Jocelyn Macdonald : C’est peut-être de séparatisme et non d’inclusion dont le féminisme a besoin.

Par Jocelyn Macdonald, initialement publié le 30 novembre 2015, sur Feminist Current.

séparatismeÀ une époque où l’inclusion est devenue l’une des priorités centrales du féminisme, une de ses idées fondatrices est particulièrement tombée en disgrâce : il s’agit du séparatisme. La simple accusation de ne pas être « intersectionnelle » (un principe qui est effectivement essentiel, mais souvent mal appliqué par les personnes d’idéologie libérale qui appellent à « l’inclusivité ») suffit à imposer le boycottage d’événements, d’espaces et d’organisations qui placent les femmes au centre de leur démarche. L’idée de séparatisme, même parmi de nombreuses féministes, évoque la figure de la féministe de la deuxième vague aux aisselles non épilées qui parle des « womyn », ou celle de ces gouines imbaisables, aux cheveux coupés en brosse et tout ça (vous souvenez-vous de ce cliché, lol ?). Vous verrez toujours surgir des interdictions contre le séparatisme chaque fois qu’un groupe de femmes tente d’organiser quoi que ce soit. « Cet événement doit s’adresser à quiconque est marginalisé par le patriarcat, » diront les libéraux. Merci, mais c’est littéralement tout le monde qui est « marginalisé » par le patriarcat d’une façon ou d’une autre.

Les féministes libérales et les mecs de gauche ont perdu le Nord : le féminisme est en soi la rupture d’avec un système qui maintient les femmes subordonnées aux hommes et qui canalise directement les ressources des femmes vers les mains des hommes. Le motif de cette tactique d’inclusion a de quoi faire rire puisque notre patriarcat sait très bien que c’est le séparatisme qui constitue une véritable menace contre la domination masculine. En fait, c’est le tout premier cocktail molotov lancé par les femmes.

Pour découvrir le fin mot de cette histoire, lisez la brochure de Marilyn Frye, « Some Reflections on Separatism and Power »[1]. D’abord publié en 1977, ce texte ne fait que 10 pages. Comme vous êtes une femme moderne, vous me lisez probablement sur votre téléphone cellulaire dans les toilettes de l’un de vos emplois ; je vais donc vous résumer ce texte aussi succinctement que possible.

 Marilyn FRYE, autrice de The Politics of Reality.

Marilyn FRYE, autrice de The Politics of Reality.

Frye explique que le féminisme est une philosophie qui est opposée, plutôt que favorable, au principe d’inclusion. Le modèle social dominant affirme que « les hommes possèdent un droit d’accès au corps des femmes, au travail des femmes. Les femmes sont invitées à participer à la vie publique dans la mesure où nous, les hommes, le décrétons. » Le féminisme répond : « Non. Cela n’est pas l’ordre naturel ou inévitable de la vie sur la planète Terre. » Nous ne sommes pas intéressées par votre célébration de l’hégémonie capitaliste impérialiste.

Le féminisme est séparatiste

Le séparatisme masculin est le statu quo, et cela dans l’espace public le plus banal (pensez aux sifflets dans la rue ou aux hommes qui occupent tout l’espace sur les banquettes de bus !) jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir (la sous-représentation des femmes au gouvernement et dans l’industrie). Cela signifie que la séparation féministe constitue une rébellion : nous les femmes nous retirons des « institutions, relations, fonctions et activités qui sont définies par des hommes, dominées par des hommes, et qui fonctionnent au bénéfice des hommes et pour le maintien du privilège masculin. »

Et voici la partie vraiment importante : « Cette séparation est amorcée ou maintenue, à leur gré, par des femmes [souligné dans l’original]. » Il ne s’agit pas de préconiser une île de lesbiennes coupée pour l’éternité de la moitié de la race humaine (OK, je ne rejetterais pas cette offre, mais je reconnais qu’elle n’est pas pratique) ; cela signifie plutôt que c’est nous qui décidons quand dresser des murs et pour combien de temps, qui franchit la barrière, et qui attend à l’extérieur.

Les hommes sont des parasites

L’assertion qui causerait sans doute le plus d’ennuis à Frye aujourd’hui est son affirmation selon laquelle les hommes et les femmes vivent une relation de parasitisme. La philosophie du patriarcat dit que la femme est subordonnée à l’homme parce qu’il la protège et subvient à ses besoins. Mais nous les femmes avons toujours subvenu à nos propres besoins matériels. En fait, dans la mesure où des hommes y subviennent ou nous protègent, c’est parce que les circonstances même du patriarcat « sont conçues pour empêcher les femmes de le faire pour elles-mêmes », écrit Frye.

Toutes sortes d’études sur le bonheur des personnes hétérosexuelles mariées montrent que les hommes vivant ces relations sont beaucoup plus heureux et en meilleure santé que les hommes célibataires, alors que c’est l’inverse qui se vérifie pour les femmes. Les femmes en couple avec des hommes signalent plus de dépression, une plus mauvaise santé, et moins de stabilité que les hommes avec lesquels elles vivent.

Il est super impopulaire de dire ces choses, car la plupart d’entre nous avons dans nos vies des hommes que nous aimons et que nous aimerions appeler nos alliés féministes en plus d’être nos frères, pères, maris, ou copain. Le fait est, cependant, que le privilège masculin fait des hommes des voleurs de notre énergie mentale, spirituelle et physique, ou, comme certaines de mes sœurs préférées aiment l’appeler, de notre gynergie. Il arrive parfois que l’on ait juste besoin d’une pause, même à l’égard des types bien (#PasTousDesParasites).

L’accès est le pouvoir

Voici comment Frye présente la situation :

« Les différences de pouvoir se manifestent toujours par un accès asymétrique … Les super-riches ont accès à presque tout le monde ; presque personne n’a accès à eux et à elles. Les ressources de l’employé(e) sont disponibles pour le patron alors que les ressources du patron ne le sont pas pour l’employé(e). Le parent a un accès inconditionnel à la chambre de l’enfant ; l’enfant n’a pas d’accès semblable à la chambre du parent… Le pouvoir total confère l’accès inconditionnel ; l’absence totale de pouvoir impose d’être inconditionnellement accessible. La création et la manipulation du pouvoir passent par la manipulation et le contrôle de l’accès. »

Tout au long de l’histoire patriarcale, les hommes ont disposé d’un accès presque illimité aux corps des femmes. Ils ont conçu et maintenu cet accès par le mariage, par le déni d’accès à l’avortement, et par la sous-évaluation du travail des femmes, entre autres tactiques trop nombreuses à énumérer. Lorsque les femmes interrompent ce flux d’avantages, nous commençons à prendre du pouvoir, et cela rend les hommes dingues (et trop souvent, meurtriers)

Définir, c’est exercer le pouvoir

En régime patriarcal, les femmes sont définies comme des êtres inaptes à dire non. Qu’elle soit hypersexuelle ou nourricière et indulgente, « la femme » est une personne dotée d’une capacité illimitée d’abnégation. En fait, elle n’existe qu’en relation avec un homme. Les hommes sont les êtres humains génériques, et les femmes sont à la fois le reflet des hommes et leur ombre. Une femme qui se sépare des hommes défie cette définition.

Par l’acte de séparation, les femmes élargissent le concept de ce dont les femmes sont capables, de ce à quoi nous ressemblons, et de qui nous aimons. Les femmes inventent de nouveaux mots pour s’autodéfinir, mais nous ne pouvons pas souvent changer la langue des gens qui nous entourent. « En général », dit Frye, « lorsque les femmes rebelles donnent un nom à une chose et que des fidèles du patriarcat lui donnent un autre nom, ce sont les fidèles qui gagnent. » Mais si le fait de dire une chose ne suffit pas à l’actualiser, le fait de se doter d’une communauté propre crée de l’espace pour le partage d’une langue.

« Quand nous prenons le contrôle de l’accès sexuel à nos corps, de l’accès à notre subsistance et à notre fonction de reproduction, de l’accès à nos rôles de mère et de sœur, nous redéfinissons le mot « femme ». »

À quoi ressemble le séparatisme aujourd’hui

Les hommes, bien sûr, sont les séparatistes en maitre. Ils refusent de faire place aux femmes, même dans des domaines aussi relativement futiles que le cinéma et les jeux vidéo. Il suffit pour s’en convaincre de lire ce que les masculinistes écrivent au sujet du film Mad Max : Fury Road ou de la controverse du Gamergate.

Mais lorsque des femmes essaient de se séparer, de créer un espace pour nous-mêmes où penser, se détendre, se soigner, s’organiser, apprendre, c’est immédiatement le scandale.

Les hommes terrorisent et traquent leurs épouses, jusque dans les refuges de violence conjugale. Aux États-Unis, Elliot Rodgers a fait irruption dans une résidence d’étudiantes pour tuer des femmes parce qu’il se sentait rejeté.

Dans 31 États américains, les violeurs peuvent aujourd’hui intenter des recours pour arracher à leur victime la garde de leurs enfants. Même les femmes qui ont été reconnues victimes d’hommes par les tribunaux ne se voient pas accorder une séparation par l’État.

Mon bar lesbien local, The Wild Rose, est plein de mecs hétéros qui viennent se payer une virée touristique dans notre espace. Et il y a eu à peu près autant de mecs « cis-het » pour défiler à la Seattle Dyke March cette année qu’il y avait de lesbiennes identifiées comme non-binaires, genderqueer, butch, femmes ou autres.

Le Michigan Womyn’s Music Festival n’est plus. À son apogée, c’était le plus grand rassemblement de gouines et de femmes aimant les femmes dans tout notre système solaire. Pensez à cela pour une putain de minute. Pensez à ce que l’on ressentirait à venir de partout dans le monde, que ce soit des pays où il est illégal d’être une lesbienne, ou de petites villes du Midwest américain où l’on n’a jamais vu une femme s’afficher comme butch (sauf dans vos rêves), d’arriver à un endroit et de voir soudainement partout des femmes comme vous, et de vous sentir soudainement en sécurité d’exprimer votre moi authentique. Mais aujourd’hui, les féministes libérales, les masculinistes, les défenseurs des valeurs familiales, et – ce qui est le plus difficile à avaler – la communauté queer, se délectent de la destruction de ce festival. Peu importe votre position sur le critère réel d’une femme-née-femme, le fait est que la communauté du MichFest a travaillé sérieusement cette autodéfinition (laquelle, rappelons-le, incluait les transfemmes). Mais les femmes, et en particulier les lesbiennes, ne sont pas autorisées à s’autodéfinir, alors remontons le moulin à sarcasmes et partageons des articles du blog Everyday Meninism[2] qui nous disent à quel point le Michfest était horrible et maléfique.

La chose commune à tous les espaces séparatistes est qu’il s’agit d’espaces où les femmes peuvent battre en retraite à volonté. Elles ont toutes des motifs différents pour cette séparation. Elles définissent toutes elles-mêmes leurs critères de séparation, à savoir ce que les personnes qui s’y trouvent devraient avoir en commun. Et dans tous les cas, ces espaces sont menacés et attaqués, surtout par des hommes et parfois par des femmes fidèles au patriarcat.

Les arguments employés contre le séparatisme sont postféministes. Ils prétendent que notre travail est terminé et que les hommes ne sont pas responsables et complices de l’assujettissement des femmes en tant que classe. Non seulement ces arguments nuisent-ils aux femmes, mais ils nuisent aussi aux hommes qui seraient nos alliés, parce que ces arguments suggèrent que les hommes sont trop fragiles pour que leur soit refusé l’accès aux femmes. Ils suggèrent que les femmes bénéficient d’une identité relationnelle aux hommes, alors qu’en réalité, les femmes se suffisent très bien en tant qu’entités autonomes. Pour les femmes courageuses, pour les féministes, il est clair que ce qui se trouve dans les bois du Michigan, ou dans les salles des universités réservées aux femmes, ou derrière n’importe quel mur dressé par des femmes, est l’occasion de nous aimer nous-mêmes.

macdonal

Vivant à Seattle, Jocelyn Macdonald est écrivaine, éditrice et créatrice de web-émissions.
Version originale : http://www.feministcurrent.com/2015/11/30/18995/

Traduction : TRADFEM

 

[1] « Quelques réflexions sur le séparatisme et le pouvoir » (ndt)

[2] Parodie du titre du blog libéral « Everyday Feminism ».

Beaucoup d’autres textes publiés par Feminist Current et d’autres autrices féministes radicales sont affichés en traduction sur le site TRADFEM. Si vous avez trouvé ce texte intéressant, aidez-nous en le signalant dans votre réseau SVP.

 

Publicités

9 réflexions sur “Jocelyn Macdonald : C’est peut-être de séparatisme et non d’inclusion dont le féminisme a besoin.

  1. Bonjour,

    Je publierais cet article sur Sisyphe, si vous êtes d’accord, avec tous les liens et références convenus. Il sera très lu, comme tous vos articles.

    Cordialement,

    Micheline Carrier

    >

  2. Avec vos études à 2 balles vous faites vraiment pitié, l’entre-sois-militant, particulièrement l’entre-sois de pouffiasses dégénérées et de connards haineux au point d’être misandre pour le « lol » vous fait perdre pied avec la réalité, il y a autant de femmes toxiques que d’hommes toxiques sinon plus, les parasites femelles étant les spécimens les plus acharnés, vous en êtes la preuve parce ce genre d’écrit, mais quelles bandes de taré-e-s faut-il être pour être aussi déconnecté-e-s du réel, les femmes violent assassinent mutilent activement mais pour vous nous ne sommes que de pauvres et éternelles victimes du satanique mâle humains, pauvres petites choses qui n’ont rien a se reprocher, saintes martyre tu parles !!

    La seule chose qui soit pure chez vous c’est votre connerie !

      • Et hop le bingo de la connerie, quand c’est pas les splaining et autres tears en tout genre ca invente des lois imaginaires toutes droit sortis de vos cerveaux de débiles psychotiques, pouffiasse dégénérée c’est un milliard de fois trop flatteur pour des cancrelats dans votre genre.

  3. toute a fait ok avec vous carole

    que des lesbiennes veulent se séparer des hommes ok vu qu’elles n’ont de relation intimes qu avec des femmes mais perso je ne me sent pas concerner car en tant qu hétéro je ne définit pas tous les hommes comme mes enemis et en plus je trouve ce concept de séparation proche de la séparation imposé par les religions ou de loi racialiste.

  4. J’ai trouvé pour ma part ton article très intéressant, j’avais un regard assez négatif sur ces espaces constituées par des mouvements féministes et totalement interdit aux hommes. Cela revenait pour moi à refuser de constituer un nouveau rapport avec les hommes qui ne soit pas construit sur la domination. Mais avec votre article, je vois tout l’intérêt de constituer se type d’espace, en tant que c’est une prise de pouvoir et peut-être la seule qui puisse avoir une force réel. Ceci dit, je ne suis pas sûr que ces séparations soient toujours constitués dans ce but et qu’elles en aient du coup la force. Et bien sûr il ne faut pas confondre ce type de séparation prise de pouvoir, et les séparations qui sont là pour marquer les différences entre hommes et femmes, car ce ne sont pas des espaces de prise de pouvoir, mais des espaces déterminés et laissés aux femmes, et à côté il y a ceux des hommes. Certes les hommes ne peuvent rentrer dans ces espaces féminins, mais ceux-ci sont dévalués. Le pire c’est qu’à ce type d’espace (de misère) les femmes s’y attachent (c’est les espaces qui les définissent). Merci en tout cas pour cet article qui m’a permit de mieux réfléchir à ce type d’action.

  5. Wow en voilà une qui est une fervente fidèle du patriarcat. Certes Carole, je peux comprendre que vous ne soyez pas d’accord avec cette idée de séparatisme mais de là à insulter une personne de poufiasse juste parce qu’elle a une façon de penser différente de la votre c’est grave! On peut échanger nos point de vue et exprimer nos désaccord tout en restant courtois les uns en vers les autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s