perspectives au sein des mouvements et entre les mouvements ? À certains égards, la réponse ces jours-ci semble être que « non ». Par exemple, lorsque j’ai soumis un essai à un site Web qui avait déjà publié mon travail, j’ai prévenu les éditeurs qu’il portait sur un thème controversé. Mais ils ont accepté le texte, inséré quelques modifications mineures et l’ont mis en ligne. À peine quelques minutes plus tard, si vite que personne n’aurait été en mesure de lire tout l’article, un lecteur m’a dénoncé comme transphobe, et les éditeurs du site, qui avaient d’abord jugé que ce texte soulevait des questions importantes, l’ont supprimé quelques heures après (il a été repris sur un autre site).

Peut-être que si ces débats portaient sur des questions purement personnelles, il n’y aurait aucune raison impérieuse appelant un débat public. Mais le mouvement transgenre a proposé des politiques publiques, allant de l’ouverture des salles de bains et des vestiaires sexospécifiques à toute personne qui identifie avec ce sexe / genre, jusqu’au financement public de chirurgies et de traitements hormonaux. Ces mesures nécessitent des décisions collectives. Il n’y a pas d’échappatoire quant à la nécessité pour chacun d’en venir à des conclusions, si provisoires soient-elles, à propos des revendications du mouvement transgenre.

Le mouvement transgenre n’est, bien sûr, pas monolithique, et diverses personnes qui en font partie y feront des choix politiques divergents. Mais après deux ans de conversations, de lectures et d’études plus poussées, je ne peux que réaffirmer la conclusion à laquelle j’ai abouti dans mon premier article à ce sujet, en 2014 :

« Le transgenrisme est une réaction libérale, individualiste, et médicalisée au problème des normes de genre rigides, répressives et réactionnaires du patriarcat. Le féminisme radical est une réponse radicale, structurelle et politisée à ce problème. Le transgenrisme peut sembler, à première vue, une optique plus révolutionnaire, mais le féminisme radical offre une critique plus profonde de la dynamique de domination / subordination qui est au cœur du patriarcat et une voie plus prometteuse vers la libération. »

L’une des réactions les plus courantes que j’ai reçues des gens de milieux progressistes / libéraux qui sont d’accord avec cette affirmation mais s’imposent le silence dans les conversations publiques, est que, en langage clair, elles et ils souhaitent simplement être gentils, craignant que toute question, défi, ou expression de préoccupation blessera les sentiments de personnes transgenre. Cette sensibilité aux autres est appropriée, mais devrait-elle l’emporter sur les tentatives de comprendre un problème ? Est-ce respecter les personnes transgenre que d’éviter d’aborder ces questions ? Quelques mois après le déjeuner mentionné ci-dessus, j’ai eu une conversation avec une camarade des mouvements féministes et progressistes de longue date; elle était d’accord avec mon analyse, mais m’a dit trouver que les personnes transgenre avaient suffisamment de problèmes et qu’elle ne voulait pas apparaître mesquine en soulevant des questions critiques.

« Ainsi, ta solidarité avec ce mouvement est basée sur la conviction que les gens de la communauté transgenre ne sont pas émotionnellement à même de discuter des assertions intellectuelles et politiques qu’ils et elles avancent ? », lui ai-je demandé. « N’est-ce pas une base étrange de solidarité ? » Elle a haussé les épaules, ne répondant pas à mon argument mais s’en tenant à son intention d’éviter la question. Je comprends pourquoi, mais les personnes qui font ce choix doivent se rappeler qu’éviter les questions ne fournit pas de réponses.

Robert Jensen est professeur à l’École de journalisme de l’Université du Texas à Austin et membre du conseil du Third Coast Activist Resource Center à Austin. Il est l’auteur de Plain Radical: Living, Loving and Learning to Leave the Planet Gracefully  (Counterpoint/Soft Skull, 2015). Vous pouvez le contacter à rjensen@austin.utexas.edu ou le suivre sur Twitter à l’adresse @jensenrobertw. On peut lire d’autres textes de lui à http://RobertJensen.org

Traduction : Tradfem

Version originale : http://www.feministcurrent.com/2016/06/27/ideology-transgender-movement-open-debate/

Avant d’être affiché sur Feminist Current, ce texte avait d’abord été publié dans la revue Voice Male.
Une pétition circule pour protester contre son boycottage et la diffamation du site FeministCurrent.com par le site littéraire « For Books’ Sake » : https://www.facebook.com/notes/martin-dufresne/nous-les-soussign%C3%A9es-/10157214546715595

Beaucoup d’autres textes publiés par Feminist Current et d’autres autrices féministes radicales sont affichés en traduction sur le site TRADFEM. Si vous avez trouvé ce texte intéressant, aidez-nous en le signalant dans votre réseau SVP.

 

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