Aurora Linnea : Revendiquer la féminité, c’est paralyser le féminisme

Par Aurora Linnea, initialement publié le 4 janvier 2016 sur Feminist Current

elle-high-heels-h-elh-600x400

Une féministe peut se sentir isolée aujourd’hui aux États-Unis, si elle ne s’incline pas tous les soirs devant un sanctuaire dédié à Beyoncé, si elle n’arrive pas à accepter la pornographie ou la prostitution des femmes comme un divertissement inoffensif pour toute la famille, et surtout si elle est maladroite au point de concevoir la « féminité » en termes d’inégalité plutôt que d’identité. Personne ne vous réservera une place au Feminist Manucure Jamboree ; vous devrez simplement rentrer chez vous et ruminer des stratégies pour abattre le patriarcat à vous seule, comme tous les autres soirs. Pendant ce temps, les féministes « Cool Girl » ont une tâche importante à accomplir : cela s’appelle « l’empowerment », et ce soir elles vont affirmer leur agencéité en s’épilant mutuellement le bikini à la cire chaude.

Une autre façon pour l’impopulaire féministe non féminine de passer ses longues soirées à la maison avec ses chats pourrait être de s’installer devant un documentaire ou deux sur l’ancienne époque de la deuxième vague, lorsque les féministes en sont venues à reconnaître et résister à la « féminité » comme un ensemble de marques et de comportements dictés aux femmes par la culture patriarcale. D’une certaine façon, durant cette sombre époque, les féministes considéraient la féminité comme un instrument patriarcal servant à transformer les femmes en objets sexuels et en esclaves domestiques (imaginez cela !). Les talons hauts, les gaines, et la conformité aux conventions pour demeurer baisable étaient rejetés, tout comme la propension à l’auto-rabaissement délicat dans un silence poli. Les femmes de la deuxième vague envisageaient l’abandon de la féminité comme un jalon-clé de la voie vers la libération des femmes.

Avance rapide pour arriver au soi-disant féminisme d’aujourd’hui, qui ne se soucie pas tellement de la libération des femmes, contrairement au féminisme de femmes maintenant trop vieilles pour être prises au sérieux. Nous avons mis au point une nouvelle lecture passionnante de la féminité : aujourd’hui, son analyse critique est tournée en dérision comme simpliste ou insignifiante, parce que trop « basique ». C’est plus complexe (et marrant…) de faire ce que les hommes ont toujours voulu que nous fassions.

Le féminisme contemporain tourne autour d’un reclaiming (revendication et remise en valeur) de la féminité, en particulier ces trucs super, extramarrants d’autochosification, comme les expressions « bitch » et « salope » et la capacité de se promener en talons aiguille de 10 cm. Si les hommes veulent montrer leur solidarité avec les femmes, ils peuvent eux aussi tenter de déambuler en talons hauts pour vivre pleinement la réalité d’être femme dans un patriarcat. Même le simple fait de prendre un selfie est maintenant un acte féministe ! En faisant à nouveau de la « féminité » le centre stable de « l’identité des femmes » – ce que c’est qu’en être une – la solidarité des femmes s’est muée en une série de manifestations publiques et fières d’allégeance aux symboles et aux mécanismes de l’oppression des femmes.

La théorie qui sous-tend la remise au goût du jour de la féminité suggère que le facteur crucial de l’oppression des femmes a peu à voir avec la haine des femmes dans une société dominée par les hommes. En fait, soutiennent des féministes actuelles, la haine des femmes est simplement le produit d’une vaste conspiration culturelle pour supprimer la féminité : c’est la féminité qui est opprimée, pas les femmes. Les femmes sont simplement ciblées plus souvent par l’oppression parce que leur essence a tendance à être plus féminine.

Traitez-moi de pragmatiste indécrottable, mais pour celles d’entre nous qui sommes toujours intéressées à la libération, c’est une pilule difficile à avaler. Être une « femme » signifie différentes choses dans différents contextes culturels et situationnels, avec une des quelques régularités qui est que si vous avez un vagin, vous êtes plus susceptible d’être sujette à la violence sexuelle des hommes, d’être pauvre, et d’être achetée et vendue comme marchandise à des personnes dont le désir est de vous avilir.

La tendance « Libération de la Féminité ! » soutient, en revanche, que nous vivons dans une société qui abhorre le féminin, lequel n’est, bien sûr, rien de plus qu’un ensemble de traits neutres, apolitiques, que certains êtres humains (généralement des femmes) se trouvent à posséder. Ainsi, les personnes ayant des caractéristiques féminines (principalement des femmes) ont été amenées à intérioriser l’attitude ambiante d’anti-féminité et elles haïssent leur propre féminité de naissance. Ces personnes féminines (appelons-les « les femmes ») en viennent ensuite à se haïr elles-mêmes. Ceci est, apparemment, un problème fondamental pour les personnes emplies de féminité dans le monde aujourd’hui.

Donc, la solution féministe contemporaine, et la direction prioritaire à donner à nos efforts de solidarité, consiste à valoriser la féminité. Allez-y ! Dotez-vous d’un programme de beauté féministe ! Faites exploser vos cartes de crédit pour une virée shopping de lingerie féministe ! Soutenez votre copine en lui disant à quel point elle a l’air sexy ce soir. Allez même jusqu’à la surprendre en la sifflant si vous la croisez en voiture !

L’erreur fatale de cette vision de la solidarité centrée sur la féminité est qu’il n’est pas vrai que l’objectif du patriarcat, quand il opprime les femmes, est d’étouffer la « féminité », comme si les hommes ayant le pouvoir ne pouvaient tout simplement pas supporter la couleur rose ou les rediffusions de Sex and the City. Le patriarcat, en fait, n’empêche aucunement les femmes de fleurir dans tout le glamour de leur féminité ; la féminité n’est pas interdite et elle n’est l’« essence » de personne : pour les femmes, elle est exigée, puis punie.

La raison pour laquelle la féminité est traitée avec mépris est qu’elle a été élaborée pour rendre les femmes méprisables, justifiant la domination masculine. Comme l’a dit Sheila Jeffreys, « la féminité est le comportement de la subordination féminine », et il est impossible d’être simultanément subordonnée et puissante. Quand nous embrassons la féminité, nous jouons avec les stéréotypes sexistes – mais cette fois, pour nous-mêmes ! En embrassant la féminité, nous affirmons le concept de polarité de genre, cette fiction qu’Andrea Dworkin a appelée la cause première de l’oppression sexuelle. Et donc nous nous sabotons.

sexy-blond

Quand des femmes célèbrent la féminité, les féministes subissent deux pertes fatales : premièrement, nous renonçons à nous connaître les unes les autres, en tant que femmes, en gardant le costume de la féminité bien cousu à notre peau ; deuxièmement, nous glorifions (et renforçons) les architectures sociales qui contraignent les femmes à des cycles de dégoût de soi, de honte, de violence et de dépendance. L’« empowerment par la féminité » ne subvertit pas le pouvoir des hommes de coloniser les femmes, psychiquement et physiquement. C’est une célébration de la réussite du patriarcat à définir ce que les femmes sont, ce que les femmes peuvent être et comment les femmes peuvent exister dans ce monde.

Le fait d’être féministe n’exclut pas nécessairement de porter du mascara, de la dentelle ou même de vous plonger la tête dans un seau de foutues paillettes rose; mais se blottir contre la féminité, comme si c’était un trésor spécial à goûter et préserver, contredit les objectifs mêmes du féminisme.

Marilyn Frye a écrit : « On a besoin d’espace pour s’exercer à une posture droite ; on ne peut simplement la faire advenir par la seule volonté. Pour redonner un tel entraînement à son corps, on a besoin de liberté physique face aux forces physiques qui le déforment pour le mouler aux contours d’une subordonnée. » Si nous continuons à célébrer la féminité, nous resterons attachées – accroupies de façon décorative, à l’intérieur de la cage, à nous enduire de brillant à lèvres, en prenant un selfie. Solidaires de la féminité, nous nous plaçons dans le camp de l’oppresseur. Ou, plus précisément, assises à ses pieds.

Aurora Linnea est écrivaine, artiste et recluse amoureuse de chiens, à la dérive dans le sud des États-Unis. Elle a signé le court essai This Mutilated Woman’s Head, entre autres œuvres de dissidence féministe.

Version originale : http://www.feministcurrent.com/2016/01/04/reclaiming-femininity-crippling-feminism/

Traduction : TRADFEM

Beaucoup d’autres textes publiés par Feminist Current et d’autres autrices féministes radicales sont affichés en traduction sur le site TRADFEM. Si vous avez trouvé ce texte intéressant, aidez-nous en le signalant dans votre réseau SVP.

Advertisements

7 réflexions sur “Aurora Linnea : Revendiquer la féminité, c’est paralyser le féminisme

  1. Bonsoir
    personnellement, je n’ai jamais aimé ce mot « féministe », je le trouve agressif, je suis tout simplement une femme 🙂 , féminine, cultivée, moderne, sensuelle, maman dévouée aussi, j’aime mon mari, j’adore mon père, je compte sur mes frères, j’adore mon travail, ma vie……..
    la vie est si belle et si courte, faut juste en profiter 🙂
    merci
    mona

    • Le féminisme n’a jamais agressé personne, en revanche la misogynie agresse, insulte, humilie, brise et tue!
      La vie est belle et courte, certes mais la vie de millions de femmes est encore plus courte à cause des violences masculines. Voilà une réalité que tu ne veux pas voir.
      Manque de parité salariale, harcèlement de rue,viols, féminicide: voilà à quoi nous sommes exposées nous les femmes!
      J’espère que tu as conscience de la chance inédite que tu as si tu es si heureuse et si tous ces hommes que tu cites ne t’ont jamais causé aucun tort ni te t’ont violentée.

  2. c’est vrais que j’ai eu la chance d’avoir un pére intellectuel qui respecte ses filles, il nous a appris une chose, le savoir, il nous a donné la liberte mais nous a aussi aider pour nous instruire, car c’est cela la vrais solution pour tout les maux sur terre » le savoir’, je ne suis pas la seule içi au Maroc, toute mes soeurs sont instruite ont eu des postes et travaillent, mes belles soeurs aussi, les deux ont fait la médecine, l’une a meme un grand poste au ministére de la santé, elle n’a que 40 ans, tout cela grace aux études, rien d’autre, dans ma famille il y a aussi plusieurs pharmaciènnes docteurs, meme ma cousine etait juge,
    meme nos méres et nos grand-mères ont une place tres tres speciale dans notre pays, içi c’est connue que c »est la maman qui choisi sa belle fille, c’est elle qui est responsable de la maison, la plupart du temps la femme est maltraité par d’autres femmes ! la belle mère, les belles soeurs….. parfois le mari, mais il est surtout influencé par sa mère ou ses soeurs, c’est la triste vérité……
    merci beaucoup
    bon courage
    mona

  3. limonasblog :

    J’aimerais beaucoup que vous expliquiez pourquoi vous trouvez le mot féministe agressif. Parce-qu’il y a le mot femme dedans ? Et donc qu’il « exclut les hommes » (alors qu’il est tout à fait logique que le mot féminisme fasse référence aux femmes puisque ce sont elles qui subissent l’oppression)? Si c’est pour cela, dans cette même logique je suppose que vous n’aimez pas non plus quand les gens emploient le mot « homme » pour désigner les femmes et les hommes ? Ni le fait de mettre tous les noms de profession au masculin ? (Alors qu’il n’y a absolument aucune logique derrière)

    Les femmes qui maltraitent d’autres femmes ont juste complètement intériorisé les normes patriarcales. Le patriarcat ne vient pas de naître. Les femmes naissent et grandissent dedans, il est évident qu’elles gardent en elles « des traces » de la misogynie ambiante. Ce problème n’est qu’une preuve de plus que l’oppression des femmes est bien réelle, on retrouve ce « syndrome » dans tous les systèmes oppressifs (colonialisme, esclavagisme…). Lisez par exemple « La case de l’oncle Tom » (sur l’esclavage des noirs), vous verrez que les esclaves sont divisées, et cette division est à la foi le fruit d’une haine de soi inculquée et intériorisée, et la volonté de tirer quelques tristes « privilèges » dans sa situation d’esclave en se mettant du côté de l’oppresseur (ou des normes qu’il défend). Dans ce roman, cela est mis en évidence par le comportement des « esclaves de maison » qui, comme les esclavagistes eux-même, méprisent les « esclaves des champs », et se réjouissent même des châtiments corporels qui leur sont infligés (quand bien même ils en subissent eux même).

  4. Il y a malgré tout une part de vrai dans le fait que la féminité est rejetée. Oui l’oppression patriarcale oppresse les femmes, mais au cours des dernières décennies, les femmes ont en partie gagné le droit de ne pas être féminine (porter des pantalons, avoir une carrière, ne pas aimer le maquillage et le bavardage…). Mais les hommes n’ont pas acquis le droit d’être féminin, et les femmes féminines sont toujours extrêmement mal vu (combien de femmes méprisent les femmes qui prennent des selfies, adorent le shopping ou se maquillent beaucoup ? Sans parler des employeurs persuadés qu’une femme féminine ne peut pas faire de science). La bataille principalement gagnée par les féministes récemment c’est que si une femme ressemble presque à un homme alors elle pourra réussir presque aussi bien que lui et être presque respectée (dans une certaine limite tout de même).
    Je pense qu’il faut rappeler que les talons, le maquillage, ce n’est pas à la base quelque chose de féminin, c’était pour tous les nobles. Et que ce qui est féminin n’est pas nécessairement frivole ou moins bien. Et ceci permettra à certaines femmes féminines d’être plus respectées ainsi qu’aux hommes efféminés.

    • Même si le féminin assimilé au raffinement était pour les nobles, il a quand même été conçu par les hommes pour les constituer en idole fétichiste entravée dans ses mouvements. C’était en Occident comme en Afrique pour afficher la puissance et la richesse de son mari, la femme elle-même n’ayant souvent pas le choix de décider si oui ou non elle acceptait ce rôle de potiche. Il faut voir les ornement extrêmement douloureux et contraignants des femmes dans les tribus africaines, papoues ou amazoniennes pour le comprendre. La féminité est un sexage que les hommes efféminés souffrant du complexe d’Oreste imitent souvent de leur mère pour la caricaturer et dire à la face du monde qu’elle n’est rien.

  5. J’adhère à votre article. Néanmoins, tant que les personnes trans seront invalidées dans leur genre ( et qui du coup sont contraintes de répondre aux stéréotypes de genre pour qu’elles soient reconnus dans celui-ci) il est difficile d’avoir un discours comme celui-ci.

    C’est pour cela que le sexisme ne disparaîtra pas sans la fin du cissexisme. Et inversement.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s