Julie Bindel : Quand on bâillonne le féminisme radical (une allocution)

Voici la transcription d’une allocution donnée par la journaliste indépendante Julie Bindel, le 6 juin 2015 au Quaker Meeting House de Sheffield, dans le South Yorkshire. L’ensemble de ce colloque, organisé par la Collective RadFem, a été enregistré par Indymedia UK (programme).

Je suis pleine d’espoir que nous allons réussir à parvenir à une sorte de consensus, sinon sur les questions et les théories et la façon dont nous approchons, politiquement, ces différentes questions, au moins sur la façon dont nous nous traitons les unes les autres et dans la façon dont nous parlons les unes des autres, afin de progresser et d’affronter directement ce qui semble être une phobie face aux divergences d’opinions.

Ce qui semble s’être passé, certainement dans la dernière décennie, et peut-être depuis un peu plus longtemps, est que la politique identitaire (qui, pour moi, est comme la vieille politique identitaire des années 1980, mais sans la politique) est devenue dominante dans des questions qu’il est crucial d’examiner. Quelle que soit votre position sur l’industrie du sexe – est-elle nuisible ou est-ce un travail? –, ou sur le genre – est-ce une construction sociale ou est-il inné? –, ou sur le fondamentalisme religieux – une femme a-t-elle le droit de se voiler le visage ou est-ce oppressant pour les femmes? –, toutes ces questions semblent avoir créé un cloaque infernal de vitriol… En fait, il est presque sans importance de savoir quelles sont vos propres positions. Ce que nous devons tirer de cette discussion est la possibilité de progresser de façon constructive, que celles d’entre nous qui s’identifient comme étant de la gauche progressiste reconnaissent qu’il est beaucoup plus important de bouter ce gouvernement conservateur hors du pouvoir que d’argumenter sur qui d’entre nous est «putophobe».

Je veux commencer par un bref historique de la façon dont ont débuté ces tentatives de censurer le féminisme radical en parlant un peu de ce qui m’est arrivé et en y intégrant les récits d’autres femmes qui ont été ciblées de façon similaire.

Mais je veux juste tirer deux choses au clair avant de le faire :

1) Ceci n’est pas à propos de mon cas, pas du tout. Je suis devenue une sorte de bouc émissaire. Je représente, aux yeux de mes opposant.e.s dans ce débat, tout ce qui est mal dans toute forme de féminisme qui nomme les hommes et la violence des hommes comme étant le problème. Donc, il ne s’agit pas de moi : je me suis simplement retrouvée à devenir la cible d’une bonne partie de cet assaut.

2) Ceci n’est pas non plus à propos de la question transgenre. Ce ne l’est vraiment pas. La question est plutôt de déterminer si vous adoptez ou non une approche néolibérale en regard de certaines questions féministes ou si vous adoptez une approche radicale face à certaines questions féministes. Voilà mon point de vue, même si c’en est un qui est absolument discutable dans le cadre du présent débat.

Mais de mon point de vue – la façon dont je vois les choses personnellement, après 35 ans de participation à ce mouvement – c’est que tout ceci constitue l’arène idéale pour un retour de bâton contre le féminisme radical. Cela signifie que des hommes blancs hétéros peuvent se dresser dans n’importe quel contexte politique ou social ou dans les médias sociaux et hurler «putophobe» et «transphobe», tout en ayant l’air de progressistes, à celles et ceux d’entre nous qui ont pour priorité de mettre fin à la violence contre les femmes et les enfants.

Ces hommes ont eu le champ libre pour ce faire et, malheureusement (car telle est la nature de l’oppression des femmes — nous sommes le seul groupe opprimé de qui on exige ou on attend qu’il aime son oppresseur), ils sont aidés et soutenus par un certain nombre de femmes. Il en est ainsi soit parce que ces femmes sont aussi menacées par le féminisme radical (ou par les féministes radicales), soit parce qu’elles sont peut-être nouvelles arrivées dans le mouvement des femmes, ou jeunes ou les deux, et qu’elles se font intimider ou exclure si elles ne disent pas : «Oui, vous avez raison, Bindel, etc. est putophobe, transphobe, islamophobe, biphobe, etc.»

Voilà, selon moi, ce qui se passe en ce moment.

En gardant à l’esprit que nous vivons actuellement une crise chronique et universelle de violence infligée aux femmes et aux enfants, d’oppression et de discrimination des femmes et des enfants, par des hommes – par la classe dominante masculine –, je me demande si nous pouvons trouver des réponses quant à pourquoi les féministes radicales sont maintenant devenues l’ennemi et les oppresseurs, et pourquoi à peu près tout le monde qui adopte une vision néolibérale ou individualiste peut maintenant se présenter comme l’opprimé? Aujourd’hui, cette oppression n’a plus à être ancrée dans quoi que ce soit de matériel ou structurel, elle peut littéralement se réduire à des enjeux d’identité personnelle.

«Je suis polyamoureuse, vous m’opprimez» est une phrase que j’ai entendue à plusieurs reprises … Donc les personnes munies de beaucoup de privilèges, dont une instruction acquise à Oxford ou Cambridge et la peau blanche, ont maintenant réussi à se positionner comme «opprimées» en raison de la notion étrange, queer, JudithBulterisée que tout se ramène à des signifiants flottants et que rien ne compte vraiment, sauf l’expérience personnelle.

Lorsque les féministes ont dit «le personnel est politique», ce n’est certainement pas ce que nous voulions dire.

En 2004, j’ai écrit un article qui a été considéré comme offensant, et quelques phrases l’étaient effectivement. J’ai utilisé un langage et un humour qui étaient déplacés. Et oui, il est certain que je dirais les choses différemment aujourd’hui. J’étais en colère. J’en étais à mes premiers pas comme journaliste (en fait je n’étais même pas journaliste à l’époque, ce qui n’allège pas ma responsabilité), mais ces phrases étaient stupides. J’ai aussi d’une certaine façon joué de malchance parce que c’était à peu près la première fois que The Guardian affichait sur Internet des textes de son Weekend Magazine, de sorte que celles et ceux qui avaient écrit des choses bien pires que moi auparavant (et tant mieux pour eux) n’ont pas vraiment obtenu de diffusion comparable.

Parce que je suis qui je suis – j’étais alors déjà assez bien connue en tant que féministe aux opinions radicales –, cela a créé une occasion en or pour me tomber dessus à bras raccourcis.

Ces attaques ont donc commencé et n’ont jamais cessé depuis – je n’en verrai jamais la fin. C’est donc quelque chose que j’accepte. Mais ce qui est arrivé après coup fut une sorte de début de réaction à la politique féministe, et elle m’a utilisée comme conduit. Ainsi, partout où j’allais parler de violence sexuelle, il y avait une foule à l’extérieur qui criait et hurlait «C’est une transphobe!» Et très, très vite, cette stratégie a commencé à faire le jeu du lobby pro-prostitution.

Presque immédiatement, des femmes trans (jamais des hommes trans) sont venues me qualifier de «transphobe», mais aussi de «putophobe».

La situation s’expliquait de deux manières : l’une est que certaines femmes trans disaient que parce qu’elles avaient participé à de la prostitution de survie, je les opprimais doublement en disant que la prostitution était une industrie violente et oppressive. Mais il y avait aussi des activistes pro-prostitution qui y ont vu une occasion de me bourrer de coups de pied et qui ont vite hurlé à leurs côtés.

Et ces deux enjeux sont devenus complètement indivisibles. Donc, si j’étais sélectionnée pour une distinction (chose que je n’ai jamais sollicitée), illes intimidaient les commanditaires de l’événement en les inondant de courriels pour tenter d’obtenir son annulation – et cela dès 2006.

Quand je me présentais à des colloques à l’extérieur du Royaume-Uni, ce microscopique lobby de personnes trans qui, à mon humble avis, ne représentent absolument pas les trans, organisait une ligne de piquetage et hurlait contre moi en tapant dans les fenêtres. Et cela à des moments où mes collègues et moi essayions de discuter des moyens de réduire la violence sexuelle envers les femmes et les enfants, et non pas parce que je parlais des enjeux transgenres.

Bien sûr, j’ai parlé du transgenrisme quand j’ai été invitée à le faire, souvent à l’invitation de personnes trans et il y a toujours eu des trans avec moi dans ces panels. Mais d’autres personnes tentent de faire annuler ces débats, et les trans qui souhaitent avoir ces discussions et débattre avec moi se font crier dessus et traiter également de «transphobes».

Je trouve assez intéressant de constater que le nombre de mes amies trans est supérieur à l’effectif entier de ceux qui créent cette tempête de merde dans un verre d’eau. Certaines de ces amies le sont dans les médias sociaux, et d’autres sont des amies que je connais en personne. Ne pensez pas que je tente de jouer la carte «J’ai des amies transgenres»; c’est juste que je reçois beaucoup de courriels de femmes trans qui me disent « Bon Dieu, quelle merde, c’est vraiment de la merde, mais si nous disons quoi que ce soit, c’est nous que l’on agresse.» Et si l’on garde à l’esprit que la communauté trans est très restreinte et très vilipendée, leur réaction ne me surprend pas.

Voilà donc comment les choses ont tourné. Et alors, je me suis retrouvée assez isolée. Il y avait moi, Janice Raymond, Sheila Jeffreys, et peut-être une autre féministe radicale de premier plan qui étions vilipendées et dont les employeurs recevaient du courrier et dont les bailleurs de fonds recevaient du courrier leur disant «Retirez-lui votre subvention parce que cette personne contrevient à votre politique sur l’égalité des chances ». Cela m’arrivait constamment – pour chaque subvention ou rédacteur en chef que j’avais. Cela arrive encore.

Mais alors certaines femmes plus jeunes – et je trouve intéressant que ce fussent surtout des hétérosexuelles – ont simplement dit : «Ras le bol de ces absurdités de genre – à quoi riment ces histoires de ‘cerveau féminin’ et ‘cerveau masculin’? On n’accepte pas cela. Bien sûr, nous allons protéger toute personne trans qui a été vilipendée et intimidée et attaquée, parce que c’est de l’oppression, de la cruauté et de l’intimidation. Mais nous n’avons pas à accepter cette idée de ‘sexe du cerveau’. Nous n’avons pas à abandonner la théorie et les bases du féminisme socialiste et radical – qui reconnaît le genre comme une construction sociale et comme le fonctionnement du patriarcat.»

Il ne s’agissait pas d’être personnellement vitriolique à l’égard de personnes trans, il s’agissait de leur dire : «Bien sûr, soyez ce que vous souhaitez être.» Nous parlions un peu plus tôt de non-reconnaissance du genre (misgendering) avec Miranda [Yardley] et une autre amie trans et j’ai dit : «Je vais t’appeler «elle» et «femme» parce que je rejette ce terme pour moi-même. Tout est artificiel, rien de tout cela n’a de sens. Je ne sais pas ce qu’est censée ressentir une femme, je ne le sais vraiment pas. Je sais ce que cela fait d’être traitée comme une femme … Mais je suis née en bébé, comme tout le monde. Alors bien sûr, je vais utiliser le pronom «elle», par simple politesse. Et cela n’a pas d’existence de toute façon.»

Donc, ces jeunes femmes ont commencé à dire : «Nous en avons assez de nous faire dire qu’il existe une chose comme le «sexe du cerveau» et que le genre est la même chose que le sexe et que nous devons abandonner tout ce que nous croyons et que nous devons abandonner tout ce que nous a appris Simone de Beauvoir et tout ce qui est arrivé depuis que nous tentons de dire que l’on ne peut mettre fin au patriarcat qu’en affirmant que tout le monde peut vivre sans contraintes de genre et sans règlements genrés qui profitent aux hommes et oppriment les femmes, mais qui nuisent aussi aux hommes. » (Les hommes sont souvent assez malheureux en régime patriarcal, comme nous l’ont dit des hommes proféministes.)

C’est alors que la frénésie a vraiment démarré. Parce qu’il y avait maintenant beaucoup de féministes qui osaient dire : «Non, le genre n’est pas inné», « Non, l’industrie du sexe n’est pas un truc fantastique», et il y a alors eu tout un bouleversement. Et même si les médias de gauche et libéraux publiaient toujours beaucoup plus d’articles pro-trans et pro-prostitution que l’inverse, dès la seconde où une féministe arrivait à placer un article dans un journal comme The New Statesman, il y avait un tollé immense, comme s’il n’était pas permis de dire ces choses. Comme s’il n’était pas permis de débattre, pas permis d’exprimer une dissidence.

Et puis j’ai commencé à recevoir des courriels d’un certain nombre d’élèves – des femmes et quelques hommes – qui m’ont dit : « Vous venez d’être interdite de parole à notre Université; vous ne le savez peut-être pas… mais voici une copie du procès-verbal de la réunion où cette décision a été prise. La majorité d’entre nous ne voulait pas que vous soyez bâillonnée, mais cette motion a été imposée par le responsable des questions de genre ou le responsable des questions trans ou le responsable des questions queer ou d’autre chose, et donc vous êtes à nouveau interdite et j’aimerais que vous sachiez pour quelle raison.» Et c’était qu’illes ne pouvaient m’inviter à parler parce que, à en croire ces gens qui me bannissaient, je suis putophobe, transphobe, biphobe et islamophobe. Et les articles qu’ils choisissaient pour le démontrer étaient ceux où je disais, au sujet du transgenrisme, «cela ne tient pas debout comme diagnostic médical issu des années cinquante, puisque le genre est une construction sociale». On parlait de putophobie parce que j’avais écrit, «le commerce du sexe fait vraiment souffrir des femmes et des filles ». Et l’islamophobie, c’était parce que je disais, comme beaucoup de mes sœurs et de mes collègues nées musulmanes, que le voile est un symbole de l’oppression des femmes, comme la soutane des religieuses chrétiennes, etc. Enfin l’accusation de biphobie provenait du fait que j’avais dit : «Je ne comprends pas bien pourquoi les personnes bisexuelles disent aux lesbiennes que nous les opprimons.» Il s’agissait simplement, vous voyez, de choses discutables, certain.e.s pourraient même dire de choses controversées, mais certainement pas d’un discours haineux et certainement pas de propos violents.

Alors ces femmes qui m’écrivaient me disaient : «Nous ne savons pas quoi faire parce que nous ne pouvons pas parler. La dernière étudiante qui a parlé en votre faveur, juste pour dire, ‘Je voudrais l’entendre parler’, a été renvoyée de son poste dans l’association féministe.»

Une autre femme, m’a-t-on dit, qui avait innocemment fait circuler un article où j’avais parlé du viol et du faible taux de condamnations s’est fait crier dessus par le responsable masculin de « l’espace sécuritaire », qui l’a traitée de transphobe et de putophobe – pour le simple fait d’avoir diffusé un texte écrit par moi.

Donc, je suis devenue toxique. Ce n’est même pas que ma «transphobie» ou ma «putophobie» est toxique à leurs yeux – c’est moi : je suis toxique.

Ensuite, quand je me rendais dans des universités (invitée par des enseignant.e.s plutôt que par la National Union of Students parce que, bien sûr, la NUS m’interdit de parole et s’assure que toute association étudiante qui m’invite perd sa subvention de leur part), dès que j’arrivais sur le campus… Par exemple, la dernière fois que j’ai été à l’Université d’Essex, j’étais invitée à débattre avec un pornographe, et quelqu’un a fait circuler la pétition habituelle (je dois dire que Change.org a vraiment tiré profit de toute cette bataille avec ses pétitions en ligne, je veux dire, cela les tient très occupés). On pouvait y lire : «Bannissez Julie Bindel du campus, sa présence ici constitue un acte de violence envers les étudiant.e.s musulman.e.s, les étudiant.e.s queer, les étudiant.e.s bi, les étudiant.e.s polyamoureux, les étudiant.e.s travailleurs du sexe et les étudiant.e.s trans.» (Tout cela est en ligne, si vous voulez le vérifier. Je n’ai même pas besoin d’exagérer – et ça me brise le cœur parce que c’est ce que j’aime faire par-dessus tout…)

Donc, illes me qualifiaient de danger physique et je me suis rendue compte, à cette étape, que ce qui se passe en politique étudiante est que cette idéologie néolibérale sous laquelle nous vivons leur a fourni l’occasion de croire qu’illes font un excellent travail militant et accomplissent énormément en arrêtant une violence réelle sur leur campus en me bannissant – mais sans arrêter la violence sur le campus parce que ce serait beaucoup trop de travail, parce qu’alors il faudrait arrêter tous les hommes de violer les femmes. Parce que je suis la violence.

Je me suis donc rendue sur le campus de l’Université d’Essex et, à bord du train, je rencontre le pornographe et nous nous saluons poliment. Voilà un homme qui a produit de la porno pendant des années, a décerné des prix à des sites pornographiques comme ExploitedAfricans.com, qui pornographie complètement les femmes arrivant du Congo par bateaux, forcées d’être baisées par n’importe qui parce qu’elles n’ont pas le choix, parce qu’elles sont sans-papiers. Un autre de ces films est une parodie de l’affaire du chauffeur de taxi violeur John Worboys… Et ce type a décerné des prix à tous ces sites porno et je suis là à me préparer à un débat avec lui en traversant le campus et j’aperçois un groupe dépareillé d’étudiant.e.s qui s’étaient clairement levé.e.s trop tard pour m’intercepter aux portes du campus et qui me hurlent des insultes comme « transphobe », « violente », et « phobe » ceci et « phobe » cela, mais seulement à moi. Et j’ai pensé, eh bien, nous vivons à une époque digne d’Orwell et du Maccarthysme. Parce que comment expliquer que ce pornographe peut traverser le campus, sans susciter la moindre dissidence ou préoccupation de la part de ces soi-disant féministes et proféministes, alors que je me fais crier dessus.

Alors voilà, voilà le climat dans lequel nous vivons.

Donc, quel que soit votre point de vue sur l’industrie du sexe, sur le genre, sur quoi que ce soit – il faut voir qu’il n’y a qu’un des camps qui est bâillonné par des hurlements et c’est le camp féministe. Je ne parle pas des fun-féministes – celles pour qui la danse de poteau est la nouvelle forme de libération – mais des féministes comme moi : malheureuses, au visage dur, qui insistons toujours pour parler des violences masculines …

Aujourd’hui, nous éprouvons une phobie absolue face aux débats. Les gens semblent considérer qu’il existe un droit à ne pas être offensé.e. Le fait que nous pouvons être offensé.e.s (et je le suis au moins une centaine de fois par jour) est maintenant perçu comme de la violence, de sorte que nous vivons ce sentiment comme une violence intériorisée et que cela a sur nous un « effet déclencheur » et que nous sommes traumatisé.e.s. En fait, je suis moi-même un tel déclencheur : j’ai trouvé un article précédé de l’avertissement d’effet déclencheur «Julie Bindel».

Alors on fait quoi?

Je pense que le vent commence à tourner parce que des féministes plus jeunes ou plus récemment arrivées au mouvement se rendent compte qu’elles sont maintenant privées d’occasions d’apprendre du reste d’entre nous, et que nous, en retour, sommes empêchées d’apprendre des choses auprès de plus nouvelles et de plus jeunes féministes. Et ce parce que nous ne sommes plus autorisées à nous retrouver dans nos espaces réciproques, dans nos campus et même dans nos salons, et à dire des choses comme «Que pensez-vous de cela? Pourquoi pensez-vous que la prostitution peut être libératrice?»

Et elles ne sont pas en mesure de me demander : «Quelles preuves avez-vous que la légalisation de l’industrie du sexe a échoué?» Et nous ne sommes plus en mesure de parler du genre, alors que cela a été la base du socialisme et du féminisme quand nous avons regardé comment le capitalisme manipulait les familles et manipulait le patriarcat. Donc, cette dynamique est vraiment nuisible à la gauche ainsi qu’au féminisme, en général.

Et la gauche est désormais aux prises avec cet étrange point de vue orwellien où tout est sens dessus dessous : On nous dit que le commerce du sexe est autonomisant pour les femmes (comment penser que le capitalisme ne joue pas un rôle là-dedans?). On nous présente comme une évidence l’existence de cerveaux masculin et féminin … (En quoi êtes-vous pro-égalité si vous pensez que nous sommes différents mais égaux? Quand les gens ont dit cela à propos des Noir.e.s et des Blanc.he.s, il y a eu un tollé — et à juste titre.) On nous dit que le voile intégral n’est d’aucune manière un symbole de l’oppression des femmes, alors qu’il y a des femmes en Arabie saoudite, au Pakistan et ailleurs, qui disent : «Arrêtez de défiler avec ces intégristes hallucinés qui sont des fascistes et appuyez-nous.»

Donc, la gauche est devenue, d’une certaine façon, la nouvelle droite, et voilà pourquoi je parle de néolibéralisme. Nous avons perdu toute cohérence au sein de la gauche parce que nous avons été intimidées au point d’accepter les points de vue de quiconque affirme, «Moi, moi, moi – je suis musulmane et j’ai le droit de faire ceci. Moi, moi, moi – je suis travailleuse du sexe. Moi, moi, moi – je suis une femme trans qui sait que je suis née dans le mauvais corps.»

Nous n’avons aucun droit en ce moment de contester cette orthodoxie. Et c’est sur cette base que repose la gauche. Donc, à moins de commencer réellement à gruger cette base – en la contestant et en ayant le courage de nous lever et de s’en distancier – alors cela affectera sacrément plus de monde que moi et quelques autres femmes qui en sommes les cibles. Cela va affecter le féminisme radical en général et la gauche dans son ensemble. Parce que la droite – je le vois bien sur internet – s’amuse beaucoup à nous regarder aller. (Je veux dire que les gens de droite écrivent des textes vraiment très justes et très drôles sur tout ce non-sens, par exemple The Stepford Students sur le nouveau «droit des étudiants au confort».) Illes sont absolument mort.e.s de rire à l’approche des élections générales de nous voir paralysé.e.s par la crainte, par l’intimidation et par cette notion monolithique délirante que le fait d’opprimer concrètement d’autres gens est la nouvelle libération.

Version originale, publiée sur le blog de Meghan MURPHY, Feminist Current : http://feministcurrent.com/12196/the-no-platforming-of-radical-feminists-a-talk-by-julie-bindel/ Traduction : Martin Dufresne Copyright : Julie Bindel, juin 2015.

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3 réflexions sur “Julie Bindel : Quand on bâillonne le féminisme radical (une allocution)

  1. Votre article est très intéressant, je vous suis totalement sur l’argumentation principale du non sens délétère et de l’instrumentalisation des divisions dans le mouvement féministe.
    Il y a deux remarques que je voudrais faire: d’abord au sujet de la gauche progressiste qui est dans le jeu néolibéral, ce n’est pas nouveau, aujourd’hui comme hier, la ‘qualité’ homme/mâle-socialiste/anarchiste/communiste prime sur ( voire exclue) la reconnaissance et l’engagement féministe.
    Ensuite au sujet du port du voile, il est important de différencier une position antireligieuse universalisante qui dénonce les pratiques infériorisantes, d’une analyse contextuelle actuelle où règne une islamophobie.
    Sans oublier les survivances postcoloniales du racisme d’Etat, dans la condamnation du voile. Et sans faire l’impasse sur la liberté de chacun.e de choisir une voie religieuse, liberté respectable surtout si on ne partage pas ce choix.

  2. En tant que queer libéral je partage la presque intégralité de ce texte.
    1) traduire « liberals » par « libéraux » est incorrect. Les « liberals » sont des progressistes et n’ont strictement rien à voir avec le libéralisme ou le néolibéralisme, n’importe quel.le libéral.e vous le dira. Ils sont socialistes. Le courant le plus proche du libéralisme s’appelle « libertarianism », la faute à la récupération sémantique qui est une spécialité aux USA, passés maîtres en novlangue.
    2) il est incorrect de parler de libéralisme ou de néolibéralisme quand le courant philosophique prône avant tout une subsidiarité ascendante, ce qui n’existe nulle part, et n’a pour l’heure jamais existé dans les pays qui ont formalisé cette philosophie. De plus, ces courants ne prônent pas l’individualisme forcené ou la bien pratique logique de la table rase, bien au contraire. Certes, ce sont des logiques d’émancipation, notamment de l’individu par lui-même, mais aussi – à travers le principe de subsidiarité – de l’individu par la société (cf Condorcet notamment pour les francophones) via la mutualisation consentie (articles 12, 13 et 14 de la DDHC de 1789, aussi imparfaite et masculine soit-elle). Et pour preuve que ces courants ne sont absolument pas présents dans les politiques économiques de la seconde moitié du XXème à aujourd’hui, les états n’ont jamais été aussi puissants et interventionnistes sur tous les marchés, y compris le marché philosophique et conceptuel, que le corporatisme d’état (ou capitalisme de connivence) cher à Benito Mussolini est la norme actuelle (lire Jacques Ellul en juin 45 qui expliquait en quoi Hitler avait gagné la guerre). Que le féminisme médiatisé et le néolibéralisme médiatisé – entre autres – ne sont ni féministes à bien des égards, ni néolibéral à bien des égards : ce sont des corporatismes travestis pour faciliter les amalgames, le discrédit et l’opprobre.
    Je pense que le terme « libertaire » est plus adéquat avec ce fameux adage : « Il est interdit d’interdire » qui n’a rien de libéral ou de néolibéral, même chez d’un tenant du laisser-faire comme Hayek (cf « La Constitution de la liberté »). Mais surtout le terme « identitaire » qui me paraît véritablement le plus pertinent.

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